‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 38 sur 84 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CLiOPATRB, ISUËNE.

CLEOPATRI.

Que faire?,,. Dieux justes t... Je ne yoi« auou^ moyeu 4o

fuir l'horrible précipice. Pas une situation que je n* en visage

dans ma pensée, si triste et honteuse qu'elle soit, et parmi

tous les dangers qui me pressent, insensée I pas une que j*ose

affronter ou éviter. Des doutes cruels déchirent mon âme |

et sans me donner la mort , ils ne me laissent ni le repos, ni

la vie. Je frémis d'horreur ; l'honneur et l'empire ne sont

pas le prix d'une affreuse trahison. Il me semble que je les

éperdus l'un et l'autre; et Antoine, oui, Antoine, souvent je

le vois parmi les ombres , qui crie vengeance et m'entraîne

Avec lai. Voilà donc, 6 remords, jusqu'où s*étend votre pou- Toirl

232 VIE b'alfieri.

Non content d'avoir ennuyé le bon pèrePaciaudi pour lui arracher une censure démon second essai , j'allai encore en importuner beaucoup d'honnêtes

ISMÂNB.

Si tu as pitié de toi-méme,rcprime ces mou vemens d*un cœur désespéré ; tu ii*as d'autre crainte que de ne pas revoir ce fidèle amant? Tu ignores encore s*il est vainqueur ou vaincu, s'il est ou s'il n'est plus

CLiOPATAI.

Et s'il vivait encore, de quel front , de quel air oserais- je m'offrir à lui, après l'avoir trahi T Quelle est donc cette majesté secrète de la vertu, qu'un coupable ne puisse soutenir même ses regards T

ISMÉMI.

Non, reine, il n'est pas si coupable, le cœur qui éprouve encore de tels remords

CLiOPATREtf

Oh ! oui, je sens des remords, et la nuit, et le jour ; seule ou au milieu de vous, partout ils me poursuivent, et leur aspect funeste ne me laisse pas un seul moment de repos ; mais vainement ils crient. Ils ne serviront qu'à pousser mon âme à de plus sombres résolutions. Ne sais-tu pas quel est mon cœur? Je roule dans mon âme mille noires pensées. Mais le doute cruel , pire que tous les maux , me défend toujours un choix, hélas ! trop nécessaire.

ISMÈNB ^.

Pourquoi, à Cléopâtrel as- tu la première livré au soufBo

' Ces interpellalions d^Ismène, beaucoup plus digues d^un juge fiscal que de la confidente d^une reine, m'ont tant soit peu diverti et m^ont souUge', en me faisant rire, de Tennui de recopier cela (Â).

VIE b'alfieri. 333

gens y entre autres le comte Augustin Tana. Nous étions du même âge , et il avait été page du roi, à l'époque où j'étais moi-même à l'académie. Notre

des vents les voiles de l'Egypte, lorsque tant de navires amis coaTraient la mer d'Actium T Et quand le monde attentif à la grande querelle ne savait encore à quel vainqueur se donner eu proie, pourquoi cette fuite imprudente?

CLÉOPATKS.

Ce n'est pas l'amour qui empoisonnait toutes mes heures. Je n'ai jamais cédé qu*à Tambition do commander. J'ai essayé, et jamais en vain, de toutes les voies qui pouvaient me conduire avec gloire à ce haut faite. Toute autre passion chez moi a été subordonnée à celle-ci, et celles d'autrui sont Tenues en aide à la mienne. César, le premier, ceignit mon front superbe du grand diadème ; et alors ce ne fut pas à l'Egypte seule que je dictai des lois> tout ce que Rome avait asservi de contrées, et celui qui avait vaincu Rome, j'ai vu ^ut cela obéir un jour à mes ordres. Mon cœur était le prix de cette illustre couronne, et aucun ne l'a obtenu qui n'ait dû commencer par soumettre le monde. Ce trône à qui j'avais immolé depuis si long-temps la vertu, et l'honneur, et la foi, je n'ai pas voulu le laisser au hasard de l'événement et

au sort inégal des armes infidèles J'ai voulu le garder,

et je l'ai perdu par ma fuite..... Mon pied chancelle sur ce trône aujourd'hui sans défense ; et pour désarmer le vainqueur ennemi, il ne me reste plus que mes larmes Douleur tardive; les laimes n'effacent pas une telle faute et ne font que . me dégrader encore.

