Arch. nat., G7 704, mars 1705, et 706, mars
commerce parisien, M. d'Argenson obtint que l'affaire fût portée, non pas aa Parlement, mais au conseil des finances, par-devant le Roi luimême, et, le 4 septembre 1700, les associés furent condamnés à rendre la propriété de l'île à la ville de Paris, sauf remboursement des dépenses qu'ils pouvaient y avoir faites1.
Malgré toutes ces aubaines, Gramont était trop grand dépensier, et les contemporains rapportent que bien souvent sa détresse financière ne pouvait se comparer qu'à son esprit. Voici précisément une lettre2 qui témoigne de l'un comme de l'autre, et fait penser à la scène de Don Juan avec le bon M. Dimanche3
« J'ay leû vostre lettre et dautres personnes quy estois avec moy, quy lont trouvée fort ridicule je vous conseile de prier Monsr labbé le Boult de vous prester de largent pour vous faire faire un habit plus propre que celuy que vous aués car il faut estre propre quand on vient parler à un grand roy comme le nostre, sy vous croyé que vous aurés quelque difficulté de luy parler, je croy que vous aués raison mais je moffre de vous y mener pour luy dire devant vous que vous me demander de largent depuis cinquante ans, je payé presque toutte mes debte mon dessein estoit de vous payer aussy sy je vous auois deub mais mes gens daffaire deux advocats un maistre des requestes de mes amis et mon procureur mont assuré que je ne deuois rien, nous aurons de bons juges quy deccideront cette affaire Sy je la pert je payeré sy je la gaigne vous naurés rien, sy Monsr labbé le Boult qui me paroist estre vostre conseile sy croy laffaire bonne il pourra vous prester de largent pour vous assister et pour soliciter sy a quelque bonté pour vous il pourra vous suivre pour estre tesmoings de ce que je dire au Roy sur cette debte la, quy ne se mesle guère de ces choses la.
« Le comte de Gramont. »
Une lettre d'un tout autre genre, sur certain faisan blanc de Versailles et sur le gibier délaissé pendant le voyage des petits-fils du Roi,
1. Correspondance des Contrôleurs généraux, tome I, n° 1869; Mémoire de la généralité de Paris, publié en 1881, p. 354; Dangeau, tome VII, p. 369; Sourches, tome VI, p. 285; Arch. nat., arrêts du Conseil, E 1929, 2 décembre 1704, et E 1932, 5 mai 1705; Papiers du Contrôle général, G7 428, 430 et 442. Les associés avaient établi un pont pour communiquer avec le quai des Célestins, sur la rive droite.
2. La signature seule est autographe. Cette pièce, qui porte la cote d'inventaire 59, n° 86, est reliée en tête du volume de correspondances que le comte du Roure avait formé des papiers de Louvillc, et qui appartient actuellement à M. le duc de la Trémoïlle.
3. Elle rappelle aussi ces vers de Saint-Évremond sur son ami :
Insolent en prospérité, Fort courtois en adversité, L'âme en fortune libérale, Aux créanciers pas trop loyale.
parait avoir été très goûtée en son temps, quoique Gramont ne fût pas, loin de là, un écrivain de profession1. Quant à ses mots et à ses traits d'esprit, ils fourmillent partout* et font une digne suite à ceux que Tallemant des Réaux et Mme de Sévigné rapportent du maréchal son frère consanguin. Saint-Simon en citera encore plus d'un, à l'exemple de Bussy-Kabutin et de la marquise sa cousine3.
Mme de Maintenon ne manqua pas d'envoyer à Madrid le dernier qu'il fit au moment d'expirer : « Il n'y a que les sots qui meurent*. » Nous n'avons pas la lettre môme dans laquelle Mme de Maintenon annonça la mort du comte et ses circonstances émouvantes, mais seulement cette réponse de Mme des Ursins5, quif ait regretter d'autant plus le texte perdu : « Je ne pense pas qu'il y ait courtisan assez téméraire pour oser remplacer M. le comte de Gramont. C'étoit un original qu'on ne peut imiter. Sa mort n'a point démenti sa vie, et peutêtre n'y a-t-il point eu à la bataille de Nordlingen de héros qui ait plus méprisé la vie que celui-ci a méprisé la mort. L'ordre qu'il laissa à Madame sa femme en partant de Versailles fait connoitre son amour pour S. M., puisqu'il a voulu, par là, lui donner ses derniers moments. Je crois que la dernière chose qu'il a souhaitée a été que Mme la comtesse la fit souvent ressouvenir de lui.... »
Ainsi finit à plus de quatre-vingt-six ans, mais en pleine possession de lui-même comme au temps de sa jeunesse, cet homme d'esprit, le plus agréable, au dire de l'auteur des Mémoires de Sourches, que la cour eût connu depuis longtemps6.
1. Cette lettre était adressée au duc de Berry. Le Mercure la publia sur le moment même (janvier 1701, p. 17-22), et l'abbé d'Artigny l'a reproduite dans ses Nouveaux mémoires cl histoire, tome VII, p. 38-40. On ne doit pas oublier que Gramont, ainsi que son beau-frère Hamilton, fut un des correspondants de Bussy et de Boileau. Il faisait aussi des petits vers, comme la parodie à'Alceste que Mme de Scudéry envoya à Bussy le 14 novembre 1680.
2. Recueil des Pièces intéressantes de 1781, tome IV, p. 421-423; Galerie de l'ancienne cour, éd. 1788, tome III, p. 56-59; Correspondance de Bussy-Rabutin, tomes I, p. 355, II, p. 312, III p. 69, 204 et 416, IV, p. 411, V, p. 30, 34-35, 182 et 217, VI, p. 51; Chansonnier de Gaignières, ms. Fr. 12 619, p. 279-283, et recueil d'ana, ms. Nouv. acq. fr. 4529, p. 59 et 75; dossier bleu Gramont, au Cabinet des titres, vol. 328, dossier 8334, fol. 24 et 63; Auger, Préface de son édition des Mémoires de Gramont, 1828, p. xvi-xx; Gustave Brunet, idem, p. viu-x.
3. Selon le Scgraisiana, Gramont serait le chevalier Étourdi de la Princesse de Paphlagonic.
4. Lettres à Mme des Ursins, recueil Bossange, tome I, p. 75. C'était la réplique à Bussy-Rabutin écrivant vingt-sept ans auparavant à Mme de Scudéry (Correspondance, tome V, p. 185) : « Mon ami le comte de Gramont badinera toute sa vie; c'est grand dommage qu'un homme comme celui-là vieillisse et meure à la fin aussi bien que les sots. »
5. Éd. Bossange, tome III, p. 410, lettre du 22 février 1707.