‹ Memoires de Saint-SimonChapitre 61 sur 351 · Devant peu sont effacés des tâtonnements mal écrits, ppc · texte numérisé non relu

Devant peu sont effacés des tâtonnements mal écrits, ppc

d'avoir donné à tout ce qu'étoit M. de Luxembourg tout ce que mon âge lui devoit, je ne songerois plus qu'à donner aussi à ma préséance et à mon union à mes confrères tout ce que je leur devois, sans m'arrêter plus à des ménagements si mal reçus. J'ajoutai qu'il le pouvoit dire à M. de Luxembourg, et je quittai Cavoye sans lui laisser le loisir de la repartie.

Le Roi soupoit alors, et je fis en sorte de m'approchor de sa chaise et de conter cette courte conversation et ce qui y avoit donné lieu à Livry1, parce qu'il étoit tout auprès du Roi : ce 2 que je ne fis que pour en être entendu d'un bout à l'autre, comme je le fus en effet ; et de là je la répandis dans le monde. Les ducs opposants, et principalement MM. de la Trémoïile, de Chaulnes et de la Rochefoucauld, me remercièrent de m'être expliqué de la sorte, et je dois à tous, et à ces trois encore plus, cette justice, qu'ils me soutinrent en tout et partout, et firent leur affaire de la mienne avec une hauteur et un feu qui fit taire beaucoup de gens, et qui, par M. de la Rochefoucauld sur tous, me servit fort bien auprès du Roi. Au bout de quelques jours, je m'aperçus que M. de Luxembourg, lorsque je le rencontrois, ne me rendoit pas même le salut. Je le fis remarquer, et je cessai aussi3 de le saluer : en quoi, à son âge et en ses places, il perdit plus que moi, et fournit par là aux salles et aux galeries de Versailles un spectacle assez ridicule.

L'affaire en règlement de juges se poussa vivement au

1. Louis Sanguin, marquis de Livry, né le 4 juillet 1648, avait servi comme enseigne des gendarmes de Bourgogne, puis comme mestre de camp de cavalerie et comme aide de camp du Roi (1684). Il était capitaine des chasses de Livry et Bondy et premier maître d'hôtel du Roi, en remplacement de son père, depuis 1676, et avait obtenu l'érection de la terre de Livry en marquisat, au mois de février 1688. Il eut aussi le gouvernement de Loches. Mort le 6 novembre L723.

u2. Ce a été substitué à et, et le bifïé devant fit.

3. Aussy est ajouté en interligne; et après le de suivant, il y a, par mégarde, la pour le.

Conseil. Chacun de nous, excepté M. de Lesdiguières et moi, à cause de notre minorité, y forma une demande à part, pour allonger, chose dont nous ne nous cachions plus. Force factums de part et d'autre, et force sollicitations, comme nous avions fait au Parlement. M. de Vendôme et moi fûmes chargés d'aller ensemble parler au chancelier Boucherat1, et nous y fûmes à la Chancellerie2, à Versailles, de chez Livry, où M. de Vendôme m'avoit donné rendez- vous. Argouges3, Bignon1, Ribeyre* et Harlay6, gendre du chancelier, tous conseillers d'Etat,

4. Louis Boucherat, né le 19 août 1616, correcteur des comptes (1637), conseiller au Parlement (1641), maître des requêtes (1643) et intendant à Paris, en Champagne, en Picardie, en Languedoc, en Guyenne et en Bretagne, conseiller d'État (1662), conseiller au conseil royal des finances (1681), enfin chancelier de France (1er novembre 1685) et chancelier des ordres (juillet 1691). Mort le 2 septembre 1699.

2. L'hôtel de la Chancellerie, à Versailles, porte aujourd'hui le n° 24 de la rue de ce nom. Construit en 1670, c'était un des plus anciens bâtiments de la résidence royale.

3. François d'Argouges, conseiller au Grand Conseil (1645) et intendant de la maison et finances de la reine Anne d'Autriche, maître des requêtes (1655), premier président du parlement de Bretagne (1661), conseiller d'État et du conseil royal des finances (1685) ; mort le 16 août 1695, à soixante-treize ans.

4. Jérôme Bignon, né le 11 novembre 1627, avocat général et grand maître de la bibliothèque du Roi après son père (1656), conseiller d'honneur au Parlement (1673), conseiller d'État (1678); mort le 15 janvier 1697. Il avait composé un traité de la Pairie, dont le manuscrit se trouve aujourd'hui aux Archives nationales, U 960.

5. Antoine de Ribeyre, né le 10 février 1632, conseiller au Parlement (1657), maître des requêtes (1667), intendant à Limoges (1671) et ù Tours (1672), lieutenant civil au nouveau Châtelet (1674), intendant ;t Poitiers (1689), président au Grand Conseil, était conseiller d'État semestre depuis 1683, et devint conseiller ordinaire en 1695. Il mourut le 7 octobre 1712, à quatre-vingt-un ans.

