‹ Memoires de Saint-Simon (volume 5)Chapitre 91 sur 610 · M. le corrige ce P[rince · texte numérisé non relu

M. le corrige ce P[rince

Ce qu'il pense

de

la Feuillade

et de ses officiers généraux.

La Feuillade

perdu et rappelé.

pour en parler sobrement, qui, entassés les uns sur les autres, avoient causé tous ceux de Turin. Il me représenta la Feuillade comme un jeune homme impérieux, enivré de présomption1 et d'ambition sans mesure, détesté des officiers généraux et particuliers, des troupes et du pays, plein d'esprit, de valeur, de fantaisies et de vues, qui, voyant beaucoup d'abord, étoit incapable aussi de rien voir au delà de ce premier coup d'œil, de souffrir aucun avis de personne, bien loin de se rendre jamais sur rien, par conséquent incapable d'apprendre jamais d'autrui, et fort peu de soi-même, parce [que] l'action, chez lui, précédoit toujours la réflexion; brillant sans nulle solidité, dangereux à l'excès à la tête de quelque chose, se piquant surtout de savoir mieux toutes choses que les gens du métier2. Ce prince ajouta qu'il le croyoit perdu de la manière dont le Roi lui en avoit parlé, et dont il lui paroissoit qu'il le connoissoit. Il me dit qu'il avoit fait son possible pour pallier ses fautes encore qu'elles fussent énormes, et telles que je les ai expliquées, et qu'il ne se fût pas mis en état de le mériter, mais qu'il avoit cru devoir rendre ce change3 à son beau-père; que le Roi l'avoit même grondé de l'avoir trop excusé, et que cet article étoit le seul sur lequel il lui eût parlé d'un air aigre et sévère. 11 ajouta qu'il avoit* laissé la Feuillade en Dauphiné dans l'espérance que ses lettres, soutenues de ses bons offices à son arrivée, lui en conserveroient le commandement5; que Chamillart, qui n'osoit trop en par-

1. Madame raconte à la duchesse de Hanovre (recueil Jaeglé, tome II, p. 50) que, le prince d'Elbeuf ayant surpris un jour la Feuillade à se mirer dans une glace et à se dire à lui-même : « Je suis bien fait, les. dames m'aiment. Allons, Feuilladin, Feuilladin, la Feuillade! » ce sobriquet lui en était resté.

2. Ce portrait est à rapprocher de celui que nous avons eu en 1701, tome IX, p. 311-312.

3. Faire échange de bons procédés, comme « rendre son change. »

4. L'écriture change. Avant avoit, notre auteur a biffé le pronom élidé /', et il a ajouté la Feuillade en interligne, après le verbe.

5. Ces très singulières lettres, écrites de Grenoble le 24 octobre et

1er au Roi, l'avoit prié d'y insister1, mais qu'il n'avoit osé aller trop avant là-dessus après ce que le Roi lui avoit dit, de manière qu'il étoit persuadé que la Feuillade alloit être rappelé. Diverses autres conversations semblables m'instruisirent à fond, et je ne laissai pas de l'être aussi par quelques-uns des officiers généraux et particuliers, à leur arrivée de cette armée. Il faut achever tout de suite ce qui la regarde. On ne fut pas longtemps à quitter toute pensée de retour en Italie; on ne songea plus qu'à une défensive nécessaire vers les Alpes, et à grossir l'armée d'Espagne de ce qui se tireroit de celle-ci, pour essayer d'y recouvrer quelque supériorité. Peu de jours après ce retour2, la Feuillade reçut ordre de revenir, et Gévaudan, lieutenant général3, de commander en sa place en Savoie et en Dauphiné, avec deux maréchaux de camp sous lui, Vallière4 à

les 24 et 26 novembre, et restées aux mains de Chamillart, ont été publiées dans le recueil Esnault, tome II, p. 141-145. Celles du mois précédent, 26, 27 et 28 septembre, au Roi et à Chamillart, sont au Dépôt de la guerre, vol. 1966, nos 471, 472, 486 et 487.

