LETTRES DU MARÉCHAL DE LORGE AU ROI
Sire,
Au camp de Roth, le 26 juin 1694.
« .... Il (M. de Saint-Frémond) me manda que les ennemis paroissoient assez forts dans la plaine de Wiesloch. Je montai à cheval, ayant fait faire halte à toute l'armée, et j'allai dans le lieu où l'on me dit que les ennemis paroissoient. J'y trouvai M. de Villars, qui étoit de jour, avec M. de Saint-Frémond. M. de Villars avoit fait pousser une petite garde; mais ils furent ramenés assez vite, et M. du Bordage, qui étoit de jour, comme mestre de camp, pour aider à poster les gardes, auroit été pris ou tué, sans que le major de Larrard, et M. du Chastelet aussi, tournèrent et lui donnèrent le temps de remontera cheval. J'appris cela comme j'allois pour joindre M. de Villars, et c'est ce qui me fit donner ordre pour que la gendarmerie, avec le reste de l'aile droite, avançât jusqu'à un coin de bois d'où je pouvois voir la plaine et les y laisser à couvert. Je ne pris qu'une garde ordinaire, que M. de Mélac menoit avec lui, pour voir aussi ce que faisoient les ennemis. Je joignis, comme j'ai déjà dit, M. de%Villars, et il étoit avec les trois escadrons que M. de Saint-Frémond avoit pris pour venir au camp, savoir : un de Mérinville, un du Chastelet, et le premier de Montpeyroux, etc. Un peu auparavant, M. de Barbezières avoit joint l'armée avec son détachement, lequel étoit assez persuadé que l'on pouvoit faire quelque chose sur les ennemis ; et, comme je n'avois marché ici que dans ce dessein, je fus assez aise de ce qu'il me disoit, bien que je n'en étois pas tout à fait persuadé. Il vint où étoit M. de Villars, d'où je vis quelques troupes de cavalerie dans la plaine, avec des hussards : ce qui me fit résoudre de faire avancer la gendarmerie, avec son aile, dans le lieu où j'étois; et toute la cavalerie, croyant qu'il alloit se passer quelque chose, y marcha aussi : de quoi je fus fâché, parce qu'elle fit cela sans ordre. Et, comme j'eus vu qu'il y avoit beaucoup de haies du côté où étoient les ennemis, j'ordonnai que l'on fit venir les deux régiments de dragons de la droite, qui étoient le Mestre de camp général et celui de la Lande ; et, un moment après, je dis que l'on fit venir aussi la brigade de Picardie. Mais MM. de Villars et de Barbezières, impatients d'entrer dans la
t. Voyez ci-dessus, p. 146-151 et 172-1 7 ï.
2. Dépôt de la guerre, vol. 1265, nc' 71 et 82, et vol. 1266, n0J 30 et 65.
plaine et de pousser les ennemis, me pressèrent si fort de les laisser marcher, m'assurant que ces gens-là ne soutiendroient rien et qu'ils s'en iroient bien vite, que je les laissai entrer dans ladite plaine avec les trois escadrons de cavalerie que j'ai déjà nommés et avec la garde ordinaire que j'avois prise à M. de Mélac, qui étoit de la brigade de Montgommery, laquelle le sieur marquis de l'Aigle, capitaine dans le régiment de Montgommery, commandoit. Dans ce temps-là, M. de Vertilly, qui ne doutoit point que je ne voulusse entrer dans la plaine, me demanda si je voulois qu'il commandât cinquante carabiniers de la gendarmerie pour demeurer auprès de moi : ce que je lui dis de détacher tout au plus vite, et ils vinrent à même temps me joindre. Comme les escadrons ci-dessus dénommés entroient dans la plaine, beaucoup d'officiers de la cavalerie et de la gendarmerie suivoient M. de Villars ; lesquels je fis revenir pour la plus grande partie, afin de les faire demeurer à leurs troupes. M. de Villars et M. de Saint-Frémond poussèrent d'abord