‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 538 sur 610 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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d'Auvergne et prétendirent se rattacher aux anciens comtes de cette province issus des ducs d'Aquitaine du neuvième et du dixième siècle. Il ;iv;iil Dépendrai sous les yeux la filiation établie par les continuateurs du P. Anselme; il eût pu sans peine, et même sans grands développements, nous faire saisir l'écart énorme qui exista jusqu'à la fin du seizième siècle entre leur état primitif de simples chevaliers et damoiseaux, seigneurs d'une « villotte » perdue au plus haut des monts Dore, et leur élévation subite à la principauté. C'est un premier point qui sera développé dans le livre futur.

Lacune beaucoup plus grave : Saint-Simon ne parait pas s'être douté que les prétentions des la Tour au nom d'Auvergne et à une extraction antique, fabuleuse, s'étaient produites au grand jour soixante ans avant que ne parût Baluze, et dans un livre que celui-ci ne put mieux faire que d'imiter, dans une première Histoire de la maison d'Auvergne qu'il reprit en sous-œuvre et dont il fit deux volumes. Saint-Simon n'a pas même prononcé le nom de Christophe J ustel, l'auteur de cette Histoire, publiée en 1645, et cependant Justel doit être considéré comme l'inventeur, l'éditeur responsable de la thèse historique qui devait coûter si cher à Baluze et au cardinal de Bouillon. C'est sous son inspiration que le duc Frédéric-Maurice allongea le nom patronymique de ses ancêtres, c'est par ses soins et par son actif labeur que furent recherchés pour la première fois les éléments d'une généalogie de huit siècles, qui réunissait en un faisceau d'apparence spécieuse les rois autochtones de l'Auvergne primitive, les ducs bénéficiaires et héréditaires, les comtes d'Auvergne et de Boulogne de la seconde lignée fondus dans une branche des seigneurs de la Tour, les comtes de Clermont et dauphins d'Auvergne fondus dans la maison de Bourbon, et enfin les la Tour barons d'01liergues, devenus avec le temps vicomtes de Turenne, ducs de Bouillon. C'est là aussi que figurèrent pour la première fois ces cartulaires de Brioude et de Sauxillanges dont les textes rattachaient un Bernard, supposé premier auteur des seigneurs de la Tour, aux comtes héréditaires du nom d'Acfred et de Guillaume, dans le temps de l'usurpateur Baoul (928) et où un Géraud dit de la Tour, Geraldus qui nuncupor de Turre, vivant au milieu du même siècle, se présentait comme fils de Bernard et comme père d'un autre Bernard, après lequel la filiation se déroulait pendant vingt générations, jusqu'au duc Frédéric-Maurice.

Justel mourut en 4649, quatre ans après la publication de son volume, et n'eut pas le temps de le défendre contre les attaques dont il fut l'objet. Effectivement, et sans même discuter quelle pouvait être l'authenticité de chartes d'une époque aussi reculée où apparaissaient beaucoup trop prématurément des surnoms de terre, on ne trouvait dans aucune d'elles la preuve précise que Géraud de la Tour fût bien le fils du Bernard frère d'Acfred et de Guillaume, avec un intervalle de soixante-cinq ans entre les deux générations ; aucune surtout ne permettait de croire, quoique Justel l'affirmât gratuitement,

que la seigneurie de la Tour, cette terre secondaire mouvant de l'abbaye de Cluny, eût jamais pu être un apanage détaché de l'ancien domaine des comtes d'Auvergne.

A défaut donc de Justel, le duc Frédéric-Maurice s'adressa simultanément à deux autres généalogistes que leurs études respectives sur nos grandes maisons désignaient à son attention : l'un était David Blondel, ancien ministre de la R. P. R., et le second, l'Auvergnat Jean du Bouchet, connu depuis pour ses travaux sur les Coligny et sur les Courtenay, et pour son livre de la Véritable origine de la seconde et troisième lignée de la maison royale de France; tous deux ayant fréquenté Justel, s'étant occupés avec lui, ou même avant lui, de recherches sur la maison de la Tour et sur les points obscurs de ses origines. Frédéric-Maurice se serait accommodé de les adjoindre l'un à l'autre, quoique leurs idées ne fussent pas les mêmes ; mais, au moment où cette combinaison se négociait, Blondel alla s'établir en Hollande pour y finir ses jours cinq ans plus tard, et Du Bouchet resta seul. On le savait bien muni de titres, puisque les principaux cartulaires de l'Auvergne avaient séjourné longtemps entre ses mains ; d'autre part, il était notoire que la thèse de Justel sur les Acfred, Bernard et Géraud ne lui agréait pas, qu'il travaillait à la contredire, et ses liaisons avec les Noailles, adversaires héréditaires et irréconciliables des Bouillon et des Turenne, le rendaient particulièrement redoutable. Le duc Frédéric-Maurice, puis la duchesse sa femme, moururent sans avoir pu le gagner à leur cause; leurs fils, le nouveau duc de Bouillon, et son cadet Emmanuel-Théodose, le futur cardinal, étaient encore bien jeunes lorsque Du Bouchet, en 1665, fit paraître une Table généalogique des comtes d'Auvergne qui, sans doute, faisait remonter les seigneurs de la Tour jusqu'au règne de Hugues Capet, mais ne tenait aucun compte ni des Acfred, ni d'Adelinde femme d'Acfred Ier et mère de Bernard, ni de l'illustre duc Guillaume le Pieux frère d'Adelinde. C'était une raison de plus pour essayer de désarmer cet ennemi, d'autant que, tout en travaillant ostensiblement à une histoire de la maison d'Auvergne, il continuait à prêter son concours aux Noailles dans toutes les occasions qui se présentaient de battre en brèche les prétentions de MM. de Bouillon. En 1681 seulement, sur un vague indice qu'il consentait à reconnaître dans les seigneurs de la Tour des descendants d'un puîné de la maison d'Auvergne, on lui offrit de procéder à l'impression des Preuves qu'il avait réunies, on finit par traiter pour cette impression, et elle commença; mais elle marchait à peine depuis deux mois, lorsque Du Bouchet, plus qu'octogénaire, vint à mourir, le 15 mai 1684. Le cardinal, qui s'occupait de cette entreprise beaucoup plus spécialement que ses frères, fit retirer des mains de la veuve tous les papiers qui intéressaient sa maison et prit les mesures nécessaires pour que l'impression des Preuves continuât. Quel fut son désappointement lorsque, au bout de quelques années de e travail, il constata que Du Bouchet, à son iusu et sans tenir aucun

compte du système de Justel, De faisait pas sortir le Géraud vivant en 937, et ancêtre présume des la Tour, de la souche des comtes héréditaires d'Auvergne et des ducs d'Aquitaine, unis seulement d'un Bernard vivant en 900 <-i simple vicomte de la province, c'est-à-dire d'une de ces lignées de lieutenants des anciens comtes bénéficiaires qui, avec le temps et par la force des choses, mais sans aucun droit ni souvenir de souveraineté, étaient parvenus à faire de leur fonction un titre héréditaire! L'œuvre était donc à reprendre sur de nouveaux frais : le cardinal la remit aux mains de deux personnages bien différents comme situation sociale, tandis que leurs caractères et leurs aptitudes présentaient la plus singulière conformité ; mais, au moment de passer à cette nouvelle étape, qui sera la dernière avant Baluze, il nous faut revenir de quelques années en arrière.

Vers 4671 ou 1672, le cardinal était parvenu à mettre en mouvement un autre généalogiste, non plus auvergnat, mais dauphinois, Nicolas Chorier, jusque-là tout entier à sa province, et par conséquent à la maison de la Tour-du-Pin, qui était une des gloires du pays, et de laquelle cependant Justel avait prétendu faire une branche ca dette des la Tour-d'Auvergne. Chorier venait de protester hautement contre ce système dans un premier volume de son Histoire générale du Dauphiné; et néanmoins, touché de la grâce par un contact direct avec le cardinal, il voulut bien, dans son second volume, reconnaître qu'il y avait communauté d'origine et que ses clients dauphinois, comme les ancêtres de MM. de Bouillon, descendaient des anciens ducs d'Aquitaine, « maison des plus illustres à la réserve des familles royales. » Il offrit même de communiquer, à l'appui de cette subite palinodie, le texte d'un acte daté de l'an X du règne de Rodolphe roi des Deux-Bourgognes (1004), où Berlion de la Tour, de la maison dauphinoise, se déclarait fils du vicomte Géraud, petit-fils de Bernard de la Tour, et descendant des comtes Guillaume et Acfred. Ce n'était pas seulement la preuve d'une communauté d'origine, mais celle aussi de l'extraction imparfaitement démontrée par Justel. Le mal est que ce titre, à peine annoncé dans le nouveau volume de Chorier, fut unanimement suspecté de fausseté; jamais on ne put savoir d'où il venait, et, à l'exception de Baluze, qui eut la faiblesse inconcevable de l'adopter trente ans plus tard, tous les érudits, d'Hozier, De Camps, Valbonnays surtout, lorsqu'il devint historiographe du Dauphiné, s'accordèrent pour le rejeter comme faux et de méchante fabrication.

Des deux personnages nouveaux auxquels j'ai dit que le cardinal s'adressa après avoir échoué avec Justel, avec Blondel et Du Bouchet, avec Chorier, l'un était ce très extravagant marquis de Rouillac qui revendiqua sans succès le titre de duc d'Épernon et dont les travaux sur la Véritable origine de la troisième race firent un grand scandale en 1680, parce que, sous prétexte de renverser le système de Jean du Bouchet fondé sur des titres faux, il prétendait mettre en circulation d'autres faux encore plus patents. Mais c'est avant le livre de la Véritable Ori-

gine, c'est en 1678 au moins que le cardinal, à l'insu de Du Bouchet, prit des arrangements avec Rouillac, qui se chargeait de réparer le mal fait jusque-là. D'Hérouval joua en cette affaire un rôle d'obligeant intermédiaire ; dans ses papiers nous trouvons deux pièces de la composition du marquis, une Table généalogique, et une Véritable origine de la maison cl Auvergne, avec quelques lettres ou billets, qui nous édifient sur le système qu'il avait adopté et sur ses projets ; mais l'exécution en fut interrompue par sa mort prématurée en juin 1690, et la place resta libre pour le collaborateur qui lui avait été adjoint par le cardinal, et que j'ai annoncé plus haut.

