‹ Mémoires de Thérésa, écrits par elle-memeChapitre 5 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

VI

Revenons, pour la seconde fois, à mon concierge des Funambules, ou plutôt à ma visite dans la loge de mademoiselle X..., laColombine.

Il était six heures^ et, à cette heure, les artistes arrivaient seulement au théâtre.

Au fur et à mesure qu'ils entraient chez Charles pour prendre leur clef, j'enviais leur brillante position.

Je voyais des comédiens de près, et cela mu faisait battre le cœur.

La vue des actrices surtout me causait une émotion profonde.

Je ne comprenais pas le luxe de leur toilette, ou plutôt je me disais :

— Mon Dieu! que j'ai donc raison d'aimer le théâtre, puisqu'il suffit qu'on y soit pour être tout de suite aussi bien mise !

J'ai compris plus tard que ce n'était pas tout à fait le théâtre qui donnait ces toilettes-là.

Mademoiselle X... parut.

Sitôt qu'elle me vit, elle me dit :

— Ah! c'est vous, petite... à la bonne heure, vous êtes exacte. Suivez-moi.

Je me levai toute tremblante ; le mot suivezmoi m'avait serré le cœur comme dans un ètau.

Depuis une demi-heure que j'étais là, j'attendais avec impatience le moment de pénétrer dans ce fameux couloir sombre qui menait sur le théâtre, dans les loges, dans les coulisses !

Je suivis mademoiselle X....

Elle me mena dans sa loge.

Tout cet attirail de blanc et de rouge me ravit.

— Allons, dit la Colonibine, essayons le chapeau.

Dli THÉKÉSA 03

Et elle se décoifla rapidement.

— Oh ! fis-je avec regret... déjà!

• — Comment, déjà?

— Oui, répondis-je la figure en feu ; je m'amuse tant ici 1

— Ah! tu t'amuses. Eh bien, reste, petite; tu m'essayeras mon chapeau après la première pièce.

Je sautai de joie.

Mademoiselle X... commença sa toilette; elle se mit le blanc et le rouge que vous savez, s'arqua les sourcils et endossa enfin son charmant costume de Colombine tout à paillettes.

Je la dévorais des yeux, mais mon rêve n'était pas là.

Mon ambition, c'était d'aller sur le théâtre, de visiter les coulisses.

Et je n'osais lui faire cette audacieuse demande.

Mademoiselle X... devina sans doute celle ambition dans mon regard, car lorsqu'elle fut habillée, elle me dit :

— Allons, viens, tu me verras jouer.

J'eus une terrible envie de lui sauter au cou et de l'embrasser.

Le respect me retint.

J'arrivai enfin dans les coulisses.

J'avoue que je fus légèrement désenchantée : ces quinquets fumeux, ces affiches collées sur les décors, tout cet envers, enfin, de la fiction, qui est bien aussi comme l'envers de toutes les joies de ce monde, m'arracha un léger cri de surprise.

Le rideau était levé et l'on jouait.

Que jouait-on? voilà ce que je ne saurais dire.

Tout ce que je me rappelle, c'est que, dans cette pièce, des figurants en habits de ville entraient en scène et faisaient cercle autour de la Colombine qui dansait un pas.

J'étais à peu près seule dans les coulisses pendant que cette danse avait lieu.

Je regardais mademoiselle X..., dont j'admirais Paisance et surtout l'audace.

Car, au moment de faire son entrée, aucune émotion n'était en elle.

Tout à coup j'entendis une voix formidable tonner derrière moi.

C'était celle de M. Billion, le directeur. Il s'adressait à moi :

— Qu'est-ce que tu fais là, petite flâneuse, au lieu d'aller faire nombre?

— Moi ? fis- je la voix tremblante.. . entrer là. .. sur le théâtre ?

— Mais oui... pourquoi pas?... Quand on vient gratis dans des coulisses, on tâche de se rendre utile... Allons, entre, il n'y a jamais trop de figurants dans une pièce. ^

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Et il me poussa.

J'entrai machinalement en scène.

J'eus d'abonl comme un éblouissement.

Toutes ces têtes qui me regardaient, ce lustre, celte rampe, toute cette salie enfin, me donnèrent un étourdissemenl véritable.

Je m'appuyai contre un décor.

Peu à peu cependant, le calme me revint, et jp pus jouir à mon aise du grand plaisir que l'économie proverbiale de ]\i. Billion venait de me donner d'une façon si imprévue.

Je me mis à regarder la salle, mais aussitôt je poussai un cri à moitié éfoufTé.

Je venais de reconnaître ma maîtresse d'atelier, dans une loge avec un mon^ieur que je ne connaissais pas.

Elle aussi me vit, car sa lêle indiqua d'abord un étonnement profond, puis une colère extrême.

Je compris qu'elle ne s'attendait pas à retrouver son apprentie, figurante au théâtre des Funambules, et que ma présence jetait un froid.

Sa colère, que je devinai, me rendit à l'instant même toute ma raison, et, comme affolée de la perspective du fort savon qui m'attendait, je sortis de scène, et, toujours courant, je rentrai à l'atelier.

Le lendemain, ma maîtresse me fit demander. Son front était sévère.

— Thérésa, me dit-elle, jo ne veux pas chez moi de demoiselles qui fréquentent los coulisses

de théâtre et qui figurent dans des vaudevilles des Funambules. J'écris à votre père de venir vous reprendre; vous ne faites plus partie de ma maison... Allez!

Jo relevai la tête.

— Eh bien! oui, répondis-je avec fierté; je m'en vais, et puisque vous ne voulez pas que je sois modiste, je serai artiste ! et vous serez la première à venir m'applaudir.

A partir de ce jour, ma vocation fut décidée.

Je repris le chemin de la maison paternelle préparant en moi-même le discours que j'allais faire à mon père, pour le décider à me mettre au théâtre, lorsqu'on montant l'escalier, je rencontrai une vieille amie, pâle et tremblante, qui me dit:

DE THÉRÉSA 3t»

— Ah ! te voilà, enfin ! J'allais courir le chercher. Monte vite, monte !

Je me sentis pâlir, et je montai rapidement. Un premier et terrible malheur m'attendait à la porte de notre pauvre logement.

Mon père se mourait.

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