6. Nicolas-Auguste de Harlay, seigneur de Bonneuil et comte deCély, fut d'abord conseiller au parlement de Paris (1672), puis maître des requêtes (1675), intendant en Bourgogne (1683), conseiller d'État semestre en 1686, et ordinaire en 1700. Il remplit les fonctions de plénipotentiaire aux congrès de Francfort, en 1681, et de Ryswyk, en 1697,

furent nos commissaires', et Creil de Soisy*, maître des requêtes, rapporteur. Quantité de conseillers d'État se récusèrent; Bignon aussi, comme parent de Ja duchesse de Rohan3 : nous regrettâmes sa vertu et sa capacité; on ne le remplaça point. Argouges s'étoX ouvert à M. de la Rochefoucauld d'être pour nous, et manqua de parole, ce que ce duc lui reprocha cruellement; Ilibeyre, gendre du premier président de Novion', grand ennemi des pairs et aussi fort maltraité par eux, fut soupçonné d'avoir épousé les haines de son beau-père, quoique homme d'honneur et de probité ; Harlay, entraîné par sa famille et" par le bel air, auquel il n'étoit pas insensible. Cette même raison donna à M. de Luxembourg le gros des maîtres des requêtes, petits-maîtres de robe, et fort peu instruits du droit public et de ces grandes questions3: de manière que

et mourut à Paris, le 2 avril 1704, âgé de cinquante-sept ans. Il avait épousé, en 1670, Anne-Marie-Françoise Boucherat, fille du chancelier.

1. Saint-Simon oublie un des commissaires, nommé le second, entre d'Argouges et Bignon : c'était Jean Rouillé, comte de Meslay (1615- 1698), conseiller d'État ordinaire depuis 1687.

2. Jean de Creil, sieur de Soisy (et non de Choisy , comme l'a écrit Saint-Simon), fut d'abord conseiller au parlement de Metz, puis maître des requêtes en 1670, intendant à Rouen de 1672 à 1677, et mourut le 1er mars 1697, à l'âge de soixante-cinq ans. Le 9 mars 1694, le duc de Rohan déclara que ce rapporteur était son parent; mais M. de Luxembourg prouva qu'il n'était parent de la duchesse de Rohan que du quatrième au cinquième degré. Il fut maintenu, et ce fut sur son rapport que le Conseil décida qu'il serait passé outre à l'opposition et que le Parlement jugerait l'instance.

3. Marie-Elisabeth du Bec-Crespin Grimaldi de Vardes, fille du marquis de Vardes, avait épousé le duc de Rohan le 28 juillet 1678. Elle mourut le 27 mars 1743, à quatre-vingt-deux ans moins sept jours. Comme le rapporteur, M. Bignon était parent de cette duchesse par les Amelot et les Creil.

4. Antoine de Ribeyre avait épousé Catherine Potier de Novion, sœur aînée de Mme de la Briffe. Elle mourut le 29 décembre 1709, à soixantetrois ans.

5. Les principales fonctions des maîtres des requêtes ordinaires de l'hôtel étaient de juger les causes des officiers de la couronne, des corn-

re au premier.

nous fûmes renvoyés au Parlement. Mais notre vue n'en fut pas moins remplie : nous voulions gagner temps, et par ce moyen notre procès se trouva hors d'état d'être jugé de cette année.

Cependant les procédures s'étoient peu à peu tournées en procédés1 : il y avoit toujours eu2 quelques propos aigres-doux, à l'entrée du Conseil, entre quelques-uns de nous et M. de Luxembourg ; et comme c'est une suite presque immanquable dans ces sortes de procès de rang, l'aigreur et la pique s'y étoit mise. Je ne fus pas le seul à Édat entre qui, plus particulièrement qu'aux autres, M. de Luxem- MM-. de Richcbourg fit sentir la sienne, qui, pour le dire en passant, ne Luxembourg saluoit presque plus M. de la Rochefoucauld, et plus du dont tout l'atout MM. de la Trémoïlle et de Richelieu. l?^.?!!?lu'

Il étoit plus personnellement outré contre ce dernier d'avoir vu toutes ses mesures rompues par le règlement de juges entrepris au Conseil sous son nom; aussi n'épargna-t-il ni sa personne, ni sa conduite, ni le ministère du cardinal de Richelieu, dans un de ses factums3. M. de Richelieu, très-vivement offensé, fit sur-le-champ une

mensaux du Roi, ou autres privilégiés jouissant du committimus , et de préparer et rapporter les affaires soumises au Conseil ou à la chancellerie. Ils rendaient surtout de grands services au Conseil et dans les intendances, qui leur étaient presque exclusivement réservées. Ils avaient droit de prendre séance au Parlement et au Grand Conseil. Leur nombre était de quatre-vingt-huit.

1. Comparez l'Addition n° 76, ci-après, p. 386. — Voltaire joue de même sur ces deux mots, dans une lettre de 4766 c»itée par M. Littré, à l'article Procédé. M. Littré cite aussi un exemple de Bossuet, où procédé, qui a signifié anciennement préliminaires d'un duel, est pris d'une façon qui explique bien l'emploi qu'en fait souvent Saint-Simon : « On ne demande qu'à tourner tout en plaintes et en procédés contre moi. »

Page 1