Celui-là était bien, comme le dit Saint-Simon, un « va-nu-pieds. » Il s'appelait Jean-Pierre Bar ou de Bar, était né vers 1630 en Auvergne, et avait quitté son pays dès l'âge de quinze ans. Nous ignorons quelle avait pu être son existence jusque vers 1680. Comme il se qualifia clerc tonsuré quand il comparut devant les magistrats, on peut supposer avec vraisemblance que c'est pour entrer dans les ordres qu'il avait reçu une instruction assez complète, jusqu'à bien écrire et parler latin, jusqu'à savoir assez d'histoire pour manipuler les titres originaux et dresser une généalogie. Aussi Jean du Bouchet se l'était-il attaché vers 1680, comme copiste, secrétaire et factotum, et, quand le vieux savant mourut, ne laissant qu'une veuve déjà âgée et des enfants dispersés dans des couvents, De Bar se trouva seul maître du cabinet et des papiers, livres et titres qui s'y étaient accumulés depuis un demi-siècle. Seul il en avait la connaissance : Mme du Bouchet dut donc lui remettre les clefs et le laisser procéder à une façon d'inventaire, puis à la vente des livres et manuscrits, enfin à la restitution des titres que certaines familles du plus haut rang avaient confiés à du Bouchet ou qui pouvaient les intéresser, -et des documents qui appartenaient à des maisons religieuses, comme le cartulaire de Brioude et celui de Sauxillanges. Le duc de Bouillon retira ainsi, contre une bonne indemnité, les liasses qui avaient été communiquées pour faire l'histoire de sa maison ; d'autres furent rendues à MM. de Gramont, de Courtenay, de Luxembourg, etc. Ne fût-ce que comme secrétaire du défunt, De Bar avait dû entrer en rapports avec le cardinal de Bouillon ; les nouvelles circonstances lui permirent de pénétrer plus avant dans son intimité familière et de se faire bien venir des habitués de la maison, comme les Caumartin, qui l'employèrent eux-mêmes en qualité de précepteur et de bibliothécaire, comme le président de Mesmes, passionné également pour les recherches généalogiques, comme le juge d'armes d'Hozier, qui utilisa ses connaissances spéciales et son habileté calligraphique pour mettre au net les preuves de noblesse des demoiselles présentées à Saint-Cyr.

Quant au cardinal, non seulement il le chargea de continuer l'impression du volume de Preuves commencé par Du Bouchet, et de faire toutes les transcriptions dont on avait besoin, mais il lui accorda une des pensions dont il disposait sur la grande aumônerie, et enfin,

:,:;* APPENDICE Vlil.

au grand scandale dos autres personnes (jui fréquentaient la maison, ce Bouillon, prince du sacré collège et grand aumônier de Fiance, eu vint à traiter en commensal, à faire asseoir à sa table le pauvre hère qui, d'ailleurs, vivait misérablement dans un taudis de la rue ïraver>ine, proche de l'ancien logis de son patron Du Bouchot, entre quelques meubles sans valeur, quelques ustensiles de cuisine, et les papiers ou parchemins dont se composait son outillage professionnel.

Tel est le personnage qui, subitement, à la fin de 1694, vint annoncer aux amis du cardinal dont il était connu qu'il avait retrouvé dans le résidu des papiers de Du Bouchot les preuves vainement demandées, souhaitées et espérées depuis un demi-siècle par TMM. de Bouillon ou par leurs historiographes. Ce n'était pas le cartulaire du chapitre Saint-Julien de Brioude, comme le dit Saint-Simon, cartulaire bien connu déjà des savants, mais des feuillets de parchemin qui accusaient une antiquité de quatre ou cinq cents ans, et dont les uns, au nombre de six, contenant le texte de sept chartes des règnes de Charles le Simple, de Raoul, de Louis d'Outremer et de Lothaire (xe siècle), semblaient avoir appartenu à un cartulaire pareil, les autres, au nombre de onze, étaient des fragments de la table numérique et de la table alphabétique de quelque autre cartulaire analogue, et contenaient en outre deux chartes des années 930 et 937. Chartes et tables, celles-ci confirmant celles-là par une exacte concordance, établissaient d'une manière positive que Géraud, premier auteur reconnu de la maison de la Tour, était bien fils d'un Bernard comte d'Auvergne et petit-fils d'un autre Bernard qui avait eu pour père Acfred Ier, duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne, pour frères Acfred II et Guillaume, également ducs et comtes l'un après l'autre.

Quand on alla annoncer cette heureuse trouvaille au cardinal, il affecta d'abord de douter de l'authenticité des feuillets, et, avant de les acquérir, il voulut que trois savants dont la science en matière de diplomatique faisait autorité dans l'Europe entière en examinassent l'état matériel et les caractères intrinsèques. Professeur de droit canon au Collège de France depuis cinq ans, garde depuis près de trente ans des collections de livres et de manuscrits précieux formées sous sa direction pour le grand Colbert, l'abbé Baluze était universellement célèbre pour ses recueils historiques des Conciles, des Capitulaires, des Papes d'Avignon, des Miscellanées. Dom Jean Mabillon, âgé comme Baluze d'un peu plus de soixante ans, avait été mis hors de pair par son traité De re diplomatica et%poursuivait sans répit ses publications de textes hagiographiques, honneur de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés et de la congrégation bénédictine. Son confrère, compatriote et collaborateur de chaque jour, dom Thierry Ruinart, avait publié, pour sa part, les Acta sincera martyr um et la Persecutio Vandalica. Ces choix étaient parfaits : Baluze et Mabillon avaient été déjà chargés par Colbert, en 4682, de dévoiler la fausseté des textes fournis à Rouillac, ou par Rouillac, pour son Origine de

la troisième race, et le cardinal, qui n'avait jamais eu que des relations accidentelles, de pure science, avec Baluze ou avec les deux religieux, sans leur demander aucun service, pouvait compter sur un verdict sérieux et sur une ratification unanime de ce verdict par les érudits. Il convoqua les trois experts au milieu de janvier 1695 et leur fournit, comme élément de comparaison, le grand cartulaire de Brioude, que plusieurs chartistes avaient connu et pratiqué, soit sur place en Auvergne, soit dans le cabinet de Du Bouchet, où il était resté très longtemps, et comme pièces à l'appui : 1° un petit cartuaire beaucoup moins connu, mais qui, précisément, se trouvait contenir une lettre du roi Louis IX sur l'élection d'un Guillaume de la Tour à la dignité de prévôt du chapitre de Brioude en décembre 1226, lettre des plus décisives en l'espèce puisqu'il y était dit que ce prévôt avait eu pour prédécesseurs les comtes-ducs d'Aquitaine; 2° l'original du grand obituaire de Brioude, contenant mention de la mort de ce même Guillaume de la Tour.

Le travail d'examen se fit à l'Abbaye dès que le doyen Bragelongne y eut apporté le grand cartulaire, et il dura plusieurs jours. Durant toutes ces opérations, le cardinal se tenait à l'écart dans son prieuré de Pontoise; De Bar même ne paraissait pas comme son délégué, mais comme celui du duc de Bouillon, et ayant été chargé par celui-ci de présenter les pièces et de faire office de secrétaire de la commission, préparant toutes les transcriptions et rédigeant jusqu'au texte du procès-verbal.

L'opération se fit en trois actes. Il fut d'abord constaté : 1° que les feuillets détachés avaient « incontestablement » cinq à six cents ans d'âge, que le petit cartulaire en accusait environ quatre cents, c'est-àdire avait été écrit peu après la lettre du roi saint Louis y transcrite, et que l'obituaire avait seulement trois cents ans; 2° que les feuillets et les tables, exempts de toute interruption de texte, rature ou addition qui pût les faire suspecter, n'avaient point appartenu au petit cartulaire ni au grand, mais à un troisième, contenant les mêmes chartes que le grand, et dans le même ordre, si bien que feuillets et tables permettaient de suppléer à une partie des lacunes qui, « par malice ou par négligence, » existaient dans l'original du grand ; 3° que la transcription qu'on leur présentait de la lettre de 1226, des chartes contenues aux six feuillets, des dix feuillets de tables contenant aussi deux chartes, et de cinq extraits de l'obituaire, avait été exactement et fidèlement faite d'après les originaux, sans aucune altération.

Là se bornèrent les opérations des trois examinateurs. Ils en consignèrent les résultats dans un procès-verbal 1res détaillé, contenant les textes mêmes de tous ces documents, et le (irenl imprimer en un grand v\ beau fascicule, sous la date du 23 juillet 1695, avec avis aux curieux que les documents seraient visibles à l'Abbaye jusqu'à la lin de septembre, entre les mains des deux bénédictins. Un certain public, celui des savants que l'annonce de la découverte avait singulièrement émus, se

rendit à l'appel, mais parut impressionné tout au contraire de ce qu'on souhaitait, soit par la vue des documents eux-mêmes, soit par la lecture du procès-verbal d'examen, soit surtout par le défaut de toute explication des circonstances où avait pu se faire une exhumation aussi opportune de titres dont l'existence n'avait jamais été soupçonnée.

En effet, les trois savants déclaraient, sans plus, que la présentation de ces titres leur avait été faite par « le sieur Pierre-Jean de Bar, natif de la province d'Auvergne, qui a travaillé longtemps avec feu M. du Bouchet, natif du même pays, à la recherche d'anciens titres et actes concernant l'histoire de ladite province. » Ils n'ajoutaient pas, mais chacun le sut, que les titres venaient de la succession du Du Bouchet.

