Fénelon et la maison de M. le duc de Bourgogne
(Page 338.)
28 août 1690. — M. l'abbé de Fénelon, si connu depuis sous le nom d'archevêque de Cambray, étoit un homme de bonne maison, mais un cadet fort pauvre, qui sentoit son esprit et ses talents fort propres à suppléer à sa fortune. Il se lia d'abord avec ceux qui brilloient dans ce qu'on appeloit le parti janséniste, qu'il crut propre à lui donner de la réputation et à le faire connoître et valoir. Il fut longtemps initié fort avant dans cette société, et d'un dîner réglé, une fois au moins toutes les semaines, chez la duchesse de Brancas, dans le bout de la rue Cassette, avec plusieurs de ces Messieurs, en grand particulier. Dans les suites, leurs affaires allant mal à la cour, il sentit qu'il se perdroit avec eux, délia, et passa aux jésuites, avec qui n'ayant pas mieux réussi, il frappa à la porte de Saint-Sulpice, avec plus de succès. Ce fut par là qu'il fut connu des ducs de Chevreuse et de Beauvillier, qu'il enchanta par la délicatesse, l'insinuation et le tour souple de son esprit, fait plus que nul autre pour être sans cesse dans ses mains et pour se faire tout à tous. Le Roi ayant laissé au duc de Beauvillier le choix de tout ce qui devoit être employé à l'éducation des princes ses petits-fils, en la lui confiant à lui-même, l'abbé de Fénelon fut préféré par cette liaison formée à Saint-Sulpice, et lui-même, devenu intime de Mme de Langeron, procura à son fils une place de sous-précepteur, qui lui fut toujours intimement uni. L'autre place, le Roi en disposa par lui-même en faveur de l'abbé Fleury, célèbre depuis par son Histoire ecclésiastique, et d'une très-sainte vie, mais qui, ayant été précepteur de M. de Yermandois, tenoit directement au Roi par ce coin, sans s'en douter lui-même. Ce fut une des deux places que le Roi se réserva. L'autre fut celle de premier valet de chambre, qu'il donna à un de ses premiers valets de garde-robe, qui s'appeloit Moreau, qui n'auroit pas été incapable d'être gouverneur en chef, tant il avoit l 'âme et les manières élevées au-dessus de son état, tant il connoissoit bien la cour et le grand monde, tant il savoit de choses, et tant, sa probité et l'agrément de son esprit, et une liberté singulière, mais qui ne le tiroit jamais de son état, l'avoit mêlé avec la meilleure compagnie ; et sa figure de plus étoit telle, qu'on le prenoit pour un des seigneurs de la cour. Tout le monde l'aimoit, l'estimoit et le comptoit. Ainsi les deux choix du Roi lui firent honneur. Les sous-gouverneurs eurent des mérites différents aux yeux du duc de Beauvillier, qui les choisit. Denonville, ancien gentilhomme de bon lieu et brave homme, décoré du gouvernement de Canada, où il avoit bien fait, étoit la probité, l'honneur et la piété même, mais la simplicité aussi, et peu éloignée de la sottise, qui le rendit une nulle1 méprisée, et qui donna à l'autre un relief qu'il ne méritoit pas : ce fut Saumery, dont la mère étoit sœur de
1 . Nulle, terme de cryptographie, pris ici au figuré dans le sens de nullité.
