Marité, dans la copie
baguette. Créquy en rit fort aussi, et se crut, avec raison, très bien avec le Roi, qui ne faisoit guères de confidences inutiles; mais cette faveur eut un triste revers du moment qu'après la mort de la Reine, le Roi s'attacha à Mme de Maintenon, et surtout dès qu'il fut question de s'y attacher tout à fait, et l'entre-deux en fut court. Il ne put souffrir M. de Créquy : il évitoit de lui parler, même de le regarder; il en vint jusqu'à l'éviter, et cet éloignement alla toujours croissant. M. de Créquy, au désespoir, et bien informé par l'intérieur de ce qu'on ne soupçonnoit qu'à peine, se sentit perdu sans ressource, et en tomba dans une mélancolie, puis dans une jaunisse, qui, des plus gros et forts hommes de la cour, en fit bientôt un squelette qui ne se pouvoit plus soutenir. Il étoit capable d'amitié et de bien servir ses amis; il avoit toujours aimé et protégé le Charmel, l'avoit avancé en tout ce qu'il avoit pu à la cour, lui avoit fait avoir une des deux compagnies des cent gentilshommes au bec de corbin du maréchal d'Humières, et lui avoit, sous ce prétexte, procuré des entrées que la charge, dès longtemps sans fonctions, n'avoit point. Il ne put se tenir de se décharger le cœur avec Charmel, et de lui conter son infortune, qui le conduisit bientôt après au tombeau, et que le Charmel, depuis sa retraite à l'Institution, a racontée à quelques-uns de ses plus particuliers amis. Ce ne fut pas la seule prédiction qui fut faite d'une si démesurée grandeur, et si inimaginable1. Mme de Maintenon, allant à Barèges avec M. du Maine, dont elle étoit gouvernante, pour dernière ressource à cette chute qu'il avoit faite de dessus les bras de sa nourrice et qui l'estropia pour toujours, passa à Bordeaux, et, y séjournant, alla y voir une de ses anciennes amies. Un abbé s'y trouva, dont, à l'aspect de Mme de Maintenon, l'égarement fut tel, qu'il n'ôta pas les yeux de dessus elle et n'ouvrit pas la bouche tant qu'elle y demeura. Quand elle fut sortie, la maîtresse du logis, qui savoit bien qu'il croyoit avoir des connoissances curieuses, lui demanda la raison d'une telle surprise, et il se défendit extrêmement longtemps. Enfin il lui dit : « Vous me forcez, et nous nous en repentirons tous deux, vous parce que vous me croirez fou, moi parce que je perdrai toute estime auprès de vous; mais tout mon art est faux, ou cette femme sera reine, et il y a si loin entre ce qu'elle est et la couronne, que c'est ce qui m'a mis et me met encore hors de moi-même. » Ce sont de ces choses que Dieu permet quelquefois par des raisons adorables, et peut-être terribles, pour châtier une curiosité qu'il est si défendu de suivre et si dangereux d'écouter, même dans ces rares vérités que tant de ténèbres enveloppent, et qui sont étouffées par de continuelles faussetés. Pour retourner à M. de Créquy, il épousa Mlle de Saint-Gelais, dite
1. Cette seconde anecdote ne se retrouve pas non plus dans les Mémoires, mais seulement dans la notice Créquy, p. 160-161, où Saint-Simon dit la tenir de son père, qui l'avait recueillie, sur le moment même, à Blaye ou à Bordeaux.
Lésignan, fille de M. de Lansac, dont ta mère étoii fille du maréchal de
Souviv. Ce M. de Lansaeful tuédevanl Dôle, Hi.'MJ, < ] 1 1 î , d'an premier lit, oui Mme de V;isso, et du second Mme de Créquy, [dont la mère1,] héritière de la Vallée-des-Fossés, se remaria au président de Mesmes, frère de d'Avaux, le célèbre ambassadeur, puis surintendant des finances, et du grand-père <lu premier président de .Mesmes; et de ce mariage une fille unique, qui épousa le maréchal de Yifonne frère de Mme de Montespan. Los tantes paternelles do Mme de Créquy avoienl épousé, Tune le bisaïeul du marquis de Pezé, l'autre M. de Toucy Prye, et fut mère do Mme de Bullion, belle-fille du surintendant, et de la maréchale de la Motte. Le duché-pairie érigé pour le due de Créquy s'éteignit en lui. Mme de Créquy fut dame d'honneur delà Reine au mariage de Madame la Dauphine; belle, vertueuse, mais si sotte, qu'on disoit d'elle que M. de Créquy la montoit tous les matins comme une horloge. Ils n'eurent qu'une tille unique, que le due d'York pensa épouser, depuis Jacques II, quoiqu'elle ne fût rien moins que belle, et qu'épousa le duc de la Trémoille, qui en eut la charge de premier gentilhomme de la chambre,2. Le duc de Rohan, convenu de tout, et ayant aussi la survivance de la charge, rompit pour épouser la tille de Vardcs, unique aussi, et beaucoup plus riche, et le Roi ne le lui pardonna jamais. Outre son amitié pour M. de Créquy, qui n'étoit pas sûr de retrouver un aussi grand parti, le Roi fut piqué de ce que la considération d'une charge qui approchoit de lui de si près n'avoit pas arrêté le duc de Rohan, et, bien plus encore, de sa préférence de l'alliance d'un homme en disgrâce depuis si longtemps, après tant de faveur, et en disgrâce si profonde, et pour des causes si personnelles qu'étoit Vardes.
Le maréchal de Créquy3, tout brillant de ses qualités militaires, donnoit et recevoit un grand lustre de son frère. Son attachement à Foucquet, dont il avoit tiré parti, le pensa perdre, l'éloigna un temps, et lui coûta la charge de général des galères, que Foucquet lui avoit payée. Sa probité fut plus suspecte que sa valeur et ses talents, et la figure charmante de ses enfants en fit concevoir de grandes espérances. Il fut maréchal de France en 1668, gouverneur de Lorraine, etc., et jamais chevalier de l'Ordre. Le cadet4 mourut de bonne heure, sans avoir été marié, et l'aîné, gendre du duc d'Aumont, montra de quoi faire plus espérer, et de quoi faire plus craindre aussi, que n'avoit même fait son père, et fut tué sans postérité3, sans regrets et sans enfants. Sa femme vécut dans le plus grand luxe et le scandale, et finit dans la pénitence et la plus grande édification. On parlera, quand il en sera temps, de leur frère stupide, Canaples, si dissemblable à eux.