Une première invraisemblance frappait ici tous les esprits. Il y a onze ans que Du Bouchet est mort, que son cabinet est à la disposition de De Bar, des Bouillon et des autres maisons intéressées, et que chacune est venue tour à tour en retirer sa part; et tout d'un coup, dans un résidu ou rebut assez considérable sans doute pour que les yeux les plus expérimentés n'aient pu jusqu'ici le sonder, un auxiliaire, un copiste stipendié a découvert, non pas quelque pièce égarée, mais un dossier complet de feuillets intacts, delà plus grande dimension, d'une parfaite conservation, et ces feuillets, par une fortune inespérée, se trouvent contenir toute une suite de textes suffisante pour résoudre victorieusement le problème poursuivi en vain depuis Justel. Ce n'est pas tout. Voici maintenant, à l'appui de ce premier faisceau de preuves, un petit cartulaire qui vient de ce même dépôt tant visité de Brioude, et qui, dès le verso du quatrième feuillet, fournit une justification encore plus décisive, si c'est possible, mais non aperçue jusque-là; et, d'autre part, le grand cartulaire et l'obituaire de Brioude, compulsés jadis par tant de savants, le cartulaire de Sauxillanges, non moins connu, feuilleté et dépouillé, se trouvent aussi apporter leur contingent respectif à la démonstration. Autant de coïncidences miraculeuses, sur lesquelles pas un mot d'explication n'est prononcé.

Mais là ne s'arrêtèrent pas les critiques. Le nombre seul des écrits de polémique — on en compte plus d'une douzaine — qui circulèrent dans Paris et dans la province, en impression ou en feuilles à la main, du 1er septembre 1695 à la fin de 1699, suffirait à prouver que la cour et la ville furent mises en mouvement, comme le dit Saint-Simon. Jusque-là, quantité de savants s'étaient contentés de protester dans leur cabinet contre les manifestations d'une vanité de plus en plus outrecuidante ; cette fois, ils ne purent laisser passer sans mot dire la production sur laquelle le cardinal appelait leur clairvoyance avec une assurance aussi audacieuse, et les arguments ne leur manquèrent point.

Comment tant de titres intéressant exclusivement la maison de la Tour auraient-ils subsisté par miracle tandis que le reste du cartulaire disparaissait à jamais, et comment viennent-ils, à point nommé, justifier des prétentions qui avaient manqué de preuve jusque-là? On

ne produit pas un seul titre original, mais des cartulaires, des fragments de cartulaires, c'est-à-dire de ces recueils factices où le P. Mabillon lui-même, comme tant d'autres antiquaires, a reconnu que les altérations étaient communes; et, dans ceux-ci, qui ont passé jadis par les mains de Justel, de Du Bouchet, et de bien d'autres généalogistes encore moins recommandables, que ne peut-on soupçonner? Au point de vue matériel, les feuillets exposés à l'Abbaye se présentent avec des marges intérieures rognées, avec des pages, surtout celles où figure le nom de la Tour, salies et enfumées intentionnellement plutôt que par l'effet du temps, avec une encre trop blanche et ayant coulé par endroits, une écriture rechargée, trop grosse pour l'époque et mal formée, des mots ou des chiffres d'ordre effacés par le lavage.

Et, passant à l'examen des textes mêmes, puisque l'on manquait de points de comparaison pour discuter les éléments historiques, les critiques signalaient surtout l'emploi du surnom de terre, qui n'eût dû se trouver que dans des actes du commencement ou même de la seconde moitié du onzième siècle, et non de la première moitié du dixième. Justel avait cité, lui aussi, des Gerardus qui nuncupor de Turre, des Bernardus qui de Turre vocor; mais, précisément, n'est-ce pas chez lui, ou dans le titre de 1004 fabriqué par Chorier, et d'une fausseté incontestable, que le rédacteur aurait pris cette formule prématurée?

Ces « petits écrits, » comme Baluze les qualifia dédaigneusement, restèrent tous anonymes. Nous pouvons seulement supposer qu'ils avaient été inspirés par certaines maisons qui professaient une hostilité héréditaire contre celle des Bouillon, les Noailles, par exemple, les Rohan ou les princes lorrains ; quant aux rédacteurs, qui devaient être des gens du métier, on prononça des noms d'érudits tels que Du Fourny et Rousseau, l'abbé Coinard, l'abbé Faydit, Amelot de la Houssaye, le bénédictin défroqué Veyssière delà Croze, etc.

J'imagine aussi que l'abbé De Camps, Gaignières, Clairambault durent fournir leur contingent. D'Hozier n'était pas moins hostile que ceux-là aux princes étrangers, et particulièrement à MM. de Bouillon ; mais il se tint à l'écart, peut-être par ordre de la cour, pour laquelle il travaillait alors à un recueil général sur les grandes familles de noblesse.

Ces âpres polémiques, ces controverses acharnées, MM. de Bouillon en avaient pu prendre l'habitude depuis un siècle au moins que leurs prétentions insatiables et leurs usurpations sans nombre soulevaient un tollé général; cette fois cependant, et malgré un orgueil qui l'aveuglait en toutes choses, le cardinal se préoccupa de la multiplicité des attaques et de leur bien-fondé. Nous n'en avons pas seulement la preuve dans sa correspondance, mais aussi dans ce fait qu'en juillet et août 1696, il força Baluze, Mabillon, Ruinart, et même d'Hozier, de collationner et certifier une copie du petit cartulaire de Brioude qui renfermait la fameuse lettre, puis un elenchus de vingt-six titres

du cartulaire de Sauiilhuiges antérieurs à l'année 961, et qui pouvaient servir à l'histoire des comtes d'Auvergne. Ces copies, notons-le encore, avaient été fuites par De Bar, et, en les certifiant, nos sa \;mts omirent de constater quelles modifications, corrections, additions, interpolations, etc., le texte primitif des originaux avait subies; leur valeur, en tant que pièces à l'appui, se trouvait donc diminuée d'autant, et presque réduite à rien.

Le public semblant s'étonner qu'il ne parût aucune riposte aux premières attaques, le cardinal et Baluze s'en remirent, non pas, comme le dit Saint-Simon, à « des savants subalternes et mercenaires, » mais à un familier fort intime, dont la plume, l'esprit et l'instruction générale, à défaut de vraie érudition, étaient très goûtés : je veux dire l'abbé de Choisy. Celui-ci fit imprimer, à la fin de 1695, une Réponse aux remorques et aux observations faites sur les titres montrés à V abbaye Saint-Germain. Il ne s'y nommait point; mais chacun sut qu'il en était l'auteur. C'est le seul défenseur que l'on connaisse aux Bouillon, en dehors de Baluze et des deux bénédictins, et Choisy ne comptait guère en une pareille matière, qui eût exigé, non pas cette verve railleuse et légère, mais une argumentation fournie et solide, une discussion pied à pied, mot pour mot.

Les plus vives critiques portaient sur la lettre de saint Louis, ou du moins d'un roi Louis régnant à la fin de 1226, qui était le document capital, puisqu'elle attestait formellement l'attache de Guillaume de la Tour, nouvellement élu prévôt du chapitre de Brioude, avec ses « prédécesseurs » les ducs d'Aquitaine et comtes d'Auvergne. Nulle pièce, non plus, ne prêtait davantage aux soupçons. Si elle venait de Louis IX, ainsi que l'indiquait sa date, décembre 1226, comment un roi mineur, n'ayant que onze ans et demi, avait-il pu, sans l'assistance de son chancelier ni d'aucun officier de la couronne, ratifier une élection faite contre ses droits de régale? Qui avait attesté à ce tout cune enfant que le nouveau prévôt fût un héritier direct, à trois cents ans ou plus d'intervalle, des anciens ducs-comtes du huitième et du neuvième siècle? Et encore de quels ducs et comtes s'agissait-il, puisqu'il y en avait eu de bénéficiaires avant les héréditaires? Quid ad rem ce rappel de la destruction de Brioude par les Sarrasins, et de sa reconstruction par un autre roi Louis, reconstruction emportant du même coup le droit d'alleu et celui de régale? Cette régale, d'ailleurs, existait-elle, puisque, quatre ou cinq ans auparavant, Louis VIII avait été obligé de se désister de ses prétentions? Et enfin comment expliquer que ce roi mineur, qui ne se mariera que onze ans plus tard, invite le nouveau prévôt, en retour de la reconnaissance qu'on veut bien lui accorder, à prier pro nobis liberisque nostris?

A toutes ces objections, Choisy ne répondait que par une discussion piteuse, assaisonnée de quelques traits d'esprit. Baluze lui-même ne fut pas plus brillant lorsque, bon gré mal gré, poussé par le cardinal, qui venait de partir pour Rome, il consentit enfin à risquer son nom

et sa réputation, intacts jusque-là, contre une coalition d'ennemis qui devenait de jour en jour plus active, plus redoutable.

C'est après avoir longuement pesé, pourpensé et remanié son argumentation que Baluze fit imprimer une Lettre pour servir de réponse à divers écrits qiïon a semés à Paris et à la cour contre quelques anciens titres qui prouvent que MM. de Bouillon d'aujourd'hui descendent en liane directe et masculine des anciens ducs de Guyenne et comtes d'Auvergne. Elle parut en mars 1698 ; mais le public n'y trouva que des protestations vagues, des formules spécieuses, des raisonnements a posteriori, des pétitions de principe, au milieu d'un amoncellement de textes, de citations, de digressions, qui, en réalité, ne prouvaient rien. A ce nouveau fascicule on joignit celui de 1695 et un cahier supplémentaire contenant cinq nouveaux feuillets de tables qui venaient de se retrouver dans le chartrier de Brioude à la suite d'une visite que De Bar y était allé faire, et la distribution s'en lit très largement, non seulement à Paris, mais à Lyon, en Bourgogne, en Auvergne, en Italie môme et en Angleterre, comme venant de Baluze, et sans que le nom des Bouillon y parût.

Quelques félicitations, qui n'étaient pas toutes sincères, furent immédiatement suivies d'une reprise de la polémique ; d'avril à novembre 1698, quatre écrits violents et malins furent répandus dans le monde savant, mettant surtout en relief la comparaison insolente que Baluze osait faire entre les origines de ses clients et celles des races les plus augustes, y compris même la maison de France. Contre ces écrits, une mince riposte de l'abbé de Choisy « ne fit que blanchir. » Enfin, en mai 1699, les avocats du duc de Bouillon ayant audacieusement étalé dans un factum judiciaire toutes les chimères de sa maison, un dernier écrit parut encore, très mordant, très satirique, réduisant ces productions à leur juste valeur.

