‹ Memoires de Saint-SimonChapitre 6 sur 351 · C'était le salon de la Paix; voyez le plan de Moitin · texte numérisé non relu

C'était le salon de la Paix; voyez le plan de Moitin

2. Il y a une virgule devant encore, dans le manuscrit; mais il se peut qu'elle soit d'une autre main que celle de l'auteur.

Le duc me parut profondément touché du motif de mon éloquence. Il me dit qu'il en étoit pénétré jusqu'au fond de l'âme, qu'il me répétait, et de tout son cœur, ce qu'il m'avoit déjà dit, qu'entre M. le comte de Toulouse1 et moi, s'il lui demandoit sa fille, il ne balanceroit pas à me préférer, et qu'il ne se consoleroit de sa vie de me perdre pour son gendre. Il prit l'état de mon bien, pour examiner avec Mme de Beauvillier tout ce qu'ils pourroient faire, tant sur le bien que sur le couvent. « Mais, si c'est sa vocation, ajouta-t-il, que voulez-vous que j'y fasse? Il faut en tout suivre aveuglément la volonté de Dieu et sa loi, et il sera le protecteur de ma famille. Lui plaire et le servir fidèlement est la seule chose désirable, et doit être l'unique fin de nos actions. » Après quelques autres discours, nous nous séparâmes.

Ces paroles si pieuses, si détachées, si grandes, dans un homme si grandement occupé, augmentèrent mon respect et mon admiration, et en même temps mon désir, s'il étoit possible. Je contai tout cela à Louville, et le soir j'allai à la musique à l'appartement, où je me plaçai en sorte que j'y pus toujours voir M. de Beauvillier, qui étoit derrière les princes. Au sortir de là, je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne me sentois point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille, et, sans attendre de réponse, je m'écoulai. Louville avoit jugé à propos que je visse Mme de Beauvillier, à cause de la confiance entière de M. de Beauvillier en elle, et me dit de me trouver le lendemain chez elle, porte fermée, à huit heures du soir. J'y trouvai Louville avec elle. Là, après les remerciements, elle me dit sur le bien et sur le couvent à peu près les mêmes raisons ; mais je crus apercevoir fort clairement que le bien étoit un obstacle aisé à

t. Le comte de Toulouse, fils naturel et légitimé du Roi, n'avait pas encore seize ans. On parla cependant, dès l'année 1695, de lui faire épouser la jeune Mademoiselle (Gazette d'Amsterdam, 1695, Extraordinaire xcm); mais il ne se maria que sur la fin de sa vie, en 1723.

ajuster et qui n'arrêteroitpas, mais que la pierre d'achoppement étoit la vocation. J'y répondis donc comme j'avois fait là-dessus à M. de Beauvillier. J'ajoutai qu'elle setrouvoit entre deux vocations, qu'il n'étoit plus question que d'examiner laquelle des deux étoit la plus raisonnable, la plus ferme, la plus dangereuse à ne pas suivre : l'une, d'être religieuse ; l'autre, d'épouser sa fille ; que la sienne étoit sans connoissance de cause, la mienne après avoir parcouru toutes les filles de qualité ; que la sienne étoit sujette au changement , la mienne stable et fixée ; qu'en forçant la sienne, on ne gâtoit rien, puisqu'on la mettoit dans l'état naturel et ordinaire, et dans le sein d'une famille où elle trouveroit autant ou plus de vertu et de piété qu'à Montargis ; que forcer la mienne m'exposoit à vivre malheureux et mal avec la femme que j'épouserois, et avec sa famille.

La duchesse fut surprise de la force de mon raisonnement et de la prodigieuse ardeur de son alliance qui me le faisoit faire. Elle me dit que si j'avois vu les lettres de sa fille à M. l'abbé de Fénelon1, je serois convaincu de la vérité de sa vocation ; qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour porter sa fille à venir passer sept ou huit mois auprès d'elle, pour lui faire voir la cour et le monde, sans avoir pu y réussir, à moins d'une violence extrême ; qu'au fond elle répondroit à Dieu de la vocation de sa fille, dont elle étoit chargée, et non de la mienne ; que j'étois un si bon casuiste que je ne laissois pas de l'embarrasser ;