1. Le copiste de la correspondance du duc de Vendôme dit que certaine lettre de Chamillart à ce prince, en date du 14 septembre, tendant à excuser la Feuillade (mss. Fr. 14 177, fol. 313-314, et 14178, fol. 44), avait été écrite à l'instigation de Mme de Maintenon. Elle finissait ainsi : « Voilà un étrange dénouement à la veille de la paix ! Le Roi est bien à plaindre, et je suis bien malheureux d'avoir à me défendre du public dans une conjoncture comme celle-ci. Est-ce ma faute, est-ce celle de mon gendre? Le siège de Turin n'étoit-il pas résolu avant qu'il fût en Italie? »

2. Dangeau, p. 253, 22 novembre. — 3. Tome XII, p. 420. Il s'était distingué devant Turin. — Ici, Givaudan.

4. Jean-Urbain de Vallière, soldat de fortune, servant depuis 1663 dans le régiment de Piémont-infanterie, en était devenu lieutenant-colonel en 1689. Brigadier en 1693, après avoir fait toutes les campagnes de Flandre, il était allé commander à Suse, où il s'était fait fort aimer des gens du pays. En 1703 et 1704, promu maréchal de camp, il avait eu le commandement à Chambéry à côté de Gévaudan, et il y commanda en chef depuis 1705 jusqu'en juin 1710, mais mourut le 3 juillet suivant, du chagrin de n'être lieutenant général (Sourches). Son fils (1667-1760) fut un des plus fameux artilleurs du dix-huitième siècle. — Saint-Simon écrit : Valiére.

Chambéry, et Muret1 à Fenestrelle *. Quelque peu d'apparence qu'il y eût à le laisser à Grenoble, cet ordre lui fut si amer, que, pour n'omettre aucune sorte de sottise, de folie et d'audace, il se mit dans la tête de le faire révoquer, dépêcha courriers sur courriers à son beau-père, et s'y cramponna quinze jours durant, jusque-là que le Roi [fut] outré de cette lenteur à lui obéir, et Chamillart, dans le dernier embarras, ne savoit plus que devenir3. Enfin un dernier courrier qu'il lui dépêcha le fit partir, au grand contentement de la ville et de la province, dont il n'avoit pas acquis les

1. Jean-François Lécuyer, comte de Muret, aide de camp du comte d'Auvergne en 4683, lieutenant au régiment Dauphin en 1686, capitaine en 1689, colonel du régiment d'Albigeois en 1692 et de celui de Beauvaisis en 1699, brigadier en 1702, maréchal de camp en 1704, cordon rouge en 1707, lieutenant général en 1710, quitta le Piémont pour l'Espagne en 1711, eut une grand'croix de l'ordre de Saint-Louis en 1730, le gouvernement de Thionville en 1731, se démit en 1733, et mourut le 30 septembre 1741, âgé de près de quatre-vingts ans, dans son comté du Soissonnais (Chronologie militaire, tome IV, p. 667- 669). C'était un allié de Mme Chamillart (Mercure de janvier 1708, p. 293-294). Nous l'avons vu prendre part à la bataille de Turin avec la cavalerie de Royal-Roussillon et l'infanterie de la Marine.

2. Petit village dans les Alpes, sur le Cluzon, à six lieues N. 0. de Pignerol, avec une citadelle bâtie par Louis XIV. On trouve sa description, à une date un peu antérieure, dans les Mémoires de Catinat, tome I, p. 162-163 et 398-400.

3. Le 26 novembre, la Feuillade écrivait encore (recueil Esnault, tome II, p. 144-145) : « La lettre que Mme de Coligny m'a écrite après la visite que l'abbé de la Proustière lui a rendue..., ne m'a nullement persuadé, et vous devez être bien convaincu que rien ne me fera changer d'avis. Tout ce que je puis faire pour me sacrifier pour vous et pour votre famille, c'est d'aller joindre M. de Médavy à Mantoue, ou à Naples, en cas qu'il y soit marché, comme le bruit en court ici. Quand je serois pris en chemin, et que je fusfse] prisonnier pendant le reste de la guerre, je trouverais mon sort beaucoup plus doux que de paroître à la cour après un affront aussi marqué que celui que je viens de recevoir.... » C'est sur cette lettre que Mme de Maintenon écrivit à Mme des Ursins le 5 décembre (recueil Bossange, tome I, p. 66) : « M. de la Feuillade ne veut plus revenir ici, il propose d'aller à Naples; c'est une tête un peu extraordinaire, et qui ressemble trop à celle de son père. »

cœurs. Dès en y arrivant la première fois1, il s'étoit brouillé La Feuiliade avec le cardinal le Camus, qui, sur une mascarade assez , et,. ,