Une agitation si scandaleuse ne pouvait s'éterniser sans inconvénient pour la morale publique : au milieu de 1700, le Roi jugea nécessaire de faire intervenir l'action de la justice; mais, ne voulant manquer ni à la faveur dont il honorait le duc de Bouillon, ni à l'immunité qui couvrait le cardinal, et ne se souciant pas de livrer une procédure si délicate au grand jour du Parlement, il se résigna à ne frapper que J.-P. de Bar, comme fauteur de toute l'intrigue, et à le faire juger par une de ces commissions extraordinaires qui, de temps en temps, instruisaient les cas intéressant directement la chose publique et le bon ordre. Encore fallut-il prendre des voies détournées.

Comme le dit Saint-Simon, il existait alors, et cela était de toute notoriété, une officine de faussaires régulièrement organisée pour fournir des titres aux prétendus nobles que poursuivait la commission de recherche des usurpateurs instituée en 1666 et redevenue plus active depuis la fin de la guerre. Les directeurs principaux de cette officine étaient bien connus, et De Bar avait eu nécessairement des rapports avec eux, ne fù4-ce qu'en raison de sa science pratique et de

ses relations; il avait même travaillé ou commencé à travailler pour trois ou quatre familles embarrassées de fournir des preuves suffisantes. On résolut donc de l'impliquer dans une poursuite générale, et, comme l'administration des finances était chargée de la recherche des faux nobles, Louis XIV confia la direction de l'affaire à son nouveau contrôleur général Michel Chamillart. C'était, d'ailleurs, éviter quelque compromission fâcheuse pour le chancelier Pontchartrain ou pour son fils le secrétaire d'État de la maison du Roi, l'un étant notoirement trop ami de MM. de Bouillon, et l'autre leur allié par sa femme. Muni de pleins pouvoirs, Chamillart choisit pour engager l'instruction, non pas le trop vieux la Reynie, comme Saint-Simon l'a cru, mais un des plus actifs collaborateurs du Contrôle général, Heudebert du Buisson, intendant des finances et président au Grand Conseil, magistrat normand, rompu aux subtilités de la chicane, et, pour faire les fonctions de procureur général, M. Robert, procureur du Roi au Châtelet, le même qui, une vingtaine d'années auparavant, avait siégé dans ce procès des Poisons où la duchesse de Bouillon, femme du grand chambellan, belle-sœur du cardinal, se trouva impliquée alors.

Les ordres d'arrestation furent donnés le 27 juillet 4700; mais il fallut le temps de préparer un traquenard où les inculpés pussent être pris en flagrant délit. A De Bar un agent provocateur proposa de modifier un contrat où la qualité d'écuyer n'était pas assez ancienne pour satisfaire les commissaires à la recherche des faux nobles, et, le 15 août, jour pris pour conclure, un commissaire l'arrêta dans son logis de la rue Traversine et mit les scellés sur tout ce qui s'y trouvait, en même temps que pareille opération était faite chez les principaux directeurs de l'officine, Haudicquer de Blancourt, auteur du trop fameux Nobiliaire de Picardie, son élève l'avocat Chassebras de Cramaille, et un certain Mérigot de Banzy, qui avait été employé à la commission de la recherche des faux nobles. Mais, dès le premier jour, on disjoignit la procédure contre De Bar, ce qui marque bien qu'on avait des vues particulières à son endroit. Voici quel fut le sort des faussaires arrêtés en même temps que lui.

Chassebras, qui était d'une famille de savants et de curieux honorablement connue, mais qui avait surtout travaillé et fait travailler pour cette famille même, échappa par la mort à l'instruction et à une condamnation certaine; déjà souffrant lorsqu'on l'avait amené à la Bastille, il fit une chute, volontaire ou préméditée, se blessa grièvement à la tête, et en mourut le 49 octobre 1700. Haudicquer et quelques prévenus secondaires formaient, avec Chassebras, une première fournée ; lorsque la procédure d'instruction fut terminée contre eux, et le rapport déposé, M. Chamillart fit constituer, le 12 juin 1701, sous la présidence de M. de la Reynie, une commission de trois conseillers d'État et sept maîtres des requêtes, qui siégea à l'Arsenal, dans le même appartement où s'étaient déjà jugés les procès des empoisonneurs après tant d'autres : aussi le public conserva-t-il à cette commission l'appella-

tion usuelle de Chambre ardente. Haudicquer ne put rien nier, ni des faux eommis pour lui-même ou pour ses clients, ni des insertions qu'il avait habilement faites dans les minutiers de notaires, dans les actes d'état civil des paroisses, jusque dans les registres du Parlement. Le 3 septembre 1701, la Chambre le déclara coupable d'avoir fait commerce de titres fabriqués par lui et d'en avoir introduit dans les registres publics; il fut condamné à aller servir sur les galères du Roi, sa vie durant, après avoir fait amende honorable. L'amende honorable se fit le 26 ; mais, la peine des galères ayant été commuée en celle de la prison perpétuelle, Haudicquer fut secrètement conduit au château de Caen; il y mourut au printemps de 1704. Deux notaires au Châtelet impliqués dans son affaire furent relaxés, ainsi que cinq autres coaccusés.

Dans une seconde bande qui ne fut condamnée que le 22 septembre 1702, et dont l'organisation était merveilleuse, le chef, Jean-Baptiste Mérigot de Banzy, ancien secrétaire et premier commis de M. d'Argenton dans la commission de la recherche des nobles, fit des aveux complets pour complaire à M. Chamillart, et, quoique condamné à la potence, parce que son crime de faux était compliqué de prévarication, il eut la vie sauve: on le mena au For-1'Évêque. Un nommé Bourbitou fut envoyé aux galères pour le reste de ses jours, un autre complice n'en eut que pour cinq ans, quelques accusés inférieurs ou clients des accusés en furent quittes pour des amendes ou des aumônes ; le reste obtint d'être mis hors de cour.

Enfin une dernière série passa en jugement le 2 septembre 1707, devant la même Chambre, dont quelques membres seulement avaient et changés. Cette fois, deux accusés qui n'avaient pu être arrêtés en 1706, furent condamnés, l'un à la potence, et exécuté, l'autre aux galères pour la vie; mais on retint celui-ci au passage, dans le château de Pierre-Encise, et il y était encore dix ans plus tard. Ces derniers faussaires avaient été les opérateurs les plus actifs de la bande de Banzy, et l'on avait découvert, caché par eux, tout un dépôt d'essais et de pièces déjà préparées. — Revenons à De Bar.

Chez lui, comme chez Haudicquer et les autres, on trouva l'outillage entier du faussaire, grattoirs, ingrédients et encres de toutes nuances, parchemins blancs lavés ou grattés, enfumés et noircis artificiellement, brouillons et projets d'actes, de textes, de formules, etc.; mais très peu de ces dernières pièces se rattachaient aux travaux qu'il avait pu entreprendre pour de simples particuliers, tels que les Goulas, les Matharel, les Tourzel, tandis que le plus grand nombre avaient trait aux documents produits en 1695 : études et formules de cotes d'obits, d'actes passés par Guillaume le Pieux, par le comte Bernard, par le prévôt Guillaume de la Tour, — un, entre autres, où Bernard devait être dénommé nepos de Guillaume duc d'Aquitaine et de son frère Acfred, les deux fils d'Adelinde, — feuillets originaux détachés de registres anciens, avec les modèles de ceux qui leur devaient être

substitués, chartes ou tables, transparents et parallèles pour arriver à l'imitation exacte des pages de cartulaire, essais d'écritures onciales, majuscules ou courantes de tous les siècles, instructions pour le praticien qui devait exécuter les faux, etc.

Cette première constatation fit du bruit dans Paris; il se dit que les « essais » avaient dû servir à fabriquer les titres et feuillets de 1695, et, bien que Baluze affectât de nier que rien de tout cela regardât ses clients les Bouillon, on comprit que l'accusation et le procès porteraient exclusivement, ou presque exclusivement, sur ce point. De Bar ne pouvait s'y tromper : aussi, dans un premier affolement, n'ayant sous la main que l'exemplaire de l'arrêt du Conseil qui lui avait été signifié et le duplicata de l'ordre d'emprisonnement, ou « recommandation, » il s'en servit pour écrire deux déclarations, deux aveux en règle, à l'aide d'un morceau de bois trempé dans une mixture de charbon. Ces pièces sont peut-être les seules du procès qui nous fassent défaut ; mais on les connaît à peu près par les interrogatoires où elles furent représentées. Dans l'une, il avouait que les six feuillets étaient faux, que le duc d'Épernon-Rouillac les avait rédigés dix-huit ans auparavant (1682 ou 1683), et que lui-même les avait « fabriqués et imités de l'antique; » que d'ailleurs l'origine prétendue des la Tourd'Auvergne était une invention de MM. de Bouillon, qui ne datait que d'une soixantaine d'années. Sur la « recommandation » il avait griffonné également quelque vingt lignes en manière de confession.

Ce n'était là qu'un accès de désespérance momentanée. Malgré sa vieillesse, De Bar se ressaisit bientôt, dès le premier interrogatoire, et tel il fut ce jour-là, tel M. du Buisson le trouva d'un bout à l'autre de l'instruction, c'est-à-dire pendant quatre ans, niant, discutant, ripostant avec autant de ténacité que d'à-propos, rejetant tout sur son défunt patron, comme si lui, de Bar, n'avait été qu'un humble auxiliaire, secrétaire et copiste, et qu'il eût transcrit ce qu'on lui dictait sans rien entendre à ce latin ni à ces écritures « gothiques, » et reçu les pièces pêle-mêle sans y rien connaître.