Mme Colbert, ce qui fit tout son mérite. Son bisaïeul étoit un Basque qui, venu sous la basse livrée d'Henri IV, avoit été mis par ce prince jardinier de Chambord et concierge à la manière des particuliers. Son fils le devint à la manière des rois, puis capitaine de ce château et des chasses. Le fils de celui-là, père du sous-gouverneur, étoit un homme fait à peindre, brave, et qui s'étoit fait compter' à sa manière. Son fils, avec la charge de son père, épousa à Blois une fille alors sortable à lui, dont la sœur, mariée à Colbert, alors in minoribus, eut lieu d'être bien étonnée de ce qu'ils devinrent depuis l'un et l'autre. Cette fortune éleva Saumery, mais sans le décorer, et poussa le frère de ces femmes dans la robe, jusqu'à le faire président au mortier, qui fut M. de Ménars ; et Cheverny, fils de Monglat, chevalier de l'Ordre et maître de la garde-robe, et de qualité distinguée, et puis ruiné, épousa moins la fille de Saumery que la nièce de Mme Colbert. Le jardinier s'appeloil Jean, ou, comme on parle en basque, Joannes, et garda ce nom toute sa vie. Comme, sur la fin, on y avoit joint le Monsieur, le fils trouva plus court d'en faire son nom de famille, et s'appela Joanne, puis Jouanne, pour le mieux déguiser. Le de fut joint avec les temps, et de tout cela il ne tint pas au sous-gouverneur de se faire passer pour un homme de qualité. Il avoit servi dans les emplois subalternes, et avoit eu un genou cassé à un des combats de M. de Turenne en Allemagne. Il2 s'étoit retiré et s'étoit fait bailli de Blois et grand maître des eaux et forêts de ce pays-là, avec la survivance de son père. C'étoit aussi un homme fort bien fait, impudent, insolent, avantageux, qui se montra tel au bout d'un an ou deux qu'il fut à la cour, et l'homme de France qui sut tirer le plus grand parti d'une vieille blessure. Il se fourroit partout, affectoit familiarité avec ce qui étoit le. plus distingué, soutenoil son personnage avec esprit et avec effronterie, mettoit son pied dans toutes sortes de souliers, bas et rampant à propos, et grand diseur de riens, à l'oreille surtout, grand débiteur de maximes, et le boiteux le plus allant qu'on eût jamais vu. Quand il eut percé, il devint important et refusoit le Monsieur à quelque nom que ce fût. Surtout : le prince de Conti, disoit-il, lui avoit raconté telle chose; ou il venoit de causer chez la princesse de Conti. On peut juger s'il traitoit plus révéremment les autres ; et quand il se trouvoit des noms où l'usage ne mettoit point les titres, et où le nom seul eût été trop nouveau, il abrégeoit le Monsieur, et parloit sans cesse de Mons de Louvois, de Mons Colbert, et surtout de tout ce que lui confioit ce pauvre Mons de Turenne, du temps duquel il n'étoit pourtant qu'un subalterne, et ignoré quinze ans et mieux encore depuis sa mort. L'impertinence étoit extrême ; mais, à force de valetage en air considérable à ceux qui étoient distingués par leur crédit ou par leur grand état, à force de confiance dupe de M. de
1. Au-dessus de compter, le mot comte est écrit d'une autre encre, et peut-être de la main de Saint-Simon.
"2. Il corrige qui.
412 ADDITIONS DE SAINT-SIMOiN
Beauvillier dans l'éducation, et pour avoir été mis auprès de Mgr le duc de Bourgogne, avec qui la sottise de Denonville ne réussissoit pas, tout cela passoit, et il fut du temps considéré, et assez pour attraper gouvernements, régiments royaux, bénélices, évêchés, tirer du Roi près de cent mille livres de rente de bienfaits pour lui et pour ses enfants, et se plaindre encore de sa fortune. Il cssuyoit toutefois un étrange ridicule de la part de sa femme, qui étoit Montbazon, qui croyoit avoir épousé un paysan, et qui le traitoit à peu près de même : une grande créature, d'esprit plaisant, libre, hardie, qui ne se refusoit rien, et qui, après maintes aventures, s'empara de M. de Duras d'une manière si publique, qu'elle en acquit le nom de Madame la Connétable, parce que M. de Duras étoit doyen des maréchaux de France. Le mari le trouvoit fort bon, et alloit même souvent chez M. de Duras, qui, brouillé de longue main avec Mme la maréchale, étoit, lui et toute sa maison, sous l'empire de Mme de Saumery. La fin en fut pourtant scandaleuse à la mort du maréchal, car le curé de Saint-Paul la fit chasser avant de lui administrer les sacrements. Mais, de tout cela, Saumery ne faisoit que secouer l'oreille, qui étoit une façon de tic d'important qu'il avoit saisi. On s'est