ISHÈNB.

Heine, ta douleur réveille la pitié dans tous les cœurs; mais la pitié, que peut-elle? Rentre en toi-même, essuie ces larmes et envisage d'un regard plus assuré tous les mal->

éducatioa avait dooc été à peu près la même ; maia lui ^ depuis sa sortie des pages , s'était constam* ment appliqué à rétqde deii littérature» italieoae

heurs qui te menacent ; ne te soumets pas, une âme royale cloil teujoiari se montrer supérieure à ses infortunes. Bâtotm » metaeB «uTre les moyens qui te paraîtront les meittears pour sauver ev du moins po«r défendre ten empire.

GLiOTATHS.

Des moyens, je n'en vois ^ucmi» tant que Tissue du grand combat est encore ignorée * ; et je ne feux pas ajouter une faute nouvelle k celles <|U9 d^à j'ai eommises, avant que Tévéï^emeiit «e me soit f oniitt* J'ai laissé la mer inconstante d'Aotiuin «ouverte ^e vaisseaui, d'armes et de soldats intré" pides. Il y eut un jour où l'onde ae vit teinte de la pourpre du sang, pMir la honte et le malheur de Rome, L'armée qui avait Antoine ^ aa tête était la plus nombreuse et la plus aguerrie, et ses navires, élevant au- doHus des flots leurs roatres mena* çgus , semblaient railler de leurs masses imposantes les mes* quinea et frêles harques de 90tre fier ennemi. Oui , c'est la vérité ; mais depuis long- temps Auguste avait dans son {Murti la ftirtune et les dieux, et qui le» a pour ennemis, vainement lesdéfîe>liainteAantqu« la fortune est lasse d'Antoine, main* tenant que lea pensées d'Auguste sont encore un mystère^ maiotejaant que, toute tremblante, je forme des vœux inutt* les... et pour qui?... Dans le doute horrible où je suis de ma future destinée, seule en proie au délire» en proie à une douleur mortelle, que puis- je encore espérer? Tout me dit dans le cœur, que je suis vaincue, qu'il n'est aucun moyen d'é* chapper à la mort... à une mort infâme.

' Encore un vers faux d'accent, et si lourd que six paires de bœufs ne pourraient le traîner ; voilà pourtant ce que j^ai fait publiquement réciter à ma première comparution lar la scène italienne (À).

et friBcaise , et il s'était formé le go^t t sartont dans la haute critique, s'attacbant à la philoaopliie, de préféreuce à la grammaire.

isMàni.

Il n'eit pai temps eucora de renoneer à tout •qpoir... Qui mi si U fortune n'aura paa tourné le dot à nos ennenity ou si Auguste vainqueur, prenant pitié de tes larmes» ne te rendra pss tout ce que tu as reçu^ un jour, et de César et d'Antoine?

CLÂOPATRE.

Je pourrai nourrir mon cœur d'espérance, quand |e verrai d'un côté le vainqueur, de F autre le vaincu ; mais tant que la fortuoe flotte incertaine entre les deux rivaux, il me faudra traîner dans une douleur vaine des jours tristes et affligés... Je pleurerai non de douleur seulement, mais eneorede eolère M de honte. Mais Diomède s*avance mon ecMir palpite.

8CÈNB SECONDS.

DIOMllDSi GLiOPAXRB, ISMftKX.

GL&OPATU.

Fidèle Diomède, est-ce la vie, est-ce la mort que tu m'apportes T.. . Qu'as-tu découvert?... mon destin est ilaccompliT... Parle.

DIOHÊDB.

Heine, j'allais m'acquitter de tes ordres, lorsqu'on descenclant sur le rivage de la mer, j'ai vu Taveugle multitude se précipiter vers le port; j'entends des cris confus. Est-ce la joie, la douleur ou Tétonnement, je ne le demande pas; je cours moi-même, et bientôt la cause fatale de cette grande funsar ne m*est que trop bien connue, Un petit nombre de

236 viB b'alfibri.

La finesse , la grâce et Télégance de ses observations au sujet de ma malheureuse Cléopàtre, feraient bien rire le lecteur, si j'avais le courage de lui en faire part ; mais l'aiguillon en serait pour

navires fugitifs et fracassés, misérables débris de nos flottes superbes, étaient l'objet des perverses clameurs de la foule toujours prompte à railler ceux qu'elle a cessé de craindre,

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