S'il y a eu des faussetés commises, ce ne peut être, selon lui, que par Du Bouchet, coutumier du fait, toujours prêt à obliger ses clients, à fabriquer des titres pour eux, aussi bien que pour les besoins de sa propre généalogie. Si la table du grand cartulaire a été supprimée, les marges rognées et le volume relié en vue de se débarrasser des témoignages gênants, c'est Du Bouchet qui seul a pu commettre ces méfaits. C'est encore Du Bouchet qui lui a fait écrire sous la dictée les instructions pour composer des feuillets à vingt-huit lignes, bien exactement pareils aux originaux comme longueur et comme largeur de pages, comme parchemin, comme marge et comme bas de page. Un ignorant tel que De Bar aurait-il pu se charger de pareille besogne, et, d'autre part, sa pauvreté ne proteste-t-elle pas en sa faveur? « Tout mon bien ne vaut pas cent écus, comme il est aisé de le voir, et tous les meubles de machambre ne valent pas cent livres. Ma bat-

terie de cuisine, composée de trois ou quatre plats de terre et d'une petite marmite de fer, est une marque visible que je ne fais d'autre métier que de vivre en homme de bien et craignant Dieu, sachant bien qu'un homme de ce caractère qui n'a pas de bien patrimonial n'est point riche d'ordinaire. »

Quant au marquis de Rouillac, lorsque le magistrat somma De Bar de reconnaître qu'il avait été lié étroitement avec cet illustre faussaire, travaillant avec lui ou sous sa direction, fabriquant les titres d'après les projets arrêtés par lui, et peut-être aussi bien ceux des anciens sires de Bourbon que ceux de la maison de la Tour, il nia constamment avoir connu Rouillac, ni même avoir su qu'il travaillât au compte de MM. de Bouillon ; il rétractait donc de fond en comble ses aveux de 1700.

Pour la forme seulement, M. du Buisson l'interrogea d'abord sur les falsifications qu'il avait pu commettre au profit de certains particuliers, ou sur ses relations avec les autres faussaires. Dès que l'inventaire des pièces saisies à la rue Traversine eut été achevé, le magistrat se munit d'un nouvel arrêt du Conseil qui le chargeait d'informer, non plus seulement des faits relatifs à la recherche des faux nobles, mais aussi « de toutes autres faussetés, » et il entra en plein dans l'instruction. Ainsi étendue, elle devait encore durer trois ans; elle fut conduite d'un bout à l'autre par M. du Buisson, et non pas, comme le dit Saint-Simon, par M. de la Reynie : celui-ci présida simplement la commission constituée ainsi qu'il a été dit, et cela toutes les fois qu'elle eut à se réunir pour sanctionner une procédure, ou pour juger sur une instruction close.

Si l'on songe que, du 25 août 1700 au 23 février 1703, il y eut vingtsept interrogatoires, sans compter les récolements, confrontations, etc. ; que les pièces à conviction formaient cinquante-deux liasses; que l'examen et l'interprétation de la plupart demandaient des connaissances positives, pratiques, en paléographie et en diplomatique; que la défense habile, ou tout au moins obstinée, du vieux De Bar ne faiblit pas une seule fois, et que, le premier jour passé, il n'y eut plus moyen de tirer de lui rien qui ressemblât à un aveu, on reconnaîtra que Chamillart avait bien eu raison de choisir un procédurier aussi rompu au métier que l'était M. du Buisson. Tour à tour, celui-ci l'interrogea sur chacun des huit chefs suivants : 1° fabrication des titres en général; 2° faussetés commises pour la maison de la Tour de Bouillon ; 3° falsification du cartulaire de Brioude ; 4° tables fausses de ce cartulaire ; 5° cartulaire de Sauxillanges ; 6° obituaire de Brioude ; 7° inventaire de Brioude; 8° fabrications pour divers particuliers. Comme l'accusé ne cessait de tout rejeter sur son ancien patron, ou bien, par instants, sur le chanoine Hugues de Pons qui, envoyé par ses confrères de Brioude pour reprendre possession de leurs titres, avait eu la maladresse de mourir subitement à Paris en laissant le dépôt aux mains de De Bar; comme il était impossible d'en appeler

au témoignage de deux hommes morls l'un et l'autre, et qu'on n'avait produit, (Mi t'ait d'autres témoins, et pour la simple forme, que l'officiel- du guet qui avait fait tomber De Bar dans le piège, ou un sieur de la Tour-dc-Peyre qui avait eu recours aux faussaires, le procureur généra] Kobcrt éprouva des scrupules à laisser pousser l'instruction à fond « sur toutes les faussetés dont on n'avait pas encore la preuve. »» Il remontra l'absolue nécessité de faire venir à Paris les cartulaires et l'obituaire, de confronter la veuve de Du Bouchet avec l'accusé, même d'entendre ou de décréter Baluze sans attendre un « plus grand éclaircissement, » et, tout au moins, de vérifier dans quelles conditions, à l'Abbaye et à Saint-Martin-des-Champs, De Bar avait fait les copies des cartulaires exposées ensuite au public. On ne lui donna satisfaction qu'en partie : Baluze ne fut inquiété ni convoqué; mais la veuve Du Bouchet, confrontée avec son ancien commensal le 7 décembre 1700, détruisit tout l'échafaudage de sa défense, et le cartulaire de Sauxillanges, puis le grand cartulaire de Brioude (le petit ayant été remis au cardinal en 1697) et l'obituaire furent apportés à Paris, ces deux derniers volumes après un long retardement.

Le principal ou grand cartulaire de Brioude, dont le cardinal avait eu soin de ne faire figurer à l'exposition d'août-septembre 1695 qu'une copie prise par De Bar, n'avait pas été fabriqué par le faussaire comme le prétend Saint-Simon, mais seulement falsifié partout où cette opération était possible, pour substituer au texte authentique des chartes, des mentions, des noms qui pussent servir à compléter le faisceau de preuves. La vérification demanda aux magistrats deux énormes séances et remplit plus d'une cinquantaine de pages in-folio.

Le petit cartulaire faisait défaut, parce que le cardinal de Bouillon se l'était fait remettre par les chanoines de Brioude en partant pour Rome et ne le laissait plus sortir de ses mains.

L'obituaire demanda aussi deux séances : c'est dire ce qu'il avait subi de falsifications et de remaniements.

Sur le cartulaire de Sauxillanges, M. du Buisson ne constata que treize additions en interligne ou en marge, cinq grattages ou substitutions de mots, deux rognures de haut de page ou de marge ; mais l'ancien foliotage en chiffres romains avait été entièrement bouleversé ou falsifié, et un cahier entier paraissait ajouté et cousu après coup.

Quant aux feuillets détachés, les originaux étaient, comme le petit cartulaire, entre les mains du cardinal, et bien en sûreté ; on ne voulut pas tenter la moindre démarche pour les faire représenter, et M. du Buisson ne procéda que sur un exemplaire du fascicule imprimé en 1695 qui avait été saisi chez De Bar.

Dès les tout premiers temps, le magistrat avait pu se former une conviction; je ne citerai qu'un seul fait. Le 18 et le 27 octobre 1700, il démontra à l'accusé que, pour établir la filiation nécessaire de Géraud à Bernard et aux Acfred, il avait fabriqué les chartes 355, 356, 359, 360 et 361 de Brioude sur les feuillets détachés, en ayant soin d'arra-

cher les feuillets de la table où étaient portées exactement les notices des véritables chartes inscrites sous ces numéros, et d'en fabriquer d'autres, ceux qui avaient été produits en 1695 avec les feuillets de cartulaire, mais qu'il n'avait pas pris la précaution de détruire les vraies tables, qu'on venait de les retrouver dans ses papiers, et que leur comparaison, sinon avec les feuillets nouveaux, puisque ceux-ci avaient été mis en sûreté, du moins avec l'impression de 4695, était absolument décisive.

En outre, rien que par deux ou trois pièces de correspondance, car on en avait très peu trouvé, le magistrat instructeur lui prouva qu'il s'était associé à « la» grande affaire entreprise pour la gloire de la maison de Bouillon, » avait travaillé sur les cartulaires depuis la mort de Du Bouchet, ou sur les titres mêmes, pour combler la lacune laissée par les premiers généalogistes, et ainsi, par exemple, avait dressé une table remontant jusqu'au duc Waïfre du huitième siècle. Un brouillon de lettre de sa main, sans adresse ni date il est vrai, faisait même entrevoir qu'il avait été aux gages de Baluze comme à ceux du cardinal de Bouillon.

Il en fut ainsi sur tous les autres points ; mais, comme les aveux du premier jour ne pouvaient plus compter après des rétractations et des dénégations réitérées imperturbablement depuis deux ans et demi, le magistrat chargé de représenter l'action publique se trouva tout aussi embarrassé en mars 1703 qu'au début. Jamais procès criminel n'avait porté sur la vérité ou la fausseté de titres servant à établir ou à reculer l'antiquité d'une maison sans qu'il y eût eu d'ailleurs ni dommage pour autrui, ni plainte de personne. Pour poursuivre régulièrement le faussaire, il aurait fallu sommer MM. de Bouillon de déclarer s'ils entendaient ou non se servir des titres fabriqués par lui. Ne pouvant faire cette démarche, M. Robert renonça à suivre M. du Buisson dans l'idée que, loin d'être provocateurs ou complices, ils avaient été trompés tout les premiers, et il proposa à Chamillart, si cela agréait au Roi, de dire simplement que les titres avaient été fabriqués pour prouver que la maison de la Tour descendait d'Acfred et de Bernard Ier, comtes d'Auvergne, sans décider s'il y avait eu ou non participation des intéressés. Du Buisson répliqua qu'il ne s'agissait pas encore de prendre des conclusions définitives, mais seulement de requérir une continuation d'instruction ; et ainsi fut-il fait. Le 31 mars, sur réquisition du procureur général, la Chambre désigna trois experts pour donner leur avis sur les « pièces de question » et sur les « pièces de comparaison. »

Leur travail dura encore de mai à août 1703, y compris les récolements et les confrontations avec l'accusé, qui, en face de ces gens-là, se montra d'une arrogance et d'une vigueur merveilleuses. D'ailleurs, sur un certain nombre de pièces, les experts ne reconnurent pas la fausseté qui y était supposée. La « visite du procès » par le procureur général ne fut terminée qu'en mars 1704; il déposa ses conclusions

après entente hvcc le ministre, De Bar fut interrogé sur la sellette le 10 juillet, et le 41, au moment inênie où il se décidait à demander un avocat sur le conseil qui lui venait d'être transmis de la part de MM. de Bouillon, la Chambre le condamna à l'amende honorable sèche, au bannissement pour neuf ans hors du Royaume, à l'amende et à la confiscation, ce qui était une superfétation ironique. Avant que les cartulaires et l'obituaire retournassent à Brioude et à Sauxillanges, les articles déclarés faux et énumérés un à un dans l'arrêt devaient être biffés, la mention du jugement portée au commencement de chaque manuscrit. Une minorité avait demandé, non pas la mort, comme Saint- Simon l'a écrit quelque part, mais les galères, avec l'amende honorable dans toute sa rigueur. Des juges avaient même proposé que Baluze et les deux bénédictins fussent admonestés. Du reste, l'arrêt ne fut pas exécuté tel qu'il avait été rendu : de peur que le malheureux condamné, s'il était remis en liberté, ne reprit son commerce, le Roi le fit retenir en prison, à la Bastille, pour le reste de ses jours, et il y mourut le 28 mars 4714, de vieillesse sans doute, car il avait alors environ quatre-vingt-cinq ans, ou bien de misère, de maladie, mais non pas de suicide, ni en l'année 4706, comme le raconte Saint-Simon avec des détails probants en apparence. Il a certainement confondu la fin de De Bar avec celle de Chassebras, comme, en un endroit, leurs deux personnalités.