quelques troupes des ennemis, qui se retirèrent aux côtés des haies où j'ai déjà dit que je voulois mettre des dragons ou de l'infanterie, et où il y avoit un pont de pierre, que les ennemis soutinrent, et quelque défilé dans les haies. Comme je vis cela, j'avançai avec les cinquante carabiniers de la gendarmerie, pour venir dans le flanc des ennemis ; mais je trouvai un fossé et une petite haie qu'il n'étoit pas aisé de pénétrer. Les carabiniers tirèrent à bout touchant sur les ennemis, lesquels se sauvèrent de leur côté et firent un fort grand feu sur un escadron que nous avions, qui joignoit les carabiniers de la gendarmerie, sans néanmoins se pouvoir joindre. Comme je vis cela, et craignant que les ennemis n'enveloppassent nos escadrons, j'allai voir le revers de la plaine, et je mandai vitement jque les deux régiments de dragons commandés avançassent, et même les compagnies de grenadiers de la brigade de Picardie, si elle étoit arrivée. Dans ce tempslà, le régiment Mestre de camp général et celui de la Lande arrivèrent, très-foibles, parce qu'ils avoient deux escadrons commandés pour les gardes, et beaucoup de dragons étoient allés couper un peu d'herbe. M. le comte d'Averne marcha à leur tête et joignit MM. de Villars et de Saint-Frémond, qui étoient demeurés dans le feu, qui étoit assez grand du côté des ennemis, parce qu'ils avoient des dragons et quelque infanterie dans les haies. Nos dragons mirent pied à terre, en assez petite quantité ; mais ils firent parfaitement bien, et cela, je crois, obligea, avec les cinquante carabiniers de la gendarmerie qui s'étoient coulés le long du fossé de la haie où ils étoient d'abord, les ennemis à se retirer, quelques-uns à leur pont, et le reste qui étoit dans les haies fut fort repoussé dans la plaine, où nos trois escadrons de cavalerie les suivirent et en tuèrent une assez grande quantité. Le sieur de l'Aigle, capitaine dans Montgommery, que l'on avoit envoyé dans la plaine, avec sa troupe, contre des hussards qui étoient sur une hauteur, les poussa d'abord ; mais, se voyant éloigné de toutes nos troupes, il voulut s'en rapprocher, et les hussards prirent ce temps-là pour le charger : ce qui
fit que ledit sieur de l'Aigle retourna brusquement sur eux, sans que pas un cavalier de sa troupe le quittât, et repoussa les hussards, lesquels s'en allèrent bientôt après entièrement, voyant que leur cavalerie s'enfuyoit. Pendant tout ce temps-là, le feu continuoit dans les haies, où étoient demeurés MM. de Villars et de Saint-Frémond, avec une troupe de cavalerie et les cinquante carabiniers de la gendarmerie et les dragons qui avoient mis pied à terre. Pour lors, le sieur Brûlart, capitaine de grenadiers dans Picardie, arriva avec toutes les compagnies de grenadiers de la brigade de Picardie, et entra dans les haies, où il fit un très-grand feu. Les ennemis faisoient venir de leur camp de l'infanterie et de la cavalerie; je fis aussi entrer dans la plaine toute la gendarmerie, avec la cavalerie qui est de cette première ligne-là. Le feu des ennemis diminua, ou, pour mieux dire, il cessa entièrement. M. de Villars fit revenir les trois escadrons, qui avoient suivi la cavalerie ennemie; et alors, voyant qu'il n'y avoit plus rien dans ces premières haies, je fis repasser toutes les troupes, pour m'en revenir au camp, parce que les ennemis tenoient toutes les vignes et toutes les hauteurs au-dessus de Wiesloch, et un grand corps dans Wiesloch, où il y a de bonnes murailles.
