‹ Mémoires de Thérésa, écrits par elle-memeChapitre 2 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Bla naissance. — Ries premières années. — Mes parents. — M. Hippolyte Cogniard. — M. Artus de l'Ambigu-Comique. — Mes dix-huit modistes. — L'onvrièrc cijez l'actrice. — Mon goût pour le théâtre. — Les Bohémiens de Paris. — Une résolution énergique. — Mes débuts comme chanteuse. — Un chanteur des rues. — Terribles hésitations. — Une belle récolte. — Cinquante centin^es moins deux sous. — Je vois les Bohémiens.

Je suis une enfant de Paris; la cité Riverin, rue

de Bondy, fut mon berceau.

Ma mère était une brave femme du peuple qui

ne connaissait de riuimanitc que son pauvre nié-

nage. Tout ce qui était en dehors des quatre murs de notre obscur logement ne l'intéressait guère.

Mon père, un humble musicien, s'en allait jouer du violon dans tous les bals où il trouvait du pain pour sa famille.

Sa plus grande joie était de m'entendre chanter les airs qu'il jouait sur son violon et qu'il me faisait répéter pendant des heures entières.

11 est vrai que je ne lui donnais pas beaucoup de travail, car il suffisait qu'il me jouî\t trois ou quatre fois le môme air pour que je le retinsse.

A l'âge de trois ans, je savais par cœur toutes les chansonnettes à la mode. Je les fredonnais soit dans la cour de la cité, soit dans l'escalier de la maison.

Les voisins m'avaient prise en grande affection ; on m'invitait à dîner dans toutes les . mansardes du voisinage, et au dessert, la petite chanteuse — c'est ainsi qu'on m'appelait déjà — disait, de sa petite voix flùtée, les chansons qui couraient les rues.

J'avais sept ans à peine, et je chantais comme d'habitude dans la cour, quand un monsieur, qui semblait trouver un plaisir extrême à m'en tendre roucouler, me dit :

— Qu'est-ce qui t'apprend ces jolies chansons ?

— C'est mon père.

— Ah ! et que fait-il ton père, est-il ouvrier ?

— Non, monsieur, répondis-je avec iierté, il est artiste !

A ces mots, dits avec un certain orgueil, l'étranger sourit.

En ce moment mon père su,rvint ; je courus à lui.

— Ah ! c'est vous qui êtes le père de la petite? lui dit l'étranger.

— Oui, monsieur.

— Et que complez-vous faire de votre enfant?

12 MÉxMOIRES

Cette question me surprit beaucoup, je l'avoue. Jusqu'ici je n'avais pas cru qu'en ce monde on pût faire autre chose que jouer et chanter.

Je regardai avec un certain étonnement ce monsieur qui n'était autre que M. Hippolyte Coguiard, alors directeur de la Porte-Saint- Martin.

Son entretien avec mon père dura quelques instants.

J'ai su depuis que M. Cogniard proposait de me faire apprendre la danse et de me faire débuter dans une de ses féeries au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Ce projet n'eut pas de suite.

C'est tout ce que je sais de ma première enfance; d'ailleurs, mavieélaitla même chaque jour.

Le matin je me levais en chantant, et le soir je -ïie couchais en fredonnant un nouveau refrain que mon père m'avait appris.

Pour moi, l'humanité se composait de deux hommes :

De mon père d'abord ,

Et ensuite de M. Artus, chef d'orchestre du théâtre de l'Ambigu, qui passait dans le quartier pour un grand musicien, et que je savais l'auteur de quelques-unes de mes chansons favorites.

Quand M. Artus passait devant la cité Riverin, je le saluais avec le respect que je croyais devoir à l'homme qui, dans ma pensée enfantine, partageait avec mon père la gloire de la musique française.

A l'âge de douze ans, j'entrai en apprentissage chez une modiste du quartier.

J'y restai quinze jours; le seizième, ma maîtresse me renvoya sous prétexte que je faisais trop de bruit et que mes chansons emi)èchaient les ouvrières de travailler.

1/i MÉMOIRES

Je m'en retournai chez mon père, et je lui contai en pleurant qu'on venait de me congédier.

Je considérais alors celte action de ma maitresse comme une injustice sans nom.

Elle me défendait de chanter!

Il me semblait tout simple qu'on chantât comme on mangeait, pour obéir à la voix de la nature.

A cette époque, j'étais loin de me douter de ma vocation.

Mes parents désiraient me faire apprendre un état.

J'obéis à mon père, et j'entrai en apprentissage chez une autre modiste.

Cela dura encore un mois.

Un jour, ma nouvelle maîtresse m'envoya por-

ter une note chez une actrice des Folies-Dramatiques, que je trouvai entrain d'étudier une ronde qu'elle devait chanter dans un nouveau vaudeville.

Elle me congédia brusquement.

Mais l'air m'avait plu, et au lieu de rentrer à l'atelier, je restai devant sa porte, Toreille collée contre le trou de la serrure, et je l'entendis ainsi répéter son refrain, que je retins bientôt.

Au bout de deux heures, je revins à l'atelier en fredonnant l'air nouveau. Ma maîtresse me reçut fort mal ; je me sentis humiliée de m'entendre dire des choses blessantes devant tout le monde.

J'avais le sentiment de l'indépendance comme toutes les filles de ma condition qui ont grandi en plein air; mon père m'avait appris à lire et à écrire; je n'avais jamais fréquenté une école ; personne ne m'avait jamais imposé sa volonté; mon caractère s'était développé librement avec les instincts de ma nature un peu sauvage.

Je quittai ma seconde maîtresse.

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