‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 548 sur 610 · Lettre du duc de Vendôme à M. Chamillart · texte numérisé non relu

Lettre du duc de Vendôme à M. Chamillart

« Du camp de Condé, le 15 octobre 170G. « J'ai reçu, Monsieur, par le retour de mon courrier, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. L'état présent de nos affaires vous met dans un abattement qui me fait une peine infinie, tant par rapport à l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, que par rapport à l'affaire générale, qui ne peut prendre un meilleur train tant que vous serez dans le découragement où vous me paroissez. Je sais que la disette d'argent est une chose terrible ; mais c'est dans des conjonctures aussi fâcheuses qu'il faut tenter les derniers efforts. En un mot, il n'est question que de soutenir la guerre encore une campagne, et, si on veut me laisser faire en ce pays-ci, je vous réponds que j'obligerai les ennemis à changer de ton. Je sais que peu de gens vous parleront aussi librement que je fais; mais je croirois manquer à l'amitié que je vous ai vouée, si j'en usois autrement. Enfin, bien loin de vous décourager, c'est à vous à donner de l'espérance au Roi et à lui faire voir les choses encore plus aisées qu'elles ne sont. C'est une chose bien triste de se voir à la veille de faire une paix telle que nos ennemis la voudront dicter, dans le temps que nous avons presque partout des forces supérieures aux leurs. Il ne faut qu'un bon événement pour faire changer les affaires de face; mais, pour y parvenir, il faut que le Roi me laisse faire ici, et qu'il parle en maitre aux généraux des autres armées, et qu'il leur ordonne d'attaquer les ennemis partout, et leur défende en même temps de tenir des conseils de guerre, que vous savez par expérience qui ne sont bons qu'atout gâter. Moyennant cela, je vous réponds sur ma tête que tout ira bien. C'est le seul moyen; car c'est en vain qu'on se flatte de parvenir par des négociations à une paix avantageuse. J'ose vous assurer qu'on n'en viendra à bout qu'à coups d'épee; il faut se résoudre d'en donner, et des mieux appliqués, sans quoi nous deviendrons les esclaves de nos ennemis. Vous trouverez peut-être ce raisonnement un peu long; mais je ne puis m'empêcher de m'étendre sur une matière qui me tient [autant] à cœur que la gloire du Roi et celle de la nation. Enfin j'en vois assez pour vous dire que nous n'avons qu'à vouloir, et que le remède est encore dans nos mains. Vous ferez,

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