CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
Rêves ambitieux. — Mon public. — Uue tempête dans une chope.
— L'Univers Illustré. — Souvenirs glorieux. — M. Auber. — Mon émotion. — M. Duprato. — Montaubry. — Amis et ennemis. — Engagement pour l'étranger. — Pas d'Anglais! — La femme aux diamants. — Son opinion sur l'argent. — Alfred Quidant. — Passions éteintes. — Comment se corrige un joueur.
— Théodore Barrière. — Souvenirs d'autrefois. — Le suicide et le café Anglais. — Mes débuts dans les salons. — Ma peur. — Accueil bienveillant. — D'où me viennent mes diamants. — L'artiste et le grand monde.
Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve ; les dernières années de ma vie m'ont apporté tant de surprises que je puis tout espérer.
Qu'on pardonne à mon ambition... à ma folie, mais il y a déjà si loin de l'enfant de la cité Riverin à ï étoile de l'Alcazar, comme on daigne m'appeler, et je suis jeune encore.
Parfois j'ai toutes les espérances ;
Oiî ra'arrêterai-je ?
11 y a trois ans j'étais une pauvre fille inconnue; aujourd'hui mon nom est célèbre.
J'ai un public que j'adore et qui m'aime.
Un soir, que, par suite de contestations inutiles à rapporter, j'avais refusé de chanter, il y eut une vraie émeute à l'Alcazar.
Le public qui était venu pour m'entendre me demandait à grands cris.
C'a été une tempête dans une chope.
« Certes, a dit à ce propos le chroniqueur de l Univers Illustré, il n'est pas doux de descendre dans la fosse de l'ours Martin ou de déjeuner dans la cage du lion de l'Atlas; eh bien! j'aimerais mieux faire l'un etTautre, oui, je préférerais rencontrer à deux heures du matin, dans mon escalier, la panthère noire de Java que do me
trouver au milieu du public de l'Alcazar un soir où Thérésa refuse de chanter. »
Si je parle de cet incident, c'est pour constater une fois de plus la grande sympathie que me témoigne le public, et que je lui rends en respectueuse affection.
Mais le lecteur comprendra que je suis avant tout lière de quelques encouragements qui me sont venus des hommes distingués de notre temps.
Je place en première ligne M. Auber, le génie de la musique française, le grand compo.siteur qui nous a donné tant de chefs-d'œuvre.
Eh bien! monsieur Auber n'a pas dédaigné de venir entendre l'humble Thérésa.
Je ne puis vous dire combien je me sentis émue le soir oij j'aperçus, dans une loge, la tête
si fine, si distinguée, si spirituelle de l'immortel auteur de tant d'adorables partitions.
Je respirais à peine ; j'étais troublée comme une écobère devant son maître.
J'étais à la fois orgueilleuse et humiliée: orgueilleuse de me voir applaudir par un des plus grands musiciens de ce temps; bumiliée d'être si peu de chose à côté de ce grand compositeur.
Ah ! s'il avait pu lire dans mon cœur^ il se serait rendu compte de l'immense joie que j'éprouvais ce soir-là.
C'était comme une suprême consécration de ma réputation.
Et quand on me dit :
— Vous n'êtes rien dans le monde artiste, rien qu'une humble chanteuse de café-concert, à qui l'engouement public a fait une position qu'elle ne mérite pas,
Je réponds :
— Peu m'importe, puisqu'un des plus grands musiciens de ce temps a daigné m 'applaudir.
J'ai encore reçu bien d'autres témoignages de la bienveillance des a'itours,
M. Duprato, un des jeunes compositeurs qui donnent les plus brillantes espérances, a bien \oulu venir me complimenter dans ma loge.
Plusieurs fois j'ai aperçu M. Gevaërt, l'heureux compositeur à qui l'on doit le Capitaine Henriot.
Souvent, quand j'entre en scène, j'aperçois au premier rang quelque artiste des théâtres lyriques.
Un soir, j'ai vu Montaubry, le délicieux chanteur, au miheu de la foule; d'autres fois, madame Ugalde, M. Roger, M. et madame Gueymard.
Je dois constater que les plus sérieux encouragements me sont venus des plus grands talents de ce temps , et que je dois les plus vives
attaques aux artistes les moins saillants de notre époque.
Il en est toujours ainsi 1
On m'a fait souvent des propositions d'engagement pour la province.
Mais je ne veux plus quitter Paris !
Tout dernièrement, j'ai reçu la visite d'un Anglais, qui m'offrait deux cent mille francs si jevoulais consentir àtraverserrOcéanetàchan ter pendant un an dans les principales villes de l'Amérique.