étendu sur ce petit personnage à cause de celui qu'on lui verra faire dans la suite contre ceux à qui il étoit tenu de tout. Des gentilshommes de la manche1. DuPuy, porte-manteau, puis gentilhomme ordinaire du Roi, étoit initié de tout temps parmi les plus dévots de la cour, ce qui l'avoit fait particulièrement connoître à M. de Beauvillier ; mais, ce qui est rare à un dévot de cour, c'est qu'il étoit fort honnête homme, fort droit, fort sûr, et, avec peu d'esprit, sensé et l'esprit juste, tidèle à ses amis, sans intérêt, ayant fort lu et vu, et beaucoup d'usage du monde. L'autre étoit un dévot de bonne foi aussi et plein d'honneur, mais un des plus plats hommes de France, pédant, triste, excepté des saillies plaisantes quelquefois, tout sulpicien, où il avoit un frère attaché à M. de Fénelon, et pour lequel on les verra chassés, du Puy et lui. Tout le reste n'étoit que menuaille, excepté Louville, gentilhomme d'ancienne et bonne extraction, plein d'esprit, d'imagination et de feu, de la plus exquise compagnie, et qui fut aussi infiniment goûté et recherché par les meilleures de la cour, plein d'honneur, de valeur, de probité, de fidélité à toute épreuve, de reconnoissance de même, et qu'on verra durant deux ans gouverner en plein l'Espagne. Il étoit parent du duc de Beauvillier, à qui le premier duc de Saint-Simon le recommanda et le fit connoître. Il étoit fort jeune et peut-être encore fort débauché. On ne le sut point, et M. de Beauvillier le tira de capitaine en ce régiment du Roi d'infanterie dont le Roi s'amusoit si fort, pour le faire gentilhomme de la manche de M. le duc d'Anjou, qu'il suivit après en Espagne.
1. Ceci est, dans le manuscrit, une Addition distincte, qui se rapporte, dans le même morceau de Dangeau, à une phrase postérieure sur les genilshommes de la manche.
127. Mme Guyon et les commencements de son école. (Page 340.)
10 janvier 1694. — Mme Guyon a trop fait de bruit, et par elle, et par ses trop illustres amis, et par le petit troupeau qu'elle s'est formé à part, qui dure encore, et qui, depuis la mort du Roi, a repris vigueur, pour qu'il soit nécessaire de s'y étendre. Il suffira d'en dire un mot d'éclaircissement, qui ne se trouve ni dans sa vie ni dans celle de ses amis et ennemis, ni dans les ouvrages écrits pour et contre elle, où tout le reste se rencontre amplement.
Elle ne fit que suivre les errements d'un prêtre nommé Bertaut, qui, bien des années avant elle, faisoit des discours à l'abbaye de Montmartre, où se rassembloient des disciples, parmi lesquels on admiroit l'assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s'y rendoient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvillier fréquentoient aussi cette école. Mme Guyon fit connoissance avec ces deux derniers par l'abbé de Fénelon, depuis précepteur des enfants de France, du choix de M. de Beauvillier, qui, ayant frappé à différentes portes jansénistes et molinistes sans aucun succès, fut plus heureux à celle-ci et au séminaire de Saint-Sulpice. Ces deux ducs et leurs femmes, de la vertu et de la piété la plus épurée, et depuis longtemps initiés dans les rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent Mme Guyon au point de se mettre sous sa conduite, à la suite de l'abbé de Fénelon. Leur faveur alors étoit à son plus haut période. Mme de Maintenon dinoit une fois ou deux la semaine en sixième avec eux ', la clochette sur la table, pour se passer de valets : ils en profitèrent pour en faire une prosélyte, et ils y réussirent si bien qu'elle-même vouloit initier Saint-Cyr dans cette nouvelle doctrine. L'abbé de Fénelon, au comble de ses vœux, s'en promit plus que de la spiritualité, se lia intimement avec le cardinal de Bouillon, l'unit aux deux ducs, qui persuadèrent à Mme de Maintenon que personne n'étoit plus propre que lui à faire les affaires du Roi à Rome. La cause de Mme Guyon 2 y avoit besoin d'autorité contre les atteintes qu'elle y avoit reçues par la condamnation de Molinos, du cardinal Petrucci et des ouvrages de Marie d'Agreda, que les querelles de la constitution Unigenitus7, ont fait passer près de quarante ans depuis; et le cardinal de Bouillon, qui vouloit figurer et faire son neveu cardinal, avoit besoin d'un tel véhicule pour être remis en selle après toutes ses disgrâces ; mais, en habile homme, il voulut du réel, en attendant les espérances, et ceux
1. Eux est en interligne, et doit avoir été ajouté depuis la revision de Saint-Simon.