iÉMOIIlES
11 me semble inutile de raconter tous les détails de cette époque peu importante de ma vie.
Qu'il suffise au lecteur de savoir qu'en moins de deux ans j'ai été renvoyée de dix-huil ateliers.
Un seul incident de mon apprentissage de uiodisle mérite d'être rapporté.
A cette époque, je ressentais déjà un irrésistible entraînement vers le théâtre.
La vue d'une affiche de spectacle me donnait des palpitations.
Chaque soir, je voyais une longue file de spectateurs devant l'Ambigu, où l'on jouait alors les Bohémiens de Paris, un drame de MM. d'Ennery et Grange.
La ronde de ce drame courait déjà les rues, je la chantonnais comme tout Paris : je voulus voir la pièce.
Mon père n'était pas assez riche pour me conduire au spectacle, et cependant je voulais à tout prix assister à une représentation des Bohémiens .
Te supplice dura deux mois.
Un soir je n'y tins plus.
J'étais en course dans un quartier populeux^ rue Folie-jMéricourt, au coin du faubourg du Temple; j'étais restée une demi-heure devant l'affiche, lisant et relisant les noms des acteurs, et j'avais été saisie d'un désir si violent d'entendre chanter la ronde par M. Adalbcrt, qui jouait le rôle de Pelure-d! Oignon^ que je résolus d'aller au théâtre coule que coûte.
J'étais sans un sou.
Je me promenai pendant une heure dans toutes les rues du faubourg du Temple, les yeux constamment fixés vers le pavé, dans l'espoir de
trouver un trésor, voire même une pièce de dix sous !
Mais dans ce quartier, l'argent a trop de prix pour qu'on le laisse flâner sur le trottoir.
La nuit venait, et l'on commençait déjà à allumer les réverbères.
Je cherchais toujours et je ne trouvais rien.
Tout à coup je m'arrêtai.
Dans une cour, un pauvre vieillard psalmodiait d'une voix chevrotante le refrain à la mode ;
Fouler le bitume Du boulevard, charmant séjour;
Avoir pour coutume De n'exister qu'au jour le jour.
Je me blottis dans un coin et j'écoutai ! Au bout de quelques secondes une fenêtre s'ouvrit et une pièce de monnaie tomba aux pieds du chanteur, qui la ramassa.
Je jetai un cri de joie.
J'avais trouvé le moyen d'aller au théâtre.
Quand le vieillard fut parti, j'entrai dans la cour ; j'essayai de chanter... mais l'émotion m'étranglait, j'allai plus loin... j'entrai dans cinq maisons, et j'en sortis toujours sans avoir eu le courage d'exécuter mon projet.
Enfin, après bien des luttes et bien des hésitations, l'amour du théâtre triompha.
J'entrai bravement dans une cour, et d'une voix tremblante je me mis à entonner la ronde des Bohémiens de Paris.
On me jeta deux sous !
Par un sentiment bien naturel de honte, je n'osai ramasser l'argent.
J'attendis que les fenêtres se fussent refermées pour m'emparer de l'aumône...
Puis je m'enfuis comme si j'avais volé cet argent.
On a bien raison de dire qu'il n'y a que le premier pas qui coût',\
Quand je fus un peu remise de cette émotion, inséparable d'un premier début,, j'entrai hardiment dans une seconde cour... puis dans une troisième.
J'avais récolté huit sous !
Je courus à l'Ambigu. Le spectacle était déjà commencé.
Je passai à la buraliste le premier argent que j';iio gagné par mes chansons...
Il me manquait deux sous.
Je la suppliai de me faire crédit, de me donner un billet pour n'importe quelle place.
Elle ne me répondit pa«.
L'inexorable guichet rejeta mes premiers feux.
Je m'élançai comim.' une folle dans les rues voi-
DE THÉRÊSA 21
sines. On comprend que je n'étais pas disposée à renoncer au spectacle après tant d'efforts.
Je m'arrêtai près du canal devant un marchand de vins...
J'entrai et je commençai :
Fouler le bitume Du boBlevard, charmant...
Je ne pus continuer, car deux brns vigoureux me saisirent assez brusquement.
En ce moment la porte de l'arrière-boutique s'ouvrit.
— Laissez donc faire cette pauvre petite! dit un ouvrier.
Et il me fit entrer.
Je recommençai la ronde.
Quand j'eus fini, on me donna quelques sous... Je ne les comptai pas... Je courus au théâtre... Je tendis l'argent à la buraliste... et, pour la première fois de ma vie, j'entrai dans une salle de spectacle.
Je ne me rappelle plus les sensations de cette
mémorable soirée... Je n'ai dans la tête qu'un souvenir confus de toutes ces émotions... mais c'est de ce moment que date ma résolution de paraître, un jour ou l'autre, sur les planches.