‹ Memoires de Saint-SimonChapitre 5 sur 351 · Par rnégarde : propotision · texte numérisé non relu

Par rnégarde : propotision

veut absolument être religieuse? — Alors, répliquai-je, je vous demande la troisième. » A cette proposition, il me fît deux objections : son âge, et la justice de lui égaler l'aînée pour le bien, si, le mariage de la troisième fait, cette aînée changeoit d'avis et ne voulût plus être religieuse, et l'embarras où cela le jetteroit. A la première, je répondis par l'exemple domestique de sa belle-sœur, plus jeune encore lorsqu'elle avoit épousé le feu duc de Mortemart1 ; à l'autre, qu'il me donnât la troisième sur le pied que l'aînée se marieroit 2, quitte à me donner le reste de ce qu'il auroit destiné d'abord, le jour que l'aînée feroit profession ; et que, si elle changeoit d'avis, je me contenterois d'un mariage de cadette, et serois ravi que l'aînée trouvât encore mieux que moi.

Alors, le duc, levant les yeux au ciel, et presque hors de lui, me protesta qu'il n'avoit jamais été combattu de la sorte ; qu'il lui falloit ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à l'instant. Il s'étendit sur mon procédé avec lui, et me conjura, que la chose réussît ou non, de le regarder désormais comme mon père, qu'il m'en serviroit en tout, et que l'obligation que j'acquérois sur lui étoit telle qu'il ne pouvoit moins m'offrir et me tenir que tout ce qui étoit en lui de service et de conseil. Il m'embrassa en effet comme son fils, et nous nous séparâmes de la sorte, pour nous revoir à l'heure qu'il me diroit le lendemain, au lever du Roi. Il m'y dit à l'oreille, en passant, de me trouver ce même jour, à trois heures

1. Marie-Anne Colbert, sœur cadette des duchesses de Beauvillier et de Chevreuse, née le 17 octobre 1665, épousa, le 14 février 1679, Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, fils du maréchal de Vivonne et général des galères en survivance. Elle n'avait que treize ans, et son mari quatorze. Devenue veuve le 3 avril 1688, elle mourut à Saint- Denis, le 14 janvier 1750. Selon Mme de Caylus, son mar'ige avait coûté quatorze cent mille livres au Roi.

2. C'est-à-dire dans les mêmes conditions que si l'aînée eût dû se m;irier.

après midi, dans le cabinet de Mgr le due de Bourgogne, qui devoit être alors au jeu de paume1, et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux : j'en trouvai deux, en chemin du rendez-vous, qui, étonnés de l'heure où ils me trouvoient dans ce chemin, où ils ne me voyoient aucun but, m'importunèrent de leurs questions ; je m'en débarrassai comme je pus, et j'arrivai enfin au cabinet du jeune prince, où je trouvai son gouverneur, qui avoit mis un valet de chambre de confiance à la porte, pour n'y laisser entrer que moi. Nous nous assîmes vis-àvis l'un de l'autre, la table d'étude entre nous deux. Là, j'eus la réponse la plus tendre, mais négative, fondée sur la vocation de sa fille, sur son peu de bien pour l'égaler à la troisième, si, le mariage fait, elle se ravisoit ; sur ce qu'il n'étoit point payé de ses états2, et sur le désagrément que ce lui seroit d'être le premier des ministres qui n'eût pas le présent que le Roi avoit toujours fait lors du mariage de leurs filles 3, et que l'état présent des affaires l'empêchoit d'espérer. Tout ce qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, me fut dit ; je répondis de même, et nous nous séparâmes en nous embrassant, sans pouvoir plus nous parler. Nous étions convenus d'un secret entier, qui nous faisoit cacher nos conversations et les dépayser, de sorte que, ce jour-là, j'avois conté à M. de Beauvillier, avant d'entrer en matière, les deux rencontres que j'avois faites ; et sur ce qu'il me recommanda de plus en plus le secret, je donnai le change à Louville de ce second entretien, quoiqu'il sût

1. Sur le jeu de paume du Roi et des princes, voyez le tome I de Y État de la France, chapitre des Plaisirs divers.

2. C'est-à-dire de ses gages, appointements et pensions. Les payements du Trésor royal étaient déjà fort en retard à celte époque ; mais le chef du conseil des finances devait en souffrir moins que tout autre.

3. Le Roi donnait d'ordinaire deux cent mille livres, à moins que les embarras financiers du moment ne le forçassent de réduire ses libéralités. Mlle de Beauvillier eut cette somme quand elle épousa le duc de Mortemart, en 1703.

le premier, et qu'il étoit un des deux hommes que j'avois rencontrés.

Le lendemain matin, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit à l'oreille qu'il avoit fait réflexion que Louville étoit homme très-sûr et notre ami intime à tous deux, et que, si je voulois lui confier notre secret, il nous deviendroit un canal très-commode et très-caché. Cette proposition me rendit la joie par l'espérance, après avoir compté tout rompu. Je vis Louville dans la journée : je l'instruisis bien, et le priai de n'oublier rien pour servir utilement la passion que j'avois de ce mariage.

Il me procura une entrevue pour le lendemain, dans ce petit salon du bout de la galerie qui touche à l'appartement de la Reine1, et où personne ne passoit, parce que cet appartement étoit fermé depuis la mort de Madame la Dauphine. J'y trouvai M. de Beauvillier, à qui je dis, d'un air allumé de crainte et d'espérance, que la conversation de la veille m'avoit tellement affligé, que je l'avois abrégée, dans le besoin que je me sentois d'aller passer les premiers élans de ma douleur dans la solitude (et il étoit vrai) ; mais que, puisqu'il me permettoit de traiter encore cette matière, je n'y voyois que deux principales difficultés, le bien et la vocation ; que, pour le bien, je lui demandois en grâce de prendre cet état du mien que je lui apportais2 encore et de régler dessus tout ce qu'il voudroit. A l'égard du couvent, je me mis à lui faire une peinture vive de ce que l'on ne prend que trop souvent pour vocation, et qui n'est rien moins, et très-souvent que préparation aux plus cuisants regrets d'avoir renoncé à ce qu'on ignore et qu'on se peint délicieux, pour se confiner dans une prison de corps et d'esprit qui désespère : à quoi j'ajoutai celle du bien et des exemples de vertu que sa fille trouveroit dans sa maison.

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