« L'on ne peut pas mieux faire qu'ont fait les troupes de Votre Majesté qui ont donné dans cette occasion. Je ne puis pas encore dire à Votre Majesté le nombre de prisonniers que nous avons. M. le baron de Mercy est du nombre, lequel est blessé; et un lieutenant de cavalerie qui a été pris m'a dit que M. le prince Louis de Bade étoit près de lui dans ce temps-là. Tous leurs officiers généraux y étoient aussi, de même que, de notre côté, nous y étions tous aussi ; mais, à notre égard, il n'y a eu que MM. de Villars et de Saint-Frémond, que je sache, qui sont demeurés toujours dans le feu. Je ne parle point à Votre Majesté de M. le maréchal de Joyeuse, ni de nos autres officiers généraux, ne sachant point ce qu'ils ont ordonné dans tout ce tempslà, parce que nous étions séparés. Les deux officiers qui commandoienl les cinquante carabiniers de la gendarmerie étoient M. le marquis de Simiane, cornette des chevau-légers Dauphin, et M. le marquis de Mosny, guidon des gendarmes-Dauphin. M. deVertilly marcha avec cette troupe, et ils y ont tous fait parfaitement bien, aussi bien que MM. de Beaujeu et le chevalier de Sauton, qui y étoient allés volontaires. Ils ont eu neuf ou dix gendarmes de tués ou blessés, et huit ou dix chevaux de tués ou blessés aussi. M. le comte d'Averne, faisant parfaitement bien, fut blessé, et mourut hier au soir. Le régiment Mestre de camp général a perdu le sieur la Tuilière, capitaine, et trois ou quatre lieutenants ou cornettes. M. de Villars se loue fort du sieur des Barrault, commandant ce régiment, et de tous les officiers, aussi bien que de ceux du régiment de la Lande, où il y a eu un capitaine et quelques lieutenants de tués. Je ne sais point encore ce qu'il y aura eu de tué dans la cavalerie ; mais je sais bien que M. du Chastelet, M. de Montpeyroux et le lieutenant-colonel de Mérinville y ont parfaitement bien
fait, aussi bien que tous les officiers des régiments; et M. de Villars se loue fort de M. du Bordage, qui a été dans toute cette action. Le sieur Brùlart, capitaine de brigadiers dans Picardie, y a fait à son ordinaire, et tous les officiers de grenadiers de celte brigade-là de même, aussi bien que les grenadiers. Le lieutenant dudit sieur Brûlart est blessé de deux coups de mousquet, et quelques officiers des grenadiers du régiment de Mont-Cassel. Il y a eu, à ce que l'on m'a dit, en tout, quelque vingt grenadiers, tant françois qu'irlandois, de tués ou blessés. Nos gens disent qu'ils ont bien tué ou blessé trois ou quatre cents hommes des ennemis, pour le moins, et on a ramené beaucoup de leurs chevaux.
« J'ai vu le camp des ennemis tout autant que je l'ai pu voir, néanmoins sans en avoir vu qu'une petite partie ; mais il est dans le même endroit où j'ai toujours dit qu'ils se posteroient, lorsqu'on m'a dit que M. le prince Louis de Bade avoit marché à Wiesloch : c'est une hauteur, avec un ruisseau et une ravine qu'ils ont devant eux, où la cavalerie ne peut monter que par un chemin d'un à un ou de deux à deux, et tout le reste me paroit rempli de vignes et de bois sur une grande hauteur qui règne toujours, de sorte que je ne vois pas d'apparence de les pouvoir combattre dans ce poste-là en aucune manière; mais, s'ils fussent descendus auprès de Wiesloch, comme l'on disoit qu'ils y étoient, nous les aurions combattus, bien qu'ils eussent eu beaucoup d'avantage sur nous, parce que j'étois absolument résolu de les y attaquer. J'avois tenu le poste de Walddorf, dans la vue qu'ils pourroient venir l'attaquer, et que cela nous donneroit lieu de les combattre, M. de Mélac, qui y avoit mis cent cinquante hommes de pied et trente chevaux, m'ayant assuré que le poste étoit assez bon pour nous donner le temps de le secourir; et c'est sur cela que j'avois fait faire des ponts à Schwetzingen et auprès deBrùhl, où j'avois été me promener exprès, dans la vue de marcher aux ennemis.
« Je n'ai point passé avec l'armée dans la Bergstrass, parce que tout le monde m'assuroit qu'il n'y avoit point de fourrage, et M. le maréchal de Joyeuse, qui s'y alla promener un jour, n'en trouva pas de quoi faire fourrager toute l'armée : si bien que nous envoyâmes seulement une partie de l'aile droite, et, un autre jour, le quartier général, pour prendre ledit fourrage. Ainsi je ne crois pas qu'il en soit resté que très-peu; et d'ailleurs j'avois toujours dans la vue que M. le prince Louis de Bade pourroit descendre dans la plaine.
« Je séjourne aujourd'hui dans ce camp avec l'armée, la marche d'hier ayant été fort grande. Je ne sais point encore si les ennemis ont fait quelque mouvement, mais je les crois toujours où ils étoient hier. Je crois marcher demain ou après-demain, pour aller aux Capucins de Philipsbourg, afin de repasser le Rhin. Je ne sais si les ennemis voudroient nous suivre ; mais, s'ils entrent avec leur armée de ce côté-ci, je remarcherai tout court à eux, pour les combattre.