... i P . ,, .i 'e cardinal

étrange qu il donna, lut sur le point de 1 excommunier dans ie camus. toutes les formes solennelles ; il fallut des ordres réitérés du Roi pour l'en empêcher, et, à la Feuiliade, de se conduire d'une autre sorte2. Il fut plusieurs jours à Paris sans oser venir à Versailles. Ghamillart obtint enfin du Roi la permission pour lui de le saluer, et même chez Mme de Maintenon, pour éviter la réception publique, et par un reste de traitement de général d'armée, desquels il arriva le dernier. Le lundi 13 décembre, Chamillart, allant travailler La Feuiliade avec le Roi chez Mme de Maintenon, l'y mena. Sitôt que salue le Roi> le Roi le vit entrer avec son gendre en laisse3, il se leva, mai reÇu. alla à la porte, et, sans leur donner le temps de prononcer Wd S'-S. 100 un mot, dit à la Feuiliade d'un air plus que sérieux : « Monsieur, nous sommes bien malheureux tous deux! » et, dans l'instant, tourna le dos. La Feuiliade, de dedans la porte, qu'il n'avoit pas eu loisir de dépasser, ressortit sur-lechamp sans avoir osé dire un seul mot4. Jamais depuis le Roi ne lui parla. Il fut longtemps même à permettre à Monseigneur de le mener à Meudon, et à souffrir qu'il allât

4. Il avait succédé à son père le 44 octobre 4694, comme gouverneur, et nous l'avons vu recevoir le commandement en chef en novembre 4703.

2. Comparez la notice la Feuillade, dans le tome VI des Écrits inédits, p. 388, et voyez, dans le recueil Esnault, tome I, p. 342-345 et 324, les lettres du duc datées de février 4704. Il eut aussi des difficultés avec l'intendant Bouchu, mais sut se faire bien venir de la noblesse et du Parlement (Dangeau, tome IX, p. 422; Sourches, tome VIII, p. 269-274). La relation imprimée de son entrée dans Grenoble et de sa réception au parlement se trouve au Dépôt de la guerre, vol. 4780, n° 83 bis. Voyez ci-après, Additions et corrections.

3. Il écrit toujours : lesse, ici comme dans le tome I, p. 50, et comme ci-après, p. 367.

4. Dangeau s'est borné à dire (p. 266) : « M. de la Feuiliade est de retour, et M. de Chamillart l'a présenté ce soir au Roi, chez Mme de Maintenon. » Pas un mot dans les Mémoires de Sourches. On a vu plus haut, p. 47, note 2, que l'authenticité de l'apostrophe tout analogue au maréchal de Villeroy n'est rien moins que prouvée.

Électeur

de Cologne

incognito

à Paris

et

à Versailles.

à Marly à cause de sa femme1. On remarquent qu'il détourna toujours les yeux de dessus lui. Telle fut la chute de ce Phaéton 2. Il vit bien qu'il n'avoit plus d'espérance : il vendit ses équipages3; il dit assez publiquement, oubliant apparemment qu'il avoit voulu aller sous Médavy et ce qu'il avoit dit et écrit là-dessus4, qu'après avoir commandé les armées, il ne pouvoit plus servir en ligne de lieutenant général, et toutefois, dans cet état de disgrâce, il n'y eut sorte de moyens qu'il ne tentât, de bassesses qu'il ne fît pour se raccrocher. 11 eut celle de se plaindre de son sort et de faire son apologie à chacun, qui ne s'en soucioit guères, et, après s'être fait envier et craindre, il se fit mépriser sans faire pitié. Je ne crois pas qu'il y ait eu de plus folle tête, ni de plus radicalement malhonnête homme jusque dans les moelles des os. Retournons maintenant à ce qui est demeuré en arrière pour ne pas interrompre le récit de toute cette catastrophe d'Italie, qui suivit de bien près celle de Barcelone et de Flandres5.

La fantaisie avoit pris à l'électeur de Cologne d'aller voyager à Rome. Il n'avoit plus d'États à lui où se tenir, il aimoit mieux se promener que le séjour de nos villes de Flandres6: il arriva donc à Paris au milieu de septembre7,

1. On le voit figurer parmi les danseurs de Marly le 6 mars 1707 (Dangeau, p. 344), et sa femme dans une cavalcade, le 5 août suivant (p. 429); de même, en 4708 (Dangeau, tome XII, p. 64). Cette année' là, il vendit le régiment d'infanterie qu'il avait levé en Dauphiné, et, en 4709, n'ayant pas été autorisé à suivre Monseigneur à l'armée, il semble avoir renoncé à se faire inscrire pour Marly (ibidem, p. 364-385).

2. Foudroyé par Jupiter pour avoir voulu conduire le char du Soleil son père. — Saint-Simon a corrigé Phaéton en Phaëton.

3. « Comme un homme qui ne songe pas à servir la campagne qui vient » (Dangeau, p. 274).

4. Ces dix-neuf mots ont été ajoutés après coup en interligne et sur la marge, au moment de la rédaction des manchettes.

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