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Les trois fils du grand Dauphin

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. Il 17

politesse; il ne permit pas au courtisan de cacher l'homme pénétré de douleur, et il s'enfuit à Paris le soir même1. Cela s'étoit déclaré à l'issue du lever du Roi. Monsieur, qui s'éveilloit beaucoup plus tard, l'apprit en tirant son rideau, et en fut extrêmement piqué2. M. le comte de Toulouse vint peu après le lui dire lui-même. Il l'interrompit, et, devant beaucoup de monde qui étoit à son lever : « Le Roi, lui dit-il, vous a fait là un beau présent ; il témoigne combien il vous aime, mais je ne sais s'il s'accorde bien avec la bonne politique3. » Monsieur alla ce même jour chez le Roi à son ordinaire, qui étoit, entre le Conseil et le petit couvert'*, seul dans son cabinet. Là il ne put contenir ses reproches de le tromper par un troc forcé, qui

1. Selon Dangeau (tome V, p. 169), M. de Chaulnes, « après y avoir eu un peu de peine, fit la chose de fort bonne grâce. » Coulanges prit encore mieux les choses (Sévigné, tome X, p. 258) : « Plus on va en avant, dit-il, plus tous les zélés serviteurs et amis du duc et de la duchesse trouvent qu'ils sont trop heureux d'être sortis d'intrigue (intrico, embarras) aussi noblement qu'ils ont fait. Enfin les voilà les plus grands seigneurs de France, les mieux en leurs affaires, et avec le plaisir d'entendre chanter leurs louanges de tous les côtés.... » Et Mme de Sévigné, qui ne plaint pas non plus ses amis, répond (ibidem, p. 261) : « J'ai suivi tous les sentiments de ces gouverneurs, je n'en ai trouvé aucun qui n'ait été en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la générosité la plus parfaite.... Ils ont eu besoin de leur courage pour vaincre la force de l'habitude qui les a voit comme unis à cette Bretagne, etc. » Ils s'étaient retirés à Chaulnes vers le 24 avril.

2. Il se montrait depuis quelque temps fort empressé auprès de M. de Chaulnes et lui faisait de fréquentes visites. (Lettres de Sévigné, tome X, p. 230.)

3. Dangeau rapporte (tome V, p. 169) que l'entretien fut très-court, Monsieur ayant dit qu'il « avoit des affaires; » mais il croit devoir ajouter, quelques jours plus tard (p. 171), que, si Monsieur et Madame sont allés à Saint-Cloud, « ce n'est point qu'ils soient mécontents, comme on l'avoit voulu dire. »

4. Le dîner du petit couvert se servait dans la chambre ou le salon du Roi. sur une table que deux chefs de la paneterie-bouche apportaient toute servie. Voyez le détail dans Y État de la France de 1698, chapitre du Grand maître de la maison, tome I, p. 96, et dans les Mémoires, tome XII, p. 175-177.

prévenoit une vacance prochaine et la disposition du gouvernement de Bretagne pour M. le duc de Chartres. Le Roi, dont en effet ç'avoit été le motif, se laissa gronder, content d'avoir rempli ses vues. Il essuya la mauvaise humeur de Monsieur tant qu'il voulut : il savoit bien le moyen de l'apaiser. Le chevalier de Lorraine fit sa charge accoutumée, et quelque argent pour jouer et pour embellir Saint-Cloud1 effacèrent bientôt le chagrin du gouvernement de Bretagne 2.

M. d'Elbeuf, voyant ce grand vol des bâtards, fit un tour de courtisan le vendredi saint de cette année3. Les Lorrains, ni aucun de ceux qui ont rang de prince étranger, ne se trouvoit jamais à l'adoration de la Croix ni à la Cène, à cause de la dispute de préséance avec les ducs, qui étoient aussi exclus de la Cène, mais non de l'adoration de la Croix4. L'un et l'autre avoit été rendu à MM. de Vendôme, depuis la préséance au Parlement sur tous les pairs : ils s'y trouvèrent donc cette année, et le duc d'Elbeuf aussi, qui, comme duc et pair, y pouvoit être5. Comme le grand prieur en revenoit, le Roi ne vit personne qui y allât. Il attendit un moment ; puis, se tournant, il vit le duc de Beauvillier, et lui dit : « Allez donc, Monsieur. — Sire, répondit le duc, voilà M. le duc d'Elbeuf, qui est mon ancien. » Et aussitôt M. d'Elbeuf, comme revenant d'une profonde rêverie, se mit en mouvement et y alla. Le grand écuyer et le chevalier de Lorraine lui en dirent fortement leur avis : il leur donna pour excuse qu'il n'y avoit pas pensé; mais le Roi lui en sut très-bon gré.

1. C'est par des acquisitions successives et des embellissements continuels que Monsieur fit de Saint-Cloud une résidence délicieuse.

2. Monsieur avait déjà eu le même déboire en 1689, pour le gouvernement de Guyenne, et s'était consolé de même. Voyez l'Addition 112.

3. Le 1er avril 1695. Voyez le Journal de Dangeau, tome V, p. 175; Saint-Simon y a pris une partie de cet épisode. M. de Vendôme avait assisté à la Cène de 1694.

4. Sur cette dernière cérémonie, voyez les Mémoires, tome IV, p. 67-68.

5. Ce membre de phrase : « qui, comme, etc., » est en interligne.

[Add. S'-S. fig\

M. d'Elbeuf

à l'adoration de

la Croix,

après MM.

de Vendôme.

[Add. S'-S. 113]

[Add. S'-S. ! 1 ; et //.»]

Origine de mon Tout cet hiver, ma mère n'étoit occupée qu'à me trouamitie parti- ver un ]3on mariape bien fâchée de ne l'avoir pu dès le

culièrc tivcc

la duchesse de précédent1. J'étois fils unique, et j'avois une dignité et des

Bracciano, établissements qui faisoient aussi qu'on pensoit fort à

princesse des m°i- M ^ question de Mlle d'Armagnac2 et de Mlle de la

Ursins. Trémoïlle3, mais fort en l'air, et de plusieurs autres. La

116* duchesse de Bracciano4 vivoit depuis longtemps à Paris,

loin de son mari et de Rome5. Elle logeoit tout auprès de

nous6 ; elle étoit amie de ma mère, qu'elle voyoit souvent7.

Son esprit, ses grâces, ses manières m'avoient enchanté :

elle me recevoit avec bonté, et je ne bougeois de chez

elle. Elle avoit auprès d'elle Mlle de Cosnac8, sa parente,

[Add. S-S. 117] et Mlle de Royan9, fille de sa sœur, et de la maison de la

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