Chimères de la prétendue duchesse d'Épernon. (Page
9 avril 1694. — Voici l'histoire de cette prétention. Jean de Nogaret, seigneur de la Valette, eut de la sœur du maréchal de Bellegarde Saint-Lary trois fils et trois filles. Les fils furent : M. de la Valette, gouverneur de Provence et de Dauphiné, amiral de France et chevalier de l'Ordre, tué au siège de Roquebrune, 11 février 1592, à trente-neuf ans, homme de grand mérite en tout genre, sans enfants de la fille du comte de Brouage ; le fameux duc d'Épernon, et un troisième, mort à quinze ans. Les filles furent: Hélène, mariée en 1582 à Jacques Goth, sieur1 de Rouillac, de la postérité de qui il s'agit ici ; Catherine, qui épousa le comte du Bouchage, frère du duc de Joyeuse, de qui la mort précipita
1. Sieur ou seigneur, car le manuscrit porte, comme toujours, l'abréviation : sr.
le mari dans les capucins, que la Ligue en tira, et qui, après avoir été duc, pair, maréchal de France, etc., rentra aux Capucins à la persuasion de la duchesse de Montpensier, sa fille unique, et y mourut ; et Anne, morte sans postérité de Charles de Luxembourg, comte de Brienne et de Ligny. Mme de Rouillac étoit donc sœur du duc d'Épernon, et non sa fille, et point appelée dans l'érection, mais bien, par la nature et par les dispositions, à l'héritage des terres et des biens. M. d'Épernon eut trois fils, et point de filles. Le duc de la Valette mourut sans postérité, à quarante-huit ans, et le cardinal de la Valette à quarante-sept, tous deux commandant ensemble l'armée du Roi en Italie, tous deux en 1639, le duc en février, et le cardinal en septembre, et tous deux avant M. d'Épernon, leur père, mort à Loches, dernier janvier 1642. L'autre fils de M. d'Épernon, qui s'appela aussi M. d'Épernon, eut une fille unique et un fils unique, M. de Candalle, si connu partout et si aimé des dames, qui mourut à la fleur de son âge et de sa fortune, sans avoir été marié, 28 janvier 1658, à Lyon, avant son père; la fille se fit carmélite au grand couvent de Paris, en 1648, et y est morte à soixantedix-sept ans, en 1701. Ainsi, le second et dernier duc d'Épernon, son père, étant mort, 25 juillet 1651, à Paris, cette duché-pairie demeura éteinte. Mme de Rouillac, sœur du premier duc d'Épernon, avoit laissé un fils, mari d'une Vialart, et une fille mariée au fils du célèbre Zamet, seigneur de 170 000 écus (sic), dont une fille unique, mariée à Roger- Hector de Pardaillan-Gondrin, marquis d'Antin.
Ce M. de Rouillac se prétendit héritier non-seulement des biens de M. d'Épernon, son cousin germain, mais aussi de sa dignité : à quoi plusieurs ducs s'opposèrent dès janvier 1662. On plaida, et l'affaire fut interrompue la même année par la mort de M. de Rouillac. Son fils, qui se faisoit appeler chez lui le duc d'Épernon, et qu'on n'appeloit dans le monde que le faux duc d'Épernon, reprit le procès en mai 1665. On plaida; puis, le 6 juillet de la même année, un arrêt du Conseil intervint, qui ordonna à M. de Rouillac de représenter l'érection d'Épernon, et cependant de suspendre toutes poursuites. Elles le demeurèrent jusqu'à sa mort, arrivée en 1690. Il avoit épousé une Estampes- Valençay, dont il ne laissa qu'une fille. C'est elle qui, sous la protection du cardinal d'Estrées, reprit le procès avec la permission du Roi, et convention, si elle le gagnoit, d'épouser le comte d'Estrées, qui auroit par là été duc et pair; mais, cette cause n'ayant pas bien pris, elle l'abandonna, et céda ses droits et la terre d'Épernon à M. de Montespan, père du marquis d'Antin, lequel, dans les suites, ayant fait inutilement la même tentative, obtint une érection en sa faveur sur la terre d'Antin, et fut fait duc-pair. Mlle de Rouillac avoit beaucoup d'esprit, de savoir, de vertu et de piété; elle ne se maria point, se retira au Calvaire du Marais, et y mourut en 1706.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. II l25