Saint-Simon consacre une page aux manœuvres, d'abord sourdes, puis ouvertes et publiques, que les Bouillon auraient faites, dans le cours de ce procès interminable, pour parer le coup en ce qui les concernait eux-mêmes et tirer d'affaire le malheureux qui s'était, pour eux, mis en si fâcheuse posture. Ne pouvant rien gagner sur l'inflexibilité de M. de la Reynie et sur la rigueur d'un tribunal poussé par les savants qu'ils avaient trompés, ils en seraient venus à un parti extrême : prendre le Roi et les juges eux-mêmes par les sentiments, avouer que le cardinal, à l'insu de ses parents, s'était risqué à « constater des faits incertains, » et faire en sorte qu'on leur épargnât « la flétrissure d'être nommés en rien. »

Cette partie de l'affaire peut, grâce à la correspondance du cardinal avec Baluze, se reconstituer aussi sûrement que le procès lui-même, et l'on va voir que les choses ne se passèrent pas du tout comme le raconte notre auteur.

Mais, tout d'abord, pour comprendre quelle put être l'attitude de MM. de Bouillon en des circonstances si délicates et difficiles, il faut ne pas oublier que le cardinal était depuis 1697 à Rome; que, là, « le pied lui avait glissé » peu à peu dans la lutte pour son ami Fénelon contre les adversaires du quiétisme, puis dans une audacieuse tentative pour duper le pape Innocent XII et Louis XIV lui-même sur l'opportunité d'une promotion de l'abbé d'Auvergne au cardinalat, et enfin dans une véritable rébellion contre les ordres qui le rappelaient de Rome, mais dont il ne tint compte afin de parvenir au décanat. C'est

précisément au mois d'août 1700 que cette dernière crise avait forcé le Roi à lui enlever la grande aumônerie et l'Ordre, et, le jour même où De Bar fut arrêté, le ministre Torcy fit répandre dans Paris un manifeste contre la conduite inqualifiable et impardonnable du nouveau doyen du sacré collège ; quatre semaines plus tard, la saisie était prononcée sur ses biens ecclésiastiques ou laïques, et toute relation interdite avec lui, même aux ministres, même au P. de la Chaise. Poussé sans doute par ses adversaires acharnés, les Noailles, les Soubise, les Lorraine, les Fûrstenberg, les mêmes qui, probablement, avaient provoqué et alimenté pendant cinq ans la polémique sur les titres nouveaux, Louis XIV qualifia publiquement De Bar de « faussaire du cardinal » et sembla vouloir faire du procès qui commençait à s'instruire une affaire d'État.

Baluze et les deux bénédictins s'étaient empressés, dès le 16 novembre, de signer une protestation indignée, mais insuffisante et vaine, contre les bruits qui couraient partout depuis que l'on connaissait les premiers aveux du prisonnier; toutefois, ils n'avaient avisé de rien le cardinal pendant la durée du conclave d'où sortit l'élection de Clément XI. C'est seulement le 3 janvier 1701 que, voyant son retour ajourné indéfiniment, Baluze lui envoya le compte rendu de ce qui s'était passé. Son opinion était qu'à défaut même des feuillets exposés en 1695, rien ne pouvait affaiblir l'autorité de la lettre de saint Louis, ni du titre produit par Chorier; les aveux mêmes du prisonnier n'y sauraient porter atteinte. En réponse, le cardinal dressa un mémoire tendant à ce que son ancien ami le Chancelier fit porter l'instruction sur les points qui intéressaient et compromettaient la maison de Bouillon, comme les cartulaires dont la communication avait été demandée par M. du Buisson et M. Robert; mais, quant au petit cartulaire contenant la lettre de saint Louis, il le garda par-devers lui, et, quant aux feuillets détachés, loin de les faire présenter à l'examen des magistrats, il recommanda à Baluze de les tenir en lieu bien sûr jusqu'à ce que lui-même pût les envoyer au Trésor de Turenne. Sachant que De Bar avait rétracté ses premiers aveux, Baluze ne jugea pas à propos d'entrer dans la voie qu'indiquait le cardinal; d'ailleurs, il est certain que le Chancelier, comme les autres ministres, eût refusé de recevoir aucune communication venant de Rome, et enfin ce n'était pas lui qui conduisait la procédure. Quand le cardinal, ne pouvant plus compter sur le succès de ses nouveaux manèges et de ses démarches réitérées auprès du Pape son ancien ami, se fut résigné à rentrer, non pas à Paris, mais dans ses abbayes de Bourgogne, que l'ordre de relégation à soixante-dix lieues de la cour ne lui permettait pas de dépasser, son premier soin fut de remercier Baluze et les deux bénédictins de leur courage à « souffrir pour la vérité. » Tous trois n'étaient pas compromis également, quoique n'ayant point cessé un moment de faire cause commune : si les soupçons, plutôt qu'inculpations, contre Baluze devinrent assez graves, en ce temps-là, pour qu'on songeât un moment à l'impliquer dans le procès des faussaires, au

contraire personne de la cour, ni de la ville, ne tenait rigueur aux bénédictins, uniquement coupables de s'être laissé entraîner et duper : la preuve en est que, le 16 juillet 1701, Mabillon fut compris dans les dix membres honoraires adjoints à la nouvelle Académie des inscriptions et médailles, et tout le monde y vit un acte de justice. Mabillon ne se crut pas obligé, pour cela, d'abandonner ni Baluze, ni le cardinal ; il saisit même toutes les occasions d'agir sur la conscience des magistrats qu'il connaissait dans la Chambre de l'Arsenal. Baluze en faisait autant de son côté, mais sans plus de succès. Quant au cardinal, la prudence la plus élémentaire lui interdisait de se mettre en avant, puisqu'il se serait heurté partout contre un refus unanime de rien recevoir de lui : ce sont donc son aîné le duc de Bouillon, chef de la famille, le comte d'Auvergne (encore que celui-ci fût sous le coup de la désertion toute récente du prince son fils) et l'abbé d'Auvergne, neveu favori du cardinal, qui durent agir; ils continuaient à être bien en cour, et même le Roi s'était presque excusé auprès du duc d'avoir à sévir contre son frère. M. de Bouillon et le comte d'Auvergne se risquèrent, en 1703 ou 1704, non pas, comme le dit Saint- Simon, à solliciter ouvertement pour De Bar et à supplier que leur nom ne parût en rien dans la procédure, quelle que pût avoir été la crédulité du cardinal, mais, tout au contraire, à aller au-devant du danger, c'est-à-dire à réclamer « qu'on ne cachât pas sous un silence mystérieux le dessein plein de malignité de M. du Buisson et d'autres personnes, de faire croire au public que les titres reconnus pour véritables par trois hommes si savants avaient été fabriqués par De Bar pour faire plaisir à MM. de Bouillon. » Le cardinal reprit, pour le faire présenter par son frère, le premier mémoire qu'il avait préparé en janvier 1701, demandant que ces sept questions fussent posées à De Bar : 1° qui l'a poussé et récompensé? 2° quelle a été la récompense donnée, et quelles mesures prises pour le secret? 3° quels titres l'accusé a-t-il fabriqués ou altérés? 4° a-t-il été seul à mener une entreprise aussi difficile? 5° quels complices avait-il? 6° quels termes ont été altérés dans les pièces? 7° la lettre de 1 2°26 est-elle fabriquée de toutes pièces, ou seulement altérée? — C'était, à peu de chose près, la procédure suivie par M. du Buisson; mais le Roi crut que, par amitié pour son grand chambellan, qui se reconnaissait si directement visé, il convenait qu'on suspendit l'affaire. Alors, par un second placet, M. de Bouillon représenta de plus belle que, « loin d'appréhender le jugement, il ne lui pouvait rien arriver de plus fâcheux que l'indécision de ce procès, et rien de plus désirable que le jugement, tel qu'il pût être. » En conséquence, au nom de toute sa maison, il demandait communication de la procédure afin de pouvoir « prendre contre le sieur de Bar et autres telles conclusions qu'il aviserait bon être, comme aussi soutenir les titres de sa maison, s'ils étaient vrais, et les abandonner solennellement, s'ils étaient faux. « Nul doute qu'au reçu de ce nouveau placet, le Roi renonça à son idée de suspension ; mais ce fut sans per-

mettre qu'à aucun titre MM. de Bouillon intervinssent au procès, et amenassent des complications embarrassantes, sans aucun bénéfice pour la vindicte publique. De leur côté, l'abbé d'Auvergne et le comte son père, qui avaient occasion de s'entretenir avec certains membres de la Chambre, peut-être même de les chapitrer, s'inquiétèrent de l'effet que commençait à produire le rapport de M. du Buisson, et de la conviction exprimée par les magistrats que, en dehors du procès et des documents reconnus faux, et malgré les dénégations de l'accusé, la fausseté des feuillets et de la lettre de saint Louis leur paraissait parfaitement établie. Un dernier effort fut donc tenté pour sauver De Bar, ou du moins pour atténuer sa responsabilité. L'avocat Du Gaunot, ancien secrétaire du premier président de Novion et ami de l'accusé, fît imprimer en toute hâte un mémoire qui contestait la plupart des preuves accumulées par M. du Buisson, à plus forte raison ses présomptions, et il se chargea d'en faire lui-même la distribution, étant déjà allé solliciter certains des juges ; mais il insista aussi pour que l'on avisât De Bar de demander le secours d'un avocat conformément à l'ordonnance criminelle de 1670. Jusque-là, le cardinal s'était opposé à toute démarche de ce genre, sous prétexte qu'un innocent n'avait pas besoin de défenseur; De Bar, lui-même, croyant qu'il se défendait bien suffisamment, résista, fit perdre du temps, et, lorsqu'enfin il pria le gouverneur de la Bastille de demander, pour cela, un entretien à M. du Buisson, la moitié des juges avaient déjà opiné : la Chambre crut qu'au dernier moment il voulait tout simplement avouer son crime, et, comme on avait plus de preuves qu'il n'en fallait pour prononcer la condamnation, il fut passé outre.

