CHAPITRE DEUXIÈMK
Ma vii(e au théâtre des Funambule^. — Alexandre Dumas et ses méiuoires. — Sa manière et la mienne. — Pas de politique. — Le concierge Charles Kaljestri. — Un por;ier qui cumule beaucoup d'emplois. — Le directeur. — Une histoire du temps passé. — Trois amis intimes. — Débuts de Frederick Lemaître.
— Colombine. — Sa loge. — Mon entrée dans les coulisses.
— Suprêmes émotions. — Monsieur Billion et son économie. — Je figure.— Ma maîtresse dans la salle. — Mon premier malheur.
Il me semble avoir suffisamment souligné, dans le chapitre précédent, mon amour précoce pour le théâtre, aussi ne s'étonnera-t-on pas de la joie que j'éprouvai le jour où l'une de mes dixhuit maîtresses me donna l'ordred'aller essayer un
chapeau à M'" X**"", Colombine des Funambules, el ce, le soir, dans sa propre loge.
Je me pomponnai de mon mieux, et, dès six heures, je me présentai toute rougissante d'émotion et de plaisir chez le concierge du théâtre.
Ceux qui ont vécu comme moi sur le boulevard du Temple, se rappellent quelle était, à cette époque, Feutrée des artistes du théâtre des Funambules.
Une fois pour toutes, il faut que je prévienne le lecteur qu'il m'arrivera souvent, à chaque pas que je ferai dans mon récit, de raconter ce que j'aurai vu et ce qu'on m'aura dit, et de répéter au public des anecdotes qui l'intéresseront, comme elles m'ont intéressée moi-même.
Il me paraît, du reste, malgré mon peu d'habitude de ces sortes de choses, que c'est ainsi que des Mémoires doivent cti-e écrits.
Je n'ai pas la prétention d'intéresser constamment le lecieuren lui parlant de ma petite personne, et, d'ailleurs, je ne fais en cela que m'approprier la manière d'Alexandre Dumas.
Qu'on se rassure pourtant : toute imbue que je sois de son exemple, je ne raconlerai aucune révolution et laisserai tranquilles les hommes politiques de mon temps.
Cette explicalion donnée, je reviens à mon modeste concierge du théâtre des Funambules.
Ce concierge se nommait Charles. — Je ne suis pas bien sûre que son autre nom n'était pas Kalpestri.
Charles était une organisation étonnante.
Il cumulait mille emplois.
Concierge, il écrivait des pantomimes, y figurait à l'état d'acteur, et construisait à ses moments perdus des trucs pour le théâtre.
C'est à lui que le fanatique public des Funambules est redevable de ces potirons qui se changeaient en chars, et de ces bocaux de cornichons qui devenaient des tableaux de famille.
11 avait une grande admiration pour son direc leur, M. Billion, dont la profonde économie l'étonnail, lui qui, avec cent francs par mois qu'il gagnait à tous ces métiers, résolvait cependant des problèmes insensés d'économie sociale.
On m'a conté, à propos des Funambules et de son directeur, quelques détails que je ne crois pas trop connus.
lin 1825 ou 30, le théâtre des Funambules donnait encore des parades à la porte.
Les artistes devaient à tour de rôle, avant de charmer le public à l'intérieur, le dérider à l'cxtcrieur.
Parmi ces artistes, il en était trois qui s'aimaient d'une amitié réelle.
Quand je dis trois artistes, je me trompe : je devrais dire deux comédiens et un employé.
Le premier, était le roi du théâtre, et, de par son mérite, avait été gracié de la parade extérieure; il jouait les Arlequins.
Le second, moins favorisé, remplissait sur les tréteaux de la porte le rôle sacrifié de l'ours; il jouait les Léandre.
Le troisième, l'employé, allumait les quinquets; il était second lampiste du théâtre.
Ces amis, jeunes tous trois, étaient dévorés d'ambilion, les deux derniers surtout.
Ils jalousaient la haute fortune de leur ami l'Arlequin , qui gagnait jusqu'à soixante-dix francs par mois et avait di'oit à deux chandelles par soirée dans sa loge.
De vrais feux !
La bataille de la vie cummenç^d, et chacun
d'eux cherchait nuit et jour cette fameuse clef qui ouvre la porte de la fortune.
La clef fut longue à trouver, paraît-il, puisqu'ils mirent plus de vingt ans à faire celte trouvaille.
Mais aussi, voyez quel bizarre changement celle porte, une fois ouverte, a apporté dans la position respective de chacun des trois amis.
L'Arlequin, si jalousé, si envié, n'arriva qu'à attraper une place de modeste figurant au Cirque du Châtelet.
Le Léandre, l'ours, devint un grand comédien.
Et le troisième, le lampiste, fut un financier sérieux.
Le premier se nommait Thys, Le second Frederick Lemaître, Va le troi:>ième Billion.