« Le sieur de Grandval, lieutenant-colonel du régiment d'Averne, m'est venu parler pour me prier d'écrire à Votre Majesté pour avoir ce
régiment. Il y a aussi le sieur des Barrault, qui commande le régiment Mestre de camp général de dragons, avec commission de colonel, depuis longtemps, et le sieur d'Aumont, qui l'a aussi et qui commande le régiment de Cayeux, qui m'ont fait la même prière. Ce sont tous de très-honnêtes gens, qui servent très-bien depuis fort longtemps; ainsi je n'en dirai pas davantage à Votre Majesté.
« Voilà le sieur de Bourneuf, lieutenant-colonel du régiment de dragons de Gobert, qui souhaite aussi que j'aie l'honneur de demander Votre Majesté le régiment d'Averne pour lui. Il m'a dit que le sieur des Barrault, commandant le régiment Mestre de camp général, étoit plus ancien capitaine, lieutenant-colonel et colonel que lui, et trèsgalant homme, mais que, comme quelquefois Votre Majesté ne s'arrête pas à l'ancienneté, il a souhaité que je le proposasse à Votre Majesté, étant un très-bon sujet, aussi bien que les autres que j'ai pris la liberté de nommer déjà dans cette lettre.
« Le sieur de Barbazan, major du régiment Mestre de camp général de dragons, qui est un très-bon sujet, a son frère dans le même régiment, qui est lieutenant du sieur la Tuilière, qui fut tué hier. Il demande à Votre Majesté sa compagnie pour son frère, étant un homme de qualité, et, je crois, le plus ancien lieutenant du corps. C'est un garçon fort estimé, et qui eut hier la cuisse percée dans l'action où son capitaine a été tué.
« M. le prince Louis de Bade envoya, dès hier au soir, un trompette pour répéter M. le baron de Mercy et les prisonniers que l'on a faits. Je ne rendrai point M. de Mercy que par les ordres de Votre Majesté, ayant servi autrefois dans ses troupes. C'est un homme de qualité, qui étoit fort jeune dans le temps qu'il s'en est allé après avoir eu une. affaire avec l'intendant de Bourgogne, dont il craignoit les suites ; si Votre Majesté veut le laisser comprendre dans le cartel de l'Empereur, je le renverrai.
« Je suis, avec un très-profond respect, « Sire, « De Votre Majesté « Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur
et sujet.
Le maréchal de Lorge.
Sire,
A Philipsbourg, ce 29 juin 1694.
« J'ai oublié, dans la relation que j'ai eu l'honneur de faire à Votre Majesté sur la petite affaire qui est arrivée à Wiesloch, de lui dire que M. d'Harlus étoit de jour et qu'il y fit tout à fait bien. Depuis ce jourlà, les ennemis se sont remis dans leur poste et n'ont eu que fort peu de gens dans Wiesloch, avec une garde tout auprès. Ils avoient fait élargir les ponts qui y étoient et avoient fait porter beaucoup de ma-
driers et de planches. Je croyois que c'étoit pour nous suivre lorsque nous nous retirerions. J'étois résolu de ne passer point Hockenheim que je ne susse assurément qu'ils ne descendoient point dans la plaine et qu'ils demeuroient toujours dans leur même poste. J'avois envoyé, hier au matin, tous nos menus bagages et quelques gros qui étoient venus nous rejoindre, afin d'être libres de faire mieux ce qui nous auroit convenu, et je marchai de notre camp sur les dix heures du matin, faisant très-clair. Je ne fis point battre en me retirant, parce que je ne voulois point que les ennemis jugeassent où étoit notre armée, laquelle ils ne pouvoient voir, après qu'elle eut passé une petite plaine, à moins que de s'approcher de près, parce que nous marchions sur huit colonnes, sans compter celle de notre artillerie, ni les dragons de la droite et de la gauche, qui marchoient à côté desdites colonnes, dans des bois fort clairs, où nous pouvions fort bien nous tourner et combattre, et où je voulois les laisser approcher, s'ils eussent voulu faire quelque fanfaronnade, ma résolution étant prise, s'ils étoient seulement descendus dans la plaine de Wiesloch, de retourner tout court sur mes pas et de les y aller combattre, bien qu'ils n'eussent pas laissé d'y avoir un poste assez avantageux. J'avois laissé derrière M. de Saint-Frémond, avec quelque cavalerie, et M. le duc de Duras et M. de Vivans, pour m'avertir des mouvements des ennemis ; mais ils ne furent pas suivis de qui que ce soit, ni pas seulement d'un hussard, et c'est ce qui me fit résoudre de passer le ruisseau d'Hockenheim et de venir camper ici, proche les Capucins. Nous marchons aujourd'hui, notre cavalerie auprès de la Rehnt (?), et notre infanterie passera le défilé de Spire; nous marcherons encore demain, pour trouver du fourrage, et, dans ce camp-là, je verrai les moyens qu'il y aura pour combattre les ennemis, en cas qu'ils veuillent passer le Rhin à l'île de Santhoven; même j'y pourrai laisser notre infanterie, pour y aplanir les landevers qu'il y a de ces côtés-là. Enfin je peux assurer Votre Majesté que, si M. le prince Louis de Bade passe le Rhin, je le combattrai, quoique, dans ce tempslà, il sera plus fort que nous; mais cela ne m'empêchera pas de tout hasarder, pour peu qu'il y ait jour à le pouvoir faire avec quelque raison.