En fait, MM. de Bouillon étaient épargnés autant que possible dans le contexte de l'arrêt. Cependant le cardinal songea un moment à faire entamer par Du Gaunot une nouvelle polémique, cette fois contre les magistrats de l'Arsenal, contre leur arrêt, c'est-à-dire contre la justice du Roi lui-même; le canevas était tout prêt : la prudence fît renoncer à ce projet conçu ab irato. Toutefois, le cardinal, et Baluzc, et les deux bénédictins, chacun de son côté, ne cessèrent depuis lors de répéter à qui voulait l'entendre que l'arrêt du 11 juillet était inique et sans valeur, puisque De Bar avait été condamné pour des documents non produits à l'instruction, et que, quant à eux-mêmes, cet arrêt ne parlait ni des feuillets détachés, ni du petit cartulaire. Baluze, pour sa part, déclarait n'avoir jamais vu, ni avoir eu besoin de voir les titres déclarés faux. « Au fond, disait-il, cet arrêt ne me regarde pas. Je n'y suis ni vu ni nommé. Il n'a pas été rendu public par l'impression, ni autrement : ainsi je le puis ignorer. Mais, quand bien même je ne pourrois pas l'ignorer, un homme de lettres se sert de ce qu'il trouve qui peut lui servir, sauf à être relevé par d'autres, si, par malheur, il se servoit de mauvaises preuves.... »

Encore une rectification essentielle : notre auteur a dit que le cartulaire de Brioude et Y Histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze,

se trouvèrent prêts en môme temps, mais qu'on voulut attendre le reecès de la production du eartulaire avant de lancer le livre. Ici encore, c'est exactement l'inverse de la vérité. Baluze, je l'ai dit, n'avait eu que des relations de courtoisie avec le cardinal et un échange réciproque de bons services jusqu'au temps où l'on recourut à lui pour soutenir la production de J.-P. de Bar, parce qu'il jouissait d'une autorité incontestée comme paléographe et éditeur de textes anciens. En qualité de Limousin et de compatriote des vicomtes de Turenne, il n'avait pu manquer de s'intéresser à la publication de Justel. C'est tout. Mais, du jour où l'apparition du procès-verbal signé par lui et par les deux bénédictins eut soulevé les premières protestations, il fit entendre au cardinal que la seule manière de vaincre cette hostilité et de fermer la bouche aux envieux était de dresser une généalogie historique, appuyée exclusivement sur de si bonnes et si solides preuves « qu'ils ne pussent pas plus mordre contre elle que les chiens contre la lune. » Le cardinal accepta avec empressement, et Baluze se mit à l'œuvre dans les derniers mois de 4696, menant de front la réunion des matériaux et la rédaction de certains chapitres qui semblaient aussi difficiles à traiter, délicats à élucider, qu'urgents à épuiser.

Ces premiers travaux se firent dans le plus grand secret; du moins c'était l'intention du cardinal et de son savant auteur, et même ils se recommandaient l'un à l'autre de brûler certaines de leurs correspondances. Mais était-il possible que la mise en mouvement de leurs auxiliaires sur tant de points de la province, et dans les dépôts mêmes de Paris, au Trésor des chartes, ne donnât l'éveil aux ennemis? Les « petits écrits » qui parurent en 1698 fourmillent d'allusions malicieuses au travail par lequel Baluze prétendait répondre à tant d'accusations, et répondre plus victorieusement qu'il ne l'avait fait dans son mémoire de 1697-1698.

Certainement, la matière était belle, et les documents bien suffisants pour exposer en pleine lumière « comment les seigneurs de la Tourd'Auvergne furent toujours de grands seigneurs, avec des alliances toujours grandes, et qu'il y eut dans cette maison nombre de personnages distingués, en tous les temps, par leur mérite et par les services rendus aux Rois et à l'État. » De plus, Baluze trouvait un modèle facile à suivre et des matériaux tout préparés dans le livre de Justel ; il eut le bon esprit d'en imiter les dispositions et l'ordonnance, d'en faire comme un fac-similé. D'un autre côté enfin, les sept cents pages de preuves imprimées par Du Bouchet ou par De Bar étaient une première copie toute prête à envoyer aux imprimeurs moyennant quelques corrections typographiques. Mais, avec le désir très louable de faire mieux et plus grand que ses deux devanciers, Baluze ne possédait aucune expérience des travaux généalogiques, aucune connaissance des sources spéciales. Le cardinal eut bien soin de lui adjoindre des conseillers et des auxiliaires plus experts, moins âgés, et, partant, plus actifs;

cependant ceux-ci ne purent lui épargner les tâtonnements, les méprises, les mécomptes, et ce fut encore bien pis lorsque ses prétentions d'éditeur fidèle et d'interprétateur consciencieux des textes le mirent en conflit avec l'orgueil et les exigences insatiables du cardinal revenu de Rome et installé en Bourgogne, mais relié avec Paris par un service incessant d'amis bien sûrs, de familiers ou de domestiques capables de dérober le secret des correspondances au cabinet noir de M. de Torcy.

Il ne fallut pas moins de douze ans pour aboutir dans ces conditions. Cent fois le cardinal enjoignit d'arrêter un chapitre ou un article pendant des mois, pour une vétille, pour une réclamation aussi inadmissible que puérile ; cent fois Baluze dut recommencer sa rédaction pour la mettre au goût de cet exigeant protecteur. Bien souvent cette lutte pied à pied était à l'honneur de Baluze ; mais cela n'impliquait point le succès final : il n'avait pas toujours gain de cause, et, en mainte occasion, il dut céder devant une menace de ne plus continuer l'impression. Parfois aussi son inexpérience, son laisser-aller, sa négligence justifiaient certaines critiques venues du cardinal lui-même, ou plutôt de ses conseillers intimes.

J'ai dit que Baluze prit pour modèle le livre de Justel. Comme celui-ci, et à l'instar de son Stemma Arvernicum de 1644, il voulut faire paraître avant l'Histoire et avant les Preuves une Table généalogique et synoptique qui préparât les lecteurs inquiets et défiants à des*révélations trop surprenantes pour ceux qui avaient suivi la polémique à peine terminée. Dès l'automne de 1701, ce travail put être soumis au visa du cardinal; dix-huit ou vingt mois s'écoulèrent avant qu'on en finit des retouches et des remaniements, une autre année encore avant que l'impression de cette feuille in-folio piano fût terminée, toujours sous la surveillance inquiète du cardinal. Moins pompeuse que celui-ci ne l'eût souhaitée, mais moins solide aussi que Baluze n'avait cru la faire, la filiation remontait jusqu'au père d'Acfred Ier, contemporain de Charles le Chauve. Bien entendu, elle tenait comme incontestables et incontestés les titres de 1695, et s'appuyait sur eux.

Pour YHistoire, Saint-Simon raconte qu'elle était prête à paraître en 1706, mais que « l'étrange vacarme qu'excita l'imposture du cartulairc de Brioude et l'arrêt de mort prononcé par la Chambre de l'Arsenal contre le faussaire De Bar » la firent remettre sous clef. A ces motifs, qui, en effet, retardèrent la publication, il faut ajouter la nouvelle polémique, les protestations, les sanglantes épigrammes que suscitèrent d'abord l'apparition de la Table généalogique de 1705, puis cette nouvelle que, par complaisance, les abbés Galloys et Bignon, amis et serviteurs très notoires du cardinal, lui avaient fait délivrer un privilège d'impression au lendemain même de la condamnation des titres les plus anciens sur lesquels le travail devait être établi. N'était-il donc pas scandaleux que l'auteur affectât de ne tenir aucun compte de l'arrêt souverain rendu par la Chambre ardente?... L'impression dura plus de trois ans, en commençant par le volume de Preuves, le 7 déeem-

bre 1705, et, à cotte époque, Baluze était bien loin d'avoir fini la rédaction du volume d'Histoire; les pièces lui arrivaient eacore au courant de 1708, et la distribution des exemplaires se lit seulement dans l'été de 4709.

Saint-Simon devant revenir en 1708, puis en 1710, sur Y Histoire de la maison d'Auvergne et sur les conséquences que cette publication audacieuse eut pour son auteur et pour son inspirateur, je n'entre dans aucun détail pour le moment. Aussi bien tout l'historique se trouvera-t-il dans le volume que j'ai annoncé, avec la description du livre de Baluze et l'examen de sa valeur au point de vue de l'histoire et des documents. On y verra surabondamment que le cartulaire de Brioude n'en était pas « le fondement unique, » et que, par conséquent, le livre, dans son ensemble, n'est pas « aussi faux que le cartulaire, » mais que toute la première partie aurait singulièrement besoin d'être amendée et expurgée. Disons seulement ici que, soit dans l'œuvre de Justel, soit dans celle de Du Bouchet, soit dans celle de Baluze, ni les titres ni les conjectures ou les traditions alléguées ne prouvent l'origine commune avec les anciens comtes ou vicomtes d'Auvergne; que les seigneurs de la Tour, avant leur fortune inespérablc, ne primaient aucune des grandes maisons de la chevalerie auvergnate, si même ils les égalaient; que la plupart des alliances destinées à fortilier les prétentions chimériques ne résistent pas à la critique ; que les généalogistes, en outre, ont profité soit de la subdivision des branches et des rameaux, soit des' innombrables homonymies, pour grossir et embellir la filiation de leurs clients : en un mot, que les degrés antérieurs à la seconde moitié du treizième siècle ne sont rien moins que prouvés. C'est bien ce que Saint-Simon avait dit.

