‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 55 sur 84 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

Court séjour 'à Turin. — < J'y assiste à la représentation de

Virginie.

Je goûtai à Turin quelques plaisirs, mais j'y éprouvai plus de déplaisirs encore. Revoir les amis de sa première jeunesse, et les lieux que l'on a connus les premiers, retrouver chaque plante, chaque pierre, en un mot, tout ce qui a éveillé nos premières idées et nos premières passions, c'est là, sans doute, une bien douce chose. Mais d'un autre côté,

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Yoir beaucoup de ces compagnons de mon adoles* cence, qui, du plus loin qu'ils m'apercevaient dam une rue, évitaient ma rencontre, ou qui, pris au dépourvu, m'adressaient à peine un salut glaciali si même ils ne détournaient la tète, des gens i qui je n'avais jamais rien fait que témoigner une amitié cordiale, voilà qui me perçait le cœur, mais qui m'eût fait plus de mal encore, si le petit nombre de ceux qui m'avaient conservé de la bienveillance ne m'avaient appris que les uns me traitaient ainsi parce que j'avais* écrit des tragédies; les aotres parce que j'avais beaucoup voyagé ; d'autres parce que j'avais reparu dans le pays avec trop ds chevaux : des petitesses en somme, petitesses excusables cependant, trés-excusables même quand on connaît les hommes, et que l'on s'examine soimême avec impartialité ; mais dont il faut se défén* dre autant que possible, en quittant ses concitoyens lorsqu'on ne veut pas faire ce qu'ils font ou ne font pas, lorsque le pays est petit et les habitans désœuvrés ; lorsqu'enfin on a pu les offenser involontairement, par cela seul qu'on a essayé de faire plus qu'eux, en quelque genre que ce soit, et de quelque façon qu'où l'ait essayé.

Un autre morceau très-amer qu'il me fiiUait pourtant avaler à Turin, ce fut l'inévitable nécessité do paraître devant le roi, qui devait se tenir poar of* fensé de voir que je l'eusse renié hautement en m'expatriant pour toujours. Toutefois, vu l'es asa^ ges du pays et la position même où je me trouvais, je ne pouvais me dispenser d'aller le saluer ûi lui

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faire ma cour , sans passer à bon droit pour un homme extravagant, insolent et mal élevé. J'étais à peine arrivé à Turin, que mon excellent beau* frère» alors premier gentilhomme de la chambre» me sonda aussitôt avec inquiétude^ pour savoir si je voulais ou non me présenter à la cour. Mais je le tranquillisai immédiatement, et lui mis du tmume dans rftme» en lui disant que c'était bien mon intention; et comme il insistait sur le jour, je DQ voulus pas différer. Dès le lendemain, j'allai . chez le ministre. Mon beau-frère m'avait dit que le gouvernement était alors pour moi dans d'excellentes dispositions, que je serais fort bien reçu » qu'on avait même quelque désir de m'employer. Cette faveur que je méritais pas, et i laquelle j'étais loin de m'attendre, me fit trembler. Mais l'avis était bon» j'arrangeai mon maintien et mes discours de manière à ce qu'on ne pût ni me surprendre ni m'engager. Je dis donc au ministre que, passant par Turin, j'avais cru de mon devoir d'abord de loi rendre visite, et ensuite de solliciter par son intermédiaire la faveur d'être admis devant le roi, uniquement pour ofFrir mes hommages à S. M. Le ministre m'accueillit avec des manières char* mantes, et je dirais volontiers qu'il me fit fête. De parole en parole, il finit par me laisser entrevoir d'abord, puis par me dire positivement, que le roi verrait avec satisfaction que je voulusse me fixer dans ma patrie ; que mes services lui seraient agréables ; que je pourrais me distinguer ; et autres niaiseries pareilles. Je tranchai droit dans le vif, et