« Toute l'armée de Votre Majesté est en fort bon état, et sa cavalerie n'est point du tout maigre, bien qu'elle n'ait mangé que de l'herbe. Je crois qu'à l'avenir elle se soutiendra, parce que nous allons entrer dans des lieux où il y aura du grain, en approchant de Mayence.
« Il y a deux jours que j'envoyai un parti de cent cinquante chevaux, commandé par le lieutenant-colonel de Catuélan, pour aller à Schvvetzingen, dont j'ai toujours gardé le poste. Il rencontra, en y allant, un parti des ennemis, lesquels, après s'être escarmouches, le ruisseau entre-deux, le lieutenant-colonel voyant que les ennemis n'avoient qu'une troupe de plus que lui, il fit passer ce ruisseau au sieur de Beaumartin, lieutenant de la mestre de camp de Larrard, avec les coureurs. Il chargea par deux fois les ennemis et les renversa, et, à la troi-
sième, les cavaliers l'abandonnèrent : si bien qu'il se remit à la troupe du lieutenant-colonel de Catuélan, lequel chargea les ennemis et les enfonça. Mais, après cela, il fut repoussé : de sorte qu'il prit le parti d'achever sa commission, qui étoit de- relever cinquante chevaux qui étoient audit Schwetzingen et de porter quelque chose à la garnison qui y étoit. Il se loue beaucoup dudit sieur de Beaumartin, lequel y a été blessé et a eu son cheval tué sous lui ; c'est un officier qui n'est pas riche, et qui auroit besoin d'une gratification de Votre Majesté, pour ravoir un cheval. « Je suis, avec un très-profond respect, etc.
« Le maréchal de Lorge. »
« Du camp de Gau-Bôckelheim, 14 août 1604. « Sire,
« .... Il y a deux jours que M. de la Bretesche me demanda d'aller du côté du Rhin, pour y voir un poste duquel on lui avoit parlé, et me demanda cinquante dragons et cinquante grenadiers. Je lui dis d'en prendre davantage; et il marcha avant-hier, de très-grand matin, avec cent cinquante dragons et cent grenadiers, et alla jusqu'auprès d'Oberwesel, où, à l'entrée de la nuit, les grenadiers s'étant trouvés las et fatigués, il s'arrêta dans un village où il n'y avoit que trois ou quatre granges. Il fit mettre ses grenadiers dans deux de ces granges, et lui, avec vingt-cinq ou trente de ses grenadiers, se mit dans la troisième avec ses dragons, à qui il avoit fait mettre pied à terre dans un pré qui avoit une haie devant eux, et, après avoir mis toutes ses sentinelles et avoir mangé un morceau, il s'assit devant la porte de la grange où il étoit, sur une botte de paille. Peu de temps après, les grenadiers du poste avancé furent attaqués, lesquels se défendirent bien, et M. de la Bretesche ordonna à ses dragons de monter à cheval, et lui, s'y étant fait mettre, dit aux vingt-cinq grenadiers qu'il avoit dans sa grange de le suivre. Il trouva les ennemis qui venoient droit à la grange. Il les chargea, et appela les autres grenadiers, desquels il en vint une grande partie. Mais le sieur de Saint-Maurice, capitaine des grenadiers du régiment Royal, étoit déjà fort blessé, ayant toute la cuisse percée, et le sieur éa Pont, capitaine aussi des grenadiers dans Normandie, étoit déjà tué ou pris prisonnier : de manière que tous ses grenadiers, ayant souffert un assez grand feu, et n'ayant presque plus de quoi tirer, se jetèrent à droit et à gauche, et abandonnèrent M. de la Bretesche, qui demeura fort longtemps mêlé parmi les ennemis, avec son frère et le nommé Marsal , lequel resta à la fin tout seul auprès de lui. Le sieur de Saint-Maurice, tout blessé qu'il étoit, fut toujours dans l'affaire, et M. de la Bretesche fut blessé dès le commencement de deux coups de mousquet, dont il y en a un qui lui perce le bras, et l'autre qui lui coule le long des côtes, sans entrer dans le corps. Il ne parla jamais de ses blessures, et s'est exposé
