X... était sauvé d'une perte d'argent probable
J'ignore s'il a remercié le colonel.
Di: THÉRflSA
Parmi les habitués du premier élage, deux personnes étaient tenues en liaiiie estiinepar tout le monde — y compris les garçons.
Ces deux personnages étaient deux directeurs de théâtre qui, eux aussi^ ont laissé des traces curieuses de leur passage sur le boulevard du Temple.
J'ai nommé M. Dejean et M. Mourier.
M. Dejean a fondé le cirque olympique et le cirque des chevaux.
C'est le directeur de théâtre par excellence, celui qui devrait servir de modèle aux autres.
Les millions qu'ils a gagnés, à montrer la comédie h ses concitoyens, sont la meilleure preuve de son intelligence directoriale.
L'histoire de sa vie est un lono^ élos;e.
Garçon boucher à dix-huit ans, à dix-neuf ans il achetait le fonds de son patron.
Sans patrimoine aucun, sans autres ressources qu'une énergie du diable, il visa la fortune.
Celte dernière se laissa toucher.
Si bien toucher, qu'à quarante ans il se retirait du commerce et liquidait ses comptes.
Il avait cinquante mille francs de rentes.
Alors ;, quand il se vit riche, il se décida à se donner quelques douceurs.
11 changea de mobilier.
Celui qu'il possédait et qui lui avait été laissé par son prédécesseur, fut vendu.
Il rapporta dix-sept francs cinquante centimes.
Quand on vint dire ce chiffre à M. Dejean, il s'écria :
— Les malheureux ! ils se sont fait voler.
Rentré dans la vie privée, il s'ennuya. Quelqu'un vint lui proposer une direction de théâtre.
Il ne se doutait pas plus de ce qu'était une entreprise de spectacle que je ne me doute de ce que fait la lune dans le jour.
Il accepta cependant.
Ses amis jetèrent les hauts cris.
— Vous allez vous faire ruiner, lui dirent-ils.
— Bail ! je le verrai bien.
Il prit la direction du Cirque-Olympique.
Il ne s'y est pas ruiné, chacun le sait.
L'ordre et l'économie, qui avaient été la première cause de sa fortune, ne lui firent pas faute dans son nouveau métier.
Quant à ses relations avec les auteurs et les artistes, qu'on demande à ces derniers.
— r M. Dejean, disait encore récemment l'un d'eux, c'est pas un homme, c'est une crème à barbe grise.
Une anecdote le peindra mieux que toutes les appréciations possibles.
Un soir, un de ses écuyers vint le trouver :
— Monsieur Dejean, lui dit-il, ma femme
(i!i MÉMOIRES
vient d'accoucher, vous seriez bien aimable de me faire l'avanco de mon mois.
— On ne fait pas d'avances, répondit M. Dejean en lui tournant le dos.
L'écuyer, qui connaissait son patron, n'insista pas.
Une heure après, il fut appelé par le caissier du ihéâtre, qui lui dit :
— M. Dejean m'a chargé de vous faire l'avance que vous lui avez demandée.
La fin du mois arriva.
L'écuyer, ayant touché ses appointements, ne se présenta pas à la caisse.
Le soir, son directeur l'avisa, et avec sa brusquerie ordinaire :
— Vous êtes à l'amende, lui dit-il.
— Moi, monsieur? fit l'écuyer étonné; et pourquoi cela?
— La paye était affichée pour aujourd'hui, et vous ne vous êtes pas présenté à la caisse,
— Mais, monsieur, puisque j'ai reçu une avance...
— On ne fait pas d'avances; allez toucher votre mois, et ayez bien soin de dire qu'on vous retienne votre amende : cela vous apprendra à être exact.
L'écuyer fut payé intégralement et l'amende fut maintenue.
M. Dejean avait mis son administration sur un pied inconnu jusqu'à son avènement.
Tout le monde se souvient de son extrême rigueur à refuser les billets de faveur.
Bien peu de gens peuvent se flatter d être entrés gratis, dans ses théâtres, pendant tout le temps qu'il les a dirigés.
Lorsqu'il ne pouvait refuser, il tirait lenlement sa bourse de sa poche et donnait le prix de la place au demandeur.
C'était sa seule façon de donner des entrées.
Économe pour les choses futiles, il était plus généreux qu'un roi pour les choses sérieuses.
Quand il s'agissait de monter une féerie ou une pièce militaire, il n'aurait pas voulu qu'on économisât cinq cenlimes.
Un jour de répétition, il quitta brusquement la salle et courut à un grenadier qui ligurait un fragment de la garde impériale.
-- Monsieur, lui dit-il, allez-vous-en dire au costumier que je le mets à l'amende pour avoir cousu à vos guêtres des boutons qui ne sont pas d'ordonnance.
En souverain qui connaissait son métier, il s'était créé deux ministres responsables qui le décliargeaient de toute besogne à laquelle il ne se croyait pas apte.
Ces deux vizirs s'appelaient Ferdinand Laloue et Adolphe Franconi.
Le premier avait la haute main sur le Cirque du boulevard du Temple, le second sur le Cirque des Champs-Elysées.
M. Dejean avait en ces deux hommes une coniiance extrême.
DETHÉRÉSA 67
Quand Ferdinand Laloue, qui faisait toutes les pièces pour son théâtre^ venait lui lire un drame, il lui donnait son avis, rien de plus.
— Combien cela coûtera-il de mise en scène ? disait-il après la lecture.
— Tant... répondait Laloue.
— C'est bien.
Et, ouvrant son secrétaire, il remettait la somme demandée à son régisseur général.
Il avait la récompense excentrique.
Une année, les deux entreprises, grâce à l'activité de ses représentants, avaient fourni des bénéfices fabuleux.
Les deux ministres comptaient sur une gratification solide.
En effet, la veille du premier de l'an, M. Dejean leur dit :
— Je vous dois une indemnité ; demain vous me ferez le plaisir de venir dîner avec moi.
Les deux régisseurs se regardèrent.
— Un dîner... comme gratification, c'est maigre.