M. a été ajouté en interligne, devant de
Conduite inique en faveur de M. de Luxembourg.
de mon père, et sur le duc deRohan, qui lut1 plus d'une fois salutaire et à la cause que nous soutenions, et à euxmêmes. Chacun opinoit là en son rang; on ne s'interrompoit point, on n'y perdoit pas un instant en compliments ni en nouvelles, et personne ne s'impatientoit de la longueur des séances, qui étoient souvent fort prolongées, pas même M. de la Rochefoucauld, qui retournoit toujours au coucher du Roi, à Versailles; et chacun se piqua d'exactitude et d'assiduité.
Le procès commencé tout de bon, nous fîmes nos sollicitations2 ensemble, couplés deux dans un carrosse, et nous ne fûmes pas longtemps sans nous apercevoir de la mauvaise volonté du premier président, qui, dans une affaire qui, par sa nature et le droit, ne pouvoit être jugée que par l'assemblée de toutes les chambres3, et les pairs non parties ajournés4, se hâta de nommer de petits commissaires5, pour être examinée chez lui et s'en rendre plus aisément le maître : ce qui étoit contre toute règle dans
i. C'est-à-dire « autorité qui fut. »
2. Ce terme s'employait presque exclusivement pour désigner les visites que chaque partie rendait à ses juges , et qui , étant d'usage et de convenance, presque d'obligation, se faisaient, non-seulement au vu et su de tout le monde, mais avec une certaine solennité. Comparez la suite des Mémoires, tome IV, p. 337, surtout tome VIII, p. 207-209, et voyez Y Encyclopédie méthodique (Jurisprudence) de 1782, tome VII, p. 618-621. « On entend au Palais, dit cet ouvrage, par le mot sollicitations, les prières, les instances, les très-fortes recommandations employées auprès d'un juge, non pas pour qu'il donne une décision conforme à la justice, mais favorable à la cause que l'on défend et que l'on protège. » Dans le Misanthrope (acte I, scène i), on dit à Alceste, avec étonnement : « Aucun juge par vous ne sera visité? »
3. Voyez l'article Assemblée dans l'Encyclopédie, tome I, p. 507.
4. C'est-à-dire « après avoir ajourné à prendre séance les pairs qui n'étaient pas parties au procès. »
5. « Les petits commissaires sont quatre juges anciens, avec le président, qui discutent un procès, qui en voient et examinent les pièces, et dont on fait après le rapport en pleine chambre. » (Furetière.) Au contraire, les grandes commissions se composaient des huit plus anciens conseillers et des deux présidents de chaque chambre.
une affaire de cette qualité. Gatinat1, frère du maréchal, Bochart de Saron2, Maulnorry3 et Portail4, rapporteur, furent les quatre petits commissaires. Harlay fit bientôt pis : Bochart s' étant récusé comme parent de la duchesse de Brissac Verthamon5, Joly de Fleury6 lui fut substitué. Or Joly étoit beau-frère du président Talon, qui s'étoit récusé comme parent de M. de Luxembourg et s'étoit, comme on l'a dit, mis ouvertement à la tête de son conseil ; et outre que ces deux hommes étoient si proches, ils étoient de plus amis intimes. Les choses ainsi bien arrangées par le premier président, il voulut étrangler le jugement, et passa sur toutes sortes de formes pour exécuter promptement ce dessein.
Tandis qu'on lui laissoit faire ce qu'on ne pouvoit em- [Add. S*-S. 7S]
1. René Catinat (1630-1707), frère aîné du maréchal, était conseiller depuis 1655. Il se trouve ainsi dépeint dans un tableau des membres du Parlement (Correspondance administrative sous Louis XIV, tome II, p. 58) : « Esprit doux, agréable, de beaucoup d'honneur, de nui intérêt,
a Imé dans sa chambre, retiré et renfermé dans sa famille. » Dans un * autre rapport, il est qualifié : « Homme d'honneur, très-capable, hors d'intérêts, qui a grande probité et grande créance en la grand'chambre. « (Mémoires sur la vie.... de Nicolas F oucquet, par A. Chéruel, tome II, p. 349.)
2. Jean Bochart de Saron, reçu conseiller au Parlement en 1653, mort sous-doyen le 20 août 1709.
3. Louis-Marie de Maulnorry, conseiller clerc depuis 1671, était sousdiacre et doyen de l'église collégiale de Saint-Silvain de Levroux. Il mourut le 25 septembre 1705.
4. Antoine Portail, né le 30 octobre 1631, était conseiller depuis le 30 avril 1657, et mourut le 10 juin 1713. Il avait épousé une sœur de l'historien le Nain de Tillcmont.
5. Le duc de Brissac, veuf de Louise de Saint-Simon, avait épousé en secondes noces Elisabeth de Verthamon (tome I, p. 210, note 1), qui se rattachait par sa grand'mère maternelle, ainsi que M. Bochart de Saron par sa mère, à la maison Luillier d'Interville. Elle mourut à soixante-trois ans, le 13 février 1721.
6. Jean-François Joly de Fleury, né en 1636, avocat général à Metz en 1660, reçu conseiller au Parlement en 1664, mort en 1702. Il avait épousé en 1664 Madeleine Talon, fille de l'avocat général et sœur du président : d'où le fameux procureur général Guillaume-François Joly de Fleury.
pêcher, nous fûmes avertis d'un nouveau factum de M. de Luxembourg, dont on avoit tiré très-secrètement peu d'exemplaires ; qu'il en avoit fait aussitôt après rompre les planches, et qu'il se distribuoit sous le manteau aux petits commissaires et à peu de conseillers sur lesquels il comptoit le plus. Ce factum, contre toutes règles, ne nous fut point signifié, et, par ce défaut, ne pouvoit servir de pièce au procès ; mais l'intérêt de nous le cacher étoit capital, de peur d'une réponse, et le conseil de M. de Luxembourg comptoit persuader ses juges par ces nouvelles raisons, quoique non produites. Maulnorry, l'un des petits commissaires, eut horreur d'une supercherie qui n'alloit à rien moins qu'à nous faire perdre notre procès : il4 prêta ce factum si secret à Magueux, intendant du duc de la ïrémoïlle, qui le fit copier en une nuit, et qui, le lendemain, qui étoit un mardi, fit assembler chez Riparfonds extraordinairement. Là ce factum fut lu2. On y trouva quantité de faits faux, plusieurs tronqués, et un éblouissant tissu de sophismes : la science de Talon et l'élégance et les grâces de Racine y étoient toutes déployées. On jugea qu'il étoit capital d'y répondre, et, comme nous devions être jugés le vendredi suivant, il fut arrêté de nous3 assembler le lendemain, mercredi matin, chez Riparfonds, et de partir de là tous ensemble pour aller demander au premier président délai jusqu'au lundi, lui représenter l'importance dont il nous étoit de répondre à la découverte que nous avions faite, et que, du mercredi où nous étions au lundi suivant, ce n'étoit pas trop pour répondre, imprimer et distribuer notre mémoire ; et pour faciliter cette justice, il fut résolu de donner notre parole de ne rien faire qui pût retarder le jugement au delà du lundi.
i. Devant prêta est biffé le.
2. C'est le factum de 1694 dont M. Paul Mesnard a reproduit plusieurs fragments dans les Œuvres de J. Racine, tome V, p. 384-391.