extraordinairement, étant resté fort peu de gens auprès de lui, et retirant même nos blessés. Il n'y resta même que Marsal, avec lequel il se mêla dans les ennemis, et y fit reprendre par ledit Marsal trois de nos chevaux qu'ils cmmenoient. .Toute cette affaire se passa dans le commencement de la nuit et pendant un très-grand orage, de sorte que l'on ne se voyoit point du tout, et ce qui fit que nos dragons ne vinrent jamais retrouver M. de la Bretesche. Ils disent qu'ils chassèrent une fois l'ennemi, et qu'étant attaqués par un grand feu et ne se voyant pas les uns les autres, ils se dispersèrent les uns d'un côté et les autres d'un autre. Je n'ai pas vu M. de la Bretesche, lequel s'est retiré à Ebernbourg, avec douze ou quinze hommes qu'il a ramassés. Il y a un capitaine de dragons qui est pris ou mort, et je ne sais cette affaire que par le frère de M. de la Bretesche, qu'il m'a envoyé aujourd'hui, et par Marsal, qu'il m'envoya hier au soir. Ce qui me paroît, c'est que nos troupes n'y ont pas trop bien fait, à la réserve de quelques officiers de grenadiers, dont il y a un lieutenant de Normandie qui se trouva à la grange de M. de la Bretesche, lequel fit très-bien. Pour les dragons, l'on m'a dit que M. de la Bretesche se plaint qu'ils s'en sont trop tôt allés ; cela me paroît de même, mais il est certain qu'il faisoit si noir, et que l'orage étoit si grand, qu'ils avoient bien de la peine à tourner leurs chevaux du côté des ennemis, parce qu'ils avoient l'orage au dos, et les nôtres l'avoient devant. La force du parti des ennemis étoit à peu près de deux à trois cents hommes. Selon le rapport de quelqu'uns (sic) de nos gens qui avoient été pris prisonniers, et qui se sont sauvés, ce parti étoit des troupes de Hesse. Je le trouve bien hardi d'avoir attaqué nos gens postés, et n'étant pas plus forts (sic) qu'ils étoient. M. de la Bretesche avoit pris toutes ses précautions pour que ce malheur ne lui pût arriver ; mais je crois que l'orage et la grande obscurité de la nuit en sont cause1....
« Le maréchal de Lorge. »
« Du camp de Gau-fiôckelheim, 31 août 1694. « Sire,
« .... J'ai à rendre mille très-humbles grâces à Votre Majesté de vouloir bien avoir quelque égard à la recommandation que j'ai eu l'honneur de lui faire au sujet du régiment de la Fère.Tout ce que je peux assurer à Votre Majesté, c'est que je n'ai aucune connoissance particulière avec ceux que j'ai eu l'honneur de lui nommer, mais ils passent pour être de très-bons sujets.
« Votre Majesté me fait une très-grande justice d'être persuadée que je n'ai pas d'intérêt aux sauvegardes de cette armée, et je la remercie
1. Il y a, au même volume, une autre lettre (n° 27), du 13 août, de M. de Permillac, qui raconte les mêmes faits.
très-humblement d'avoir eu la bonté de me mander ce que l'on en écrit. Je serois encore bien plus obligé à Votre Majesté, si elle vouloit faire vérifier une fois si ces sortes d'écrivains mentent ou disent vrai, et, si j'osois, je la presserois là-dessus, car, bien que je n'y aie nul intérêt que celui de mes gens, cela ne laisse pas de me faire croire qu'ils écrivent sur autre chose avec moins encore de vraisemblance que sur celle-là, et il me semble qu'il seroit bon que Votre Majesté connût à fond ces sortes de gens, afin qu'elle pût compter sûrement sur ce qu'ils écrivent.
