C8 MÉMOIRES
Nonobstant, le lendemain ils allèrent trouver leur directeur.
Celui-ci les emmena dîner dans un cabaret borgne et commanda lui-même le repas.
La carte s'éleva à quatre francs.
Les deux ministres n'en revenaient pa?.
Mais au dessert, en levant leurs assiettes, ils trouvèrent dessous un acte par lequel M. Dejean leur donnait à chacun un tiers dans ses bénéfices futurs.
L'année suivante, ce tiers se monta pour chacun d'eux à la somme de cent mille francs.
M. Mourier, directeur et presque fondateur du théâtre des Folies-Dramatiques, avait commencé par être marchand de rubans.
Auteur^ à ses moments perdus, sous le nom de Valory, il avait pris la direction des Folies, au moment oîi ce théâtre éclairait encore à Thuilc
les drames sanguinaires des Pixérécoiirt et des Caignez.
L'entreprise était désastreuse ; chacun jusqu'alors s'y était ruiné, et le seul moyen de Caire quelque chose de cette salle de spectacle, avait dit un prédécesseur, était de la démolir.
Frederick Lemaîlre vint y jouer, en représentations, son fameux Robert Macaire.
Tout Paris courut à cette nouveauté. La fortune du théâtre commença.
MM. Cogniard frères aidèrent à son développement.
Leur Fille de ïaiVy féerie en trois actes, eut deux cents représentations, et à' partir de ces pièces M. Mourier eut des inscriptions de rente à son nom sur le Grand-Livre.
En effet, vingt-cinq ans après, quand il uiourut, il laissa à sa veuve une fortune plus qu'hounèle.
M. Mourier a été le type du directeur bourru. Les artistes l'ont autant détesté qu'aimé.
A ceux qui restent parlez de lui ; ils vous diront, comme Lesueiir dans le Fils de famille : C'était z'un cheval!
Ayant compris, comme jamais imprésario ne l'a lait, que la seule manière d'être un bon directeur, c'était d'être maître chez soi^ il avait tout sacrifié à cette conviction d'absolutisme.
Les pièces sifflées, avaient sur son théâtre, leur nombre ordinaire de représentations : trente, — chifïre fatal.
Les pièces très-applaudies n'en avaient guère plus.
Les artistes n'étaient jamais annoncés sur l'afficlieen grosses lettres, et quand l'un d'eux mordait trop sur le public, il était immédiatement renvoyé.
--.Te veux, disait-il, que personne ne me fasse la loi, pas même le public.
Et ce système a été suivi par lui courageusement, sans une minute d'hésitation, pendant près de trente ans.
L'animosité des artistes s'explique par ce fait seul.
Brusque, colère, il ne leur ménageait pas les épithètes.
Tout tremblait devant lui, et plus d'un vieux comédien, qui avait vu le feu, se sentait ému quand il le savait dans la salle à une répétition.
On médisait de lui à qui mieux mieux, et cependant tous avaient pour lui une sympathie réelle.
C'est que sous son enveloppe brutale on lui savait une bonté sérieuse et une honnêteté à toute épreuve .
La parole de M. Mourier était d'or. Quand il avait dit oui, on dormait sur ses deux oreilles.
Son ton bourru a été, pendant nombre d'an aées, le désespoir de son régisseur général, M. Dorlanges.
Ce dernier avait littéralement peur de son patron.
La façon dont il lui répondait, le chapeau à la
main, avec un tremblement dans la voix, était pns«:ée en proverbe.
Tout le monde artistique contemporain de cette époque se souvient de l'anecdote de iâne.
Dans une pièce, il fallait qu'à un moment donné, on entendît, dans la coulisse, le braiement d'un aliboron.
M. Dorlanges fut cbargé de ce rôle important. Quand son patron lui annonça cette nouvelle, avec sa brusquerie ordinaire, l'infortuné se sentit pâlir.
Le malheureux ne savait pas faire l'ane.
Il se prit à étudier avec conscience.
Chaque jour, quand les arlistes passaient devant son cabinet, ils l'entendaient pousser des hi-hans continuels ; mais ces hi-hans ne rappelaient en rien ceux de l'asinus. C'était tantôt, le chant du coq, tantôt le coassement de la grenouille.
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Gela dura huit jours ; les artistes riaient à se tordre.
Partout où il allait, en quelque lieu qu'on le i^DcDntrât, on l'entendait murmurer tout 'bas son fameux hi-han panaché.
Enfin, le jour de la répétition générale arriva.
Le matin, on l'avait vu étudier, pendant deuxheures, l'âne d'un porteur d'eau.
La répétition commença.
M. Dorlanges avait des sueurs froides quand a réplique lui fut donnée ; il crut qu'il allait se trouver mal.
Enfin il poussa son cri.
Mais l'émotion avait paralysé ses moyens, et le braiment asinique se transforma en un aboiement plaintif,
— Mais c'est le chien que vous faites! tonna M. Mourier.
Le régisseur tremblant s'avança près de la rampe, et, les yeux mouillés de larmes;
— Monsieur, dit-il à son patron, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour apprendre à braire, mais je vois décidément qu'il faut que je quitte ma place, je ne sauraf jamais faire l'âne!
Sa figure piteuse attendrit M. Mourier.
— Mais vous faites très-bien le chien, lui dit-il.
— Oui, monsieur. Le chien, le coq, la grenouille, tout, excepté l'âne ! Oui, tout, excepté ça!
— Eh bien, faites le chien, dit M. Mourier. On peut remplacer l'âne par un caniche, la pièce le permet.
La joie de M. Dorlanges, à l'annonce de cette concession, ne peut se décrire.
Ses yeux se mouillèrent encore une fois de larmes, les larmes de la reconnaissance. Et mettant la main sur son cœur :
— Monsieur, dit-il à son patron avec un accent de gratitude indéfinissable , ce que vous faites pour moi, voyez-vous, restera gravé là. Me laisser
faire le chien, c'est beau ! Je dirai même plus : c'est sublime! Monsieur Mourier, maintenant, vous pouvez me demander ma vie, elle est à vous!
Et quand on lui parlait de son directeur, il racontait avec attendrissement cette anecdote , pour prouver combien il devait être attaché à un homme qui l'avait si noblement laissé aboyer, quand il pouvait le forcer à braire.