‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 35 sur 84 · PHOTIN · texte numérisé non relu

PHOTIN

Ta douleur, ô Reine, n'entraînerait pas seulement à la pitié, mais à la démence les hommes et les bétes... Quel cœur de diamant entre les pôles ^ résisterait à tes plaintes amères^ Dépose ta faute, en la confessant, et tu seras peut-être,

*Sur la terre est resté au bout de la plume. (A.) Vers un peu long. Un savant Tappelerait hy perça talectique. (A.) Remarquez cet « entre les pôles » , expression exquise* (A.) Encore faUiiit-il ici nn point d^interrogation. (A.)

tia VIE D'ALFIB&I.

nobie ou à tonte autrç reine bonne à mettre en tragédie, la seule raison que j'en eusse , c'est que depuis un siècle je royais dans Tantichambre de ma maîtresse de fort belles tapisseries où était reprë* sentée toute l'histoire deCléopàtre et d'Antoine.

Ma maîtresse fut guérie de son indisposition, et aans m'inquiéter autrement de ce ridicule essai da bavardage dramatique , je le plaçai sous un des coussins de son lit de repos, où il resta oublié pendant une année , et c'est ainsi que tant par cette dame qui s'y tenait habituellement, que par beaucoup d'autres, que le hasard y faisait asseoir, entre ce lit et le coussin furent couvées, pour ainsi dire, mes prémices tragiques.

Mais plus ennuyé , plus furieux que jamais de

mais du moins que ne puis- je encore de Harcus i... Disrmoi, ne le reverrai-je pas?... Je tombe pour lui... Hélas I dois-je mourir sans lui ?

Et ce beau drame continua du même train aussi long-temps que le papier dura. Il arriva ainsi jusqu^au milieu de la première scène du troisième acte ; et alors, soit que la raison qui faisait écrire l'auteur n'existât plus, soit qu'il n'eût plus rien dans sa plume^ sa pauvre petite barque demeura engravée pour le moment, étant d'ailleurs trop mal lestée, et n'ayant pas même une charge qui l'aidât seulement à faire naufrage.

C'est déjà trop, je pense, des vers que je viens de transcrire pour donner une idée non équivoque du savoir faire de l'au-* teur au mois de janvier 1774.

' Deux syllabes reste'cs au bout de la plume, par l'effet du de'lîrc de la passion, (A.)

VIE B'ALPISftl. Sif

cette yid ifesdave, an mois de mai de celte même année lT7fc, je pris tout-à-coup la résolution de partir pour Rome, pour voir enfin si les voyages et l'absence pourraient me guérir de cette passion maladive. Je saisis Foccasion d'une violente que^ relie que j'eus avec ma maltresse (ces occasions n'étaient que trop firéqu^tes) , et le soir, je revins ehez moi sans rien dire. J'employai tout le jour suivant à lEaire mes préparatib. Ce jour-là, je ne retojvBai pas chez elle , et le lendemain , au petit point du jour, je pris la route de Milan. La dame ne le sut que la veille au soir (elle l'apprit sans doute de qudqu'un de mes gens j ; ce même soir , assesç tard, elle me renvoya, suivant l'usage, mes lettres et mon portrait. Ce message commença déjà à me troubler, et ma résolution chancela ; toutefois, ayant repria courage, je partis pour Milan, comme je l'ai dit J'arrivai le soir àNovarre. Tout le jour, j'avais été tiraillé par cette passion déplorable, et voici que le repentir, la douleur, la lâcheté, me donnent tn cœur un si terrible assaut, que toute raison devenant vaine, sourd à la vérité, je change touti*coupde résolution. J'avais pris avec moi un abbé français; je le laisse continuer le voyage avec ma voitnre et mes domestiques, etleur dis d'aller m'atr tendre à Milan. Resté seul sur la route, je saute sur un cheval, six heures avant le jour, avec un postillon ponr guide ; je cours toute la nuit, et le lendemain de bonne heure je me retrouve à Turin ; mais ne voulant pas, en m'y montrant, devenir la fable de tout le monde, je n'entre pas dans la ville : je m'ar^

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rtte dans une mauraise petite auberge du faubourg» d'où j'écris humblement à ma maîtresse irritée, la suppliant de me pardonner ce coup de tète et de Touloir.bien m'écouter un moment. La réponse ne

se fait pas attendre : c'est Elie qui me la rapporte, Élie que j'avais laissé i Turin pour prendre soin de mes affaires pendant mon voyage, qui devait être d'un an , Élie toujours destiné à guérir mes blessures ou à les cacher. L'audience m'est accordée, je pénétre dans la ville, coiHme un proscrit, au tomber de la nuit, j'obtiens dans toute son étendue le plus honteux des pardons, et, au point du jour, je repars pour Milan. Il avait été convenu entre nous que dans cinq ou six semaines, ma santé me fournirait un prétexte pour revenir à Turin. Et tour à tour ainsi ballotté entre la raison et la folie , la paix était à peine conclue que de nouveau, seul avec mes pensées sur la grande route, je ne me re* trouvai plus sensible qu'à la honte de ma faiblesse et de ma lâcheté. C'est ainsi que j'arrivai à Milan, déchiré de remords, dans un état ridicule tout à la fois et digne de pitié. Je ne savais pas alors, mais je sentais par expérience cette belle, élégante et profonde parole de Pétrarque , de notre maître en amour :

ce Que celui qui comprend est vaincu par celui qui veut. y>

Je restai à peine deux jours à Milan , toujours rêvant, et cherchant tantôt le moyen d'abréger ce maudit voyage, tantôt un prétexte pour le prolon—

VIE d'alfieri. 213

S&r, au lieu de revenir comme je l'avais promis. J'aurais voulu me voir libre, mais je ne savais ni ne pouvais reconquérir ma liberté. Cependant, comme il n'y avait 'pour moi de paix que dans le mouvement et la distraction des voyages, je me rendis en toute hâte à FlorencjB , en passant par Modène, Panne et Bologne. De Florence, où je ne pus m'ar« rèterplus de deux jours, je partis aussitôt pour Piseet Livourne. Dans cette dernière ville, je reçus les premières lettres de ma maîtresse, et ne pouvant rester loin d'elle plus long-temps , je pris immédiatement la route de Lerici et de Gènes. A Gènes, je laissai mon abbé et ma voiture, qui avait besoin d'être réparée, et je partis à franc étrier pour Turin, où j'arrivai dix-huit jours après en être sorti pour un voyage d'un an. Cette fois encore, j'y entrai de nuit pour ne pas me faire chansonner d'an chacun . Voyage vraiment burlesque, qui cependant me coûta bien des larmes.

J'avais une éjgide contre les railleries de mes connaissances et de mes amis ; ce n'était pas une bonne conscience, mais un visage sérieux et froid comme le marbre. Aucun d'eux ne s'avisa de me faire compliment sur mon heureux retour, retour malheureux an contraire ; car devenu à mes yeux le plus méprisable des hommes, je tombai dans un tel Aaissement et dans une mélancolie si profonde, que si cette situation se fut prolongée, je devenais fou, ou mon front éclatait, comme, en efiet, l'un ou l'autre faillit m'arriver.

Cependant je traînai encore ces viles chaînes de-

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