« Je ne jette ma vue sur personne, mais je peux assurer Votre Majesté avec vérité que je ne connois guère de gens qui peuvent écrire, qui ne soient remplis d'intérêt à leur faire tondre sur un œuf, et peut-être jugent-ils des autres par ce qu'ils feroient s'ils étoient à même. J'envoie un grand mémoire à Votre Majesté de la pure vérité de ce qui s'est fait sur les sauvegardes pendant les campagnes passées et celles-ci, et je la puis assurer que ce mémoire contient vérité, afin que Votre Majesté me fasse savoir, s'il lui plaît, s'il y a quelque chose à redire. Tout ce dont je la peux assurer par avance, c'est que, dans toutes les armées de Votre Majesté, l'on prend plus que l'on ne fait en ce pays-ci, et elle le pourra voir par le mémoire que j'ai l'honneur de lui envoyer, lequel je supplie très-humblement Votre Majesté de se faire lire. Je lui dirai encore, pour justifier le désintéressement de la Cour, qui est capitaine de mes gardes, que, lorsque Votre Majesté m'envoya commander l'armée de la Moselle, il ne voulut jamais ôter à M. de Crécy, qui étoit pour lors capitaine des gardes de M. de Boufflers, une seule sauvegarde, bien qu'elles lui appartenoient sans aucune dispute, et que cela auroit monté à une somme considérable, parce qu'il y avoit plus de sauvegardes en ce pays-là qu'il n'y en a jamais eu dans l'armée d'Allemagne....
« Le maréchal de Lorge. »
m APPENDICE IV.
Dans quatre ou cinq endroits des Mémoires *■ et dans une Addition au Journal de Dangeau 2, Saint-Simon attribue l'invention de la capitation à Bâville, intendant de Languedoc, et la mise en œuvre du nouvel impôt au contrôleur général Pontchartrain. Dans trois autres Additions5, oubliant ce premier essai de l'année 1695, et ne songeant plus qu'à la capitation rétablie en 1701, dès l'ouverture de la guerre de Succession, pour « ne jamais finir, » il dit que la proposition de Bâville fut rejetée constamment par Pontchartrain, « avec une fermeté que rien ne put vaincre, » et ne réussit que sous Chamillart. C'est là une erreur, nous dirions volontiers un lapsus, qu'il suffit de signaler au lecteur, puisqu'on vient de voir, dans les Mémoires mêmes4, que la capitation fut établie une première fois pendant la guerre dite de la Ligue d'Augsbourg. Mais il est un autre point plus important à examiner : la paternité du nouvel impôt. Saint-Simon, qui ne manque pas une occasion de répéter que ce fut une des inventions du fameux « roi du Languedoc, » est, sauf erreur de notre part, le seul des contemporains de Bâville chez qui l'on puisse trouver cette assertion ; mise en cours par les Mémoires, elle s'est accréditée presque partout. Aucun document cependant ne la justifie jusqu'à présent, et au contraire une étude attentive des origines de la capitation et de ses préliminaires nous a amené à croire qu'il y aura eu dans les souvenirs de notre auteur une de ces confusions assez communes chez lui, explicable ici par les circonstances qui accompagnèrent l'enfantement pénible du nouvel impôt s.
Soit comme nom, soit comme système, la capitation n'était pas nouvelle en France. Sans remonter jusqu'aux Romains, qui avaient assujetti les Gaules à leur imposition personnelle par tête6, on voit une capitation
1. Ci-dessus, p. 223 ; et tomes II (éd. 1873), p. 229 ; III, p. 4 et 404 ; VIII, p. 140.
2. A la date du 23 novembre 1694. Cette Addition trouvera mieux sa place en 1710 qu'en 1694, parce qu'elle contient une anecdote célèbre sur le dixième, que Saint-Simon a reproduite dans le tome VIII, p. 138.
3. Addition 99, 17 mars 1701, ci-dessus, p. 399; Additions du 30 juin 1714 et du 13 juin 1718.