Il ajoute que « le cardinal de Bouillon s'étoit attaché Baluze par des pensions et par des bénéfices. » C'est encore un détail que nous pouvons préciser davantage. Après deux premières années de travail, Baluze ayant fait entendre certaines insinuations discrètes et dit, par exemple, que ses adversaires l'accusaient bien à tort d'avoir des vues intéressées puisqu'il ne recevait rien, le cardinal essaya, mais sans succès, d'obtenir pour lui une pension de quatre ou cinq cents écus sur quelque abbaye. C'est seulement en 1699 qu'une vacance heureusement survenue permit qu'il lui conférât un des nombreux prieurés qui étaient à sa collation comme supérieur général de Cluny, celui de Taluyers, proche Lyon, et Baluze s'empressa d'en affermer le produit pour trois mille livres. Baluze quitta alors la rue Vivienne et cette bibliothèque Colbertine qui était sa création, son honneur, presque son bien au sens propre du mot, pour aller s'installer extra muros, au faubourg Saint-Victor, dans une maison appartenant au collège des Écossais. En sus du revenu de Taluyers, il fut inscrit pour une rente annuelle de six cents livres sur les fonds du clergé. Au milieu de l'année 1708, vers le temps où s'acheva YHistoire de la maison d'Auvergne, le cardi-

nal fit un premier sacrifice personnel, et constitua à son dévoué historiographe une pension de mille livres. La situation de Baluzc était alors très satisfaisante, puisqu'il joignait à cette pension, à celle du clergé et au revenu de Taluyers, les quinze cents livres de sa chaire du Collège royal, la gratification annuelle que Colbert lui avait fait attribuer lors de la création du fonds des gens de lettres, et enfin, depuis 1707, le produit des fonctions de directeur du Collège royal, avec logement dans cette maison. Mais, en 1710, quand vint la disgrâce, Baluze perdit tout ce qu'il tenait des bienfaits du Roi, y compris même la pension du clergé : alors, le cardinal, en termes fort dignes, et que l'on peut croire sincères, lui annonça que l'intendant chargé de ses affaires en France lui servirait désormais une pension annuelle de quatre mille livres. Quoique la situation personnelle de l'éminentissime donateur, errant à l'étranger, et sous le coup d'une confiscation, fût bien précaire en vérité, on aime à penser que cet engagement fut régulièrement tenu, même après sa mort; mais, ni dans le testament de Baluze, ni dans son autobiographie, il n'est dit mot de ce que la maison de Bouillon avait fait pour lui.

Quant à J.-P. de Bar, qui probablement avait compté recevoir un bénéfice, nous voyons dans son procès que c'est tout au plus si le cardinal lui attribua une pension de quatre cents ou six cents livres sur les fonds de la grande aumônerie dont il avait la libre disposition, et que son existence, même après 1695, était des plus misérables, à tel point que ses amis le raillaient de servir des ingrats. Il eut bien soin de faire valoir cela au cours d'une défense à laquelle les hauts personnages qu'il avait entrepris de servir ne s'associèrent que pour la forme.

Peut-être maintenant sera-t-on curieux de savoir ce que sont devenus les documents, titres ou cartulaires dont il avait été fait tant de bruit depuis leur apparition en 1695.

Les feuillets détachés avaient été mis dès 1696 en lieu sûr, le cardinal affectant de craindre que ses ennemis ne les fissent disparaître, et, en dehors de quelques familiers de la maison, personne n'eût pu dire ce qu'ils étaient devenus; mais, au moyen de la correspondance de Baluze, nous les suivons d'étape en étape. Quoique l'intention du cardinal fût de tout déposer dans le chartrier principal des Bouillon, c'est-à-dire à Turenne, il crut plus sûr d'emporter pendant son absence, de 1697 à 1701, l'original du petit cartulairc de Brioude, contenant la lettre de saint Louis, et laissa le reste à la garde de Baluze et d'un intendant fidèle. Baluze fit faire une forte layette de bois de chêne massif pour les enfermer, et, dès que le cardinal fut revenu en Bourgogne, il alla lui remettre ce précieux dépôt, augmenté des feuillets de 1697 et de divers titres rapportés postérieurement de Brioude. Le cardinal ne voulut plus s'en dessaisir; lorsqu'il passa en pays ennemi, au mois de mai 1710, le coffre le suivit partout. 11 eut même, dès l'année suivante, une occasion défaire constater l'authenticité de ces documents, ou du moins leur antiquité, par un des plus grands diplo

matistesdu temps, le P. Daniel Papebrôch, assisté de trois autres jésuites du collège d'Anvers. Comme le gouvernement de Louis XIV ignorait cette circonstance de translation de pays en pays, il s'occupa, en 1742, de faire chercher le dépôt à Rome, où l'on croyait qu'il devait être resté sous la garde de quelque ami du cardinal. Nécessairement les recherches n'aboutirent point, puisque tout était alors en Flandre et ne revint au Noviciat des jésuites de Rome que lorsque le cardinal lui-même arriva pour y finir ses jours. Un an environ avant de mourir, il confia le coffre à son premier gentilhomme pour le remettre, quand il serait temps, à ses neveux d'Albret et d'Auvergne. Cette réintégration ne put se faire qu'après la mort de Louis XIV, et les héritiers envoyèrent le tout dans leur chartrier patrimonial, comme cela leur avait été ordonné. Rien n'en bougea que lorsque la vicomte de Turenne eut été rachetée par Louis XV, et nos documents suivirent depuis lors le sort des autres archives de la maison de Bouillon, c'est-à-dire qu'en 1812, après la mort du dernier duc, sur les biens duquel le séquestre avait été prononcé, tous les titres et papiers furent envoyés aux Archives de l'Empire; l'ensemble de ce précieux fonds fut alors traité, je ne dis pas classé, sans aucun soin ni aucune méthode, et, aujourd'hui, on retrouve dans un carton de la série R2, au milieu de la correspondance du cardinal de Bouillon, non pas le dossier entier des documents gardés par lui avec tant de jalousie, mais une partie seulement, à savoir : les six feuillets de cartulaire, les seize feuillets de tables, et les procèsverbaux des vérifications faites en 1695, 1698, 1711 et 1718. Manque le petit cartulaire, qui se trouvait cependant dans le paquet à cette dernière date; manquent aussi les fragments d'obituaires et les comptes d'obits que le cardinal s'était procurés grâce aux recherches de ses missionnaires. Ces derniers documents sont sortis, comme bien d'autres, du fonds Bouillon, sans qu'on puisse préciser comment et quand se firent ces distractions. Nous savons qu'ils se trouvent maintenant en Auvergne, dans une collection particulière ; mais aucun indice ne permet d'espérer que le petit cartulaire ait subsisté, non plus d'ailleurs que le grand cartulaire, qui a disparu, lui aussi, des archives de Brioude, et que le cartulaire de Sauxillanges : ce qui nous prive de constater à notre tour, comme la Chambre de l'Arsenal le fit en 1701, les falsifications commises dans ces précieux manuscrits. Nul doute qu'un intéressé quelconque les a soustraits tous trois à l'indiscrétion des curieux et des bons juges.

En plaçant les feuillets dans la partie la plus réservée de ses archives, le cardinal n'avait certainement pas prévu que celles-ci se trouveraient un jour à notre entière disposition, comme sa correspondance même, comme les actes du procès des faussaires, comme les pièces à conviction, comme les papiers du procureur général Robert, comme ceux de Baluze, de d'Hérouval et de De Camps, comme les documents réunis par Clairambault, par d'Hozier, par les Joly de Fleury, par tant de contemporains, et que nous pourrions ainsi reconstituer toute la marche de l'affaire, puis toute la genèse du livre de 1708.

Né dix-sept ans après un frère consanguin qui devint maréchal de France, élevé à Pau et destiné d'abord à l'Église sous le nom d'abbé de Gramont, puis d'Andoïns2, et même doté de deux abbayes, Sordes et la Honce 3, le jeune Philibert reconnut que les armes étaient plutôt son fait, et, sous le titre de chevalier de Gramont, il débuta au siège de Trin en 1643*, continua son apprentissage sous les glorieux auspices du duc d'Enghien, et comme son aide de camp, à Fribourg, à Paris, à Nordlingue, à Lens, eut l'honneur d'apporter les drapeaux gagnés dans cette dernière victoire, et, partout, donna de telles preuves de sa vaillance5, qu'on peut se demander s'il n'y aurait pas confusion, quand notre auteur l'accuse de « poltronnerie connue6, » avec son aine le maréchal Lampon qui, selon Tallemant, « n'a jamais pu passer pour brave quoiqu'en quelques endroits il ait payé de sa personne. » Sans doute le même Tallemant rapporte7 que l'abbé-chevalier refusa de se battre contre Chabot, pour l'héritière de Rohan, sous prétexte qu'il faisait froid, et que l'abbé d'Aumont lui reprocha, plus tard, d'avoir montré « au combat les talons; » mais est-ce là autre chose qu'une de ces spirituelles boutades auxquelles on n'avait pas encore eu le temps de s'habituer?

Le vainqueur de Lens, qui avait sollicité pour son aide de camp une compagnie, l'eut pour premier écuyer depuis 1648 jusqu'en avril 1651, et l'entraîna alors dans sa rébellion; mais, plus avisé que certains autres, le chevalier fit sa soumission dès 1654, reprit du service au siège de Stenay, aux lignes d'Arras sous les ordres de Turenne, prit rang dans les courtisans les plus en vue, les plus agréables, obtint des témoignages fort enviés de la faveur du jeune Roi8, cultiva également celle du surintendant Foucquet9, celle aussi des plus élé-

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