1. François de Salignac de la Mothe-Fénelon, né le 6 août 1651, avait été supérieur des Nouvelles-Catholiques de Paris et était, depuis le mois de septembre 1689, précepteur des trois petits-fils du Roi. Celui-ci lui donna, en décembre 1694, l'abbaye de Saint- Valéry et le nomma, le 4 février 1695, à l'archevêché de Cambray, où il mourut le 7 janvier 1715. Il était membre de l'Académie française depuis le 7 mars 1693. C'est à la prière du duc de Beauvillier que Fénelon avait imprimé son traité de l'Éducation des filles (1687) ; peu après, le duc l'avait fait nommer précepteur des enfants de France.

qu'elle verroit encore avec M. de Beauvillier, parce qu'elle .seroit inconsolable de me perdre ; et me répéta les mêmes choses tendres et flatteuses que son mari m'avoit dites, et avec la même effusion de cœur. La duchesse de Sully1, qui entra, je ne sais comment, quoique la porte fût défendue, nous interrompit là, et je m'en allai, fort triste, parce que je sentis bien que des personnes si pieuses et si désintéressées ne se mettroient jamais au-dessus de la vocation de leur fille.

Deux jours après, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit de le suivre de loin jusque dans un passage obscur, entre la tribune et la galerie de l'aile neuve, au bout de laquelle il logeoit, et ce passage étoit destiné à un grand salon pour la chapelle neuve que le Roi vouloit bâtir2. Là M. de Beauvillier me rendit l'état de mon bien, et me dit qu'il y avoit vu que j'étois grand seigneur en biens comme dans le reste, mais qu'aussi je ne pouvois différer à me marier, me renouvela ses regrets, et me conjura de croire que Dieu seul, qui vouloit sa fille pour son épouse, avoit la préférence sur moi, et l'auroit sur le Dauphin même, s'il étoit possible qu'il la voulût épouser ; que si, dans les suites, sa fille venoit à changer, et que je fusse libre, j'aurois la préférence sur quiconque, et lui se trouveroit au comble de ses désirs ; que, sans l'embarras de ses affaires, il me prêteroit ou me feroit prêter sous sa caution les quatre-vingt mille livres qui faisoient celui des miennes ; qu'il étoit réduit à me conseiller de chercher à me marier et à s'offrir d'en porter les paroles , et de faire son affaire propre désormais de toutes les miennes. Je m'affligeai, en lui répondant, que la nécessité de mes affaires ne me permît pas d'attendre à me marier jusqu'à

1. Marie-Antoinette Servien, fille du surintendant, mariée, le i" octobre 1658, à Maximilien-Pierre-François de Béthune, duc de Sully. Elle mourut à Paris, le 15 janvier 1702, âgée de cinquante-neuf ans.

2. Cette chapelle ne fut bâtie que beaucoup plus tard; voyez tome I, p. 71, note 1.

sa dernière fille, qui toutes peut-être ne seroient pas religieuses ; et c'étoit en effet ma disposition. La fin de l'entretien1 ne fut que protestations les plus tendres d'un intérêt et d'une amitié intime et éternelle, et de me servir en tout et pour tout de son conseil et de son crédit, en petites et en grandes choses, et de nous regarder désormais, pour toujours, l'un et l'autre comme un beau-père et un gendre dans la plus indissoluble union. Il s'ouvrit après à Louville, et, dans son amertume, il lui dit qu'il ne se consoloit que dans l'espérance que ses enfants et les miens se pourroient marier quelque jour, et il me fît prier d'aller passer quelques jours à Paris, pour lui laisser chercher quelque trêve à sa douleur par mon absence. Nous en avions tous deux besoin.

Je me suis peut-être trop étendu en détails sur cette affaire ; mais j'ai jugé à propos de le faire pour donner par là la clef de cette union et de cette confiance si intime, si entière, si continuelle, et en toutes affaires si importantes, de M. de Beauvillier en moi, et de ma liberté avec lui en toutes choses, qui, sans cela, seroit tout à fait incompréhensible dans cette extrême différence d'âge, et du caractère secret, isolé, particulier, et si mesuré, ou plutôt resserré, du duc de Beauvillier, et de cet attachement que j'ai eu toujours pour lui sans réserve ni comparaison 2.

Ce fut donc à chercher un autre mariage. Un hasard fit jeter des propos à ma mère de celui de la fille aînée du maréchal duc de Lorge3, avec sa charge de capitaine des gardes du corps ; mais la chose tomba bientôt pour lors, et j'allai chercher à me consoler à la Trappe4 de l'impossibilité de l'alliance du duc de Beauvillier.

1. Saint-Simon a écrit :tVentrien, et, un peu plus loin, après « tendres » : dune, pour d'un.

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