J'ai refusé.
D'abord, parce que je suis engagée à l'Alcazar pour plusieurs années.
Ensuite , parce qu'il aurait fallu apprendre l'anglais.
Fi donc !
Je suis une enfant de Paris !
J'ai aussi beaucoup d'ennemies.
De loin en loin, je vois aux avant-scènes de l'Alcazar la fameuse Flore, mon ancienne rivale de Lyon.
Elle a renoncé aux arts et fait le bonheur d'un baron allemand.
Cette fille cherche à m'éblouir par sa fortune. Depuis qu'elle a des diamants, elle a perdu le peu de tête qui lui restait.
À chaque instant, elle s'écrie assez haut pour être entendue de moi :
— Ah! j'ai eu une frayeur! je croyais avoir perdu mon bracelet de douze mille francs!
Cinq minutes après, nouveau cri.
C'est toujours la petite dame :
— Grand Dieu! dit-elle, Emilie a failli m'arracher mes boucles d'oreilles de quinze mille francs !
Ou bien encore :
— Ah ! mon Dieu ! j'ai manqué de perdre mon collier de trente mille francs.
Et quelquefois, un habitué, ignorant des galanteries parisiennes, fait cette réflexion :
— Douze mille, quinze mille et trente mille, font cinquante-sept mille francs; ce doit être une femme du monde !
C'est cette fille qui me disait un soir :
— On prétend que je suis intéressée ; c'est ridicule! J'aime l'argent, c'est vrai, mais non par intérêt ; j'aime l'argent pour lui-même.
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Parmi les artistes qui m'ont fait Thonneur de venir m'entendre, je cite encore M. Alfred Quidant, un pianiste de beaucoup de talent.
On me dit que ce spirituel musicien a eu une jeunesse fort orageuse.
Mais avec l'âge la raison est venue.
Quidant s'est marié, et aujourd'hui il compose des variations sur le bonheur de la famille.
De temps en temps, les diables noirs reviennent et tourmentent l'artiste.
Les souvenirs de jeunesse renaissent.
Quidant a reçu une invitation pour une soirée brillante, suivie d'un formidable baccarat.
Il se souvient des charmantes émohons du jeu... et va s'habiller.
Alors son regard tomba sur deux gravures qui ornent sa chambre à coucher.
L'une représente un épisode de Trente Ans ou la Vie d'im Joueur.
L'autre le Mauvais Sujet, chassé de son logis et errant de par la campagne avec sa femme en haillons et ses deux pauvres enfants, amaigris par la misère.
Quidant a placé là ces deux gravures pour combattre ses passions.
Quand il voit les deux malheureux petits êtres suivre péniblement leur mauvais sujet de père, Quidant ôte son habit et sa cravate blanche, embrasse sa famille et reste chez lui.
Théodore Barrière, lui aussi, est venu plus d'une fois à l'Alcazar.
Il m'a connue autrefois au boulevard du Temple, où il a habile pendant dix ans.
Alors il avait pour moi, quelquefois, des paroles d'encouragement.
Aujourd'hui il daigne venir m'applaudir.
Barrière est un esprit incisif, mordant!
Je me rappelle une histoire que j'aurais dû raconter dans mon esquisse du boulevard du Temple, mais qui trouvera encore sa place dans ce chapitre.
Alors le futur auteur de cent pièces charmantes venait souvent au café du Cirque, oij il a trouvé, d'ailleurs, un des personnages des F^i/j" BoiisJiommos^ le notaire Verlillac.
Un soir, on vint prévenir Barrière qu'une dame l'attendait dans une voiture.
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li'aulenr so icml auprès de la belle :
— Oh! monsieur, dit la pauvre entant, je viens vous prier de me rendre un grand service.
— Lequel?
— Votre ami G. m'a lâchement abandonnée.
— Que voulez-vous que j'y lasse?
— Dites-lui de revenir.
— Je m'en garderai bien.
Ici la femme délaissée éclate en sanglots. Quelques passants s'arrêtent.
— Consolez-vous, ma chère enfant, dit Barrière en fermant la portière , rentrez chez vous !
— Non, je veux en finir avec la vio I Barrière commençait à s'ennuyer.
— Madame, fit-il, où faut-il dire au cocher de vous conduire?
— A la rivière !
— Cocher I s'écria Barrière, conduisez madame au Pont-Neuf!
3)0 M ÉMOI Kl. S
Le mol était dur! J'ajoute, pour le lecteur sensible, que la dame en question a pris la route du Pont-Neuf, mais que, dans la rue Rambuteau, elle a ordonné à son cocher de rebrousser chemin et de la conduire au café Anglais.