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répondis sans la moindre hésitation qae je tournais en Toscane pour y continuer mes étndes et l'impression de mes ouvrages ; que J'avais trentecinq ans ; que c'était un &ge où l'on ne pouvait plus guère songer à prendre une direction nouvelle , et qu'ayant embrassé la profession des lettres, je voulais y persévérer, à tort ou A raison» pendant tout le reste de ma vie. Le ministre répliqua que la carrière des lettres était une belle et bonne chose, mais qu'il existait des occupations plus grandes et plus importantes, pour lesquelles j'avais et devais me sentir de la vocation. Je le remerciai poliment, mais je persistai dans mon refus. J'eus même assez de modération et de générosité p our ne pas infliger à ce digne et excellent homme d'inutiles mortifications qu'il eût pourtant bien méritées. Je pouvais encore lui laisser entendre que leurs dépèches et toute leur diplomatie me paraissaient et étaient assurément quelque chose de beaucoup moins grave et de beaucoup moins élevé que des tragédies, qu'elles fussent de moi ou de tout autre. Mais ce sont gens que l'on ne convertit pas ; et moi, par caractère, je ne dispute jamais, sinon, et rarement encore, avec ceux dont les maximes s'accordent avec les miennes ; avec les autres, j'aime mieux, dès le premier mot, me tenir pour battu en toute chose. Je me contentai donc de répondre négativement. Ma résistance et mon refus arrivèrent sans doute jusqu'au roi par le canal du ministre; car, le lendemain, lorsque j'allai le saluer, S . M. ne me dit mot à ce sujet, ce qui ne l'empèchs^

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pas de me recevoir avec la grâce et Textrème amabilité qai lui sont naturelles. C'était, il règne encore S Yictor Amédée II, fils de Charles Emmanuel, sous le règne de qui je suis né. Quoique j'aime fort peu les rois en général , et les rois absolus encore moins que les autres, je dois pourtant dire, pour être sincère, que la race de nos princes est excellente en somme, et surtout quand on la compare à presque toutes celles qui régnent aujourd'hui en Europe. J'avais pour eux au fond du cœur plus d'afiection que d'éloignement ; car ce prince, et le dernier qui Ta précédé sur le trône, n'ont jamais eu que de fort bonnes intentions, ont toujours mené la conduite laplus sage et la plus exemplaire, et ont feit ou font encore à leur pays plus de bien que de mal. Toutefois, quand on vient à songer et à sentir vivement que le bien et le mal que font les rois dépendent uniquement de leur volonté, il faut frémir et se sauver. Et c'est ce que je fis au bout de quelques jours, ce qu'il en fallut pour revoir mes pa-* rens et mes connaissances de Turin, et pendant la meilleure partie de ce peu de jours, m'entretenir avec charme et profit pour moi, avec mon incomparable ami, l'abbé de Caluso, qui remit aussi un peu d'ordre dans ma tète, et me tira de la léthargie où l'écurie m'avait plongé, et pour ainsi dire enseveli.

* Il ne faut pas oublier qu'Alfieri écrivait, vers 1790, cette partie de ses Hémoires.

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Pendant que j'étais à Turin, il m'arrÎTa d'assister» sans qne j'en eusse une grande envie^ à une reprè' sentation publique de ma Virginie, donnée sur U même théâtre où neuf ans auparavant on avait joué la Cléopàtre, et par des acteurs à peu {Nrès aussi habiles. Un de mes anciens amis de F Académie avait préparé cette représentation avant qoe je n'arrivasse à Turin, et sans savoir que je dusse y arriver. Il me demanda de touloir bien rn'em-* ployer i former un peu les acteurs, comme je l'avais déjà fait pour la Cléopàtre. Mais moi dont le talent s'était peut-être un peu développé^ moins pourtant que l'orgueil, je ne voulus m'y prêter en rien ; je savais trop bien ce qu'il en était de nos acteurs et de notre parterre. Je ne voulus donc à aucun prix devenir le complice de leur incapacité, qui m'était parfaitement démontrée, avant que j'eusse besoin de les entendre. Je savais qu'il aurait fallu commencer par l'impossible, c'est-à-dire leur enseigner à parler et à prononcer l'italien au lieu du vénitien, à réciter leurs r61es eux-mêmes, et non par la bouche du souffleur , à comprendre enfin, (car, ce serait exiger trop si je disais à sentir) , non, i comprendre simpiepient ce qu'ils voudraient faire passer dans Tàme de leurs auditeurs. Mon refus» on le voit, n'était pas si déraisonnable, ni mon orgueil si déplacé. Je laissai donc mon ami y penser pour moi et me bornai à lui promettre bien malgré moi d'assister à la représentation. Et en effet j'y allai, intimement convaincu d'avance que^ de mon vivant, il n'y avait pour moi à recueillir sor

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tucvii théfttre d'Italie ni loaange ni bl&me. La Virginie obtint précisément la même attention et le même snceès qu'avait obtenus dans son temps la C(6opàtre. Comme Ciéopàtre encore, elle fut re« demandée pour le lendemain. Mais pour mon éempte, on peut bien le croire, je n'y retournai pas. C'est à dater de ce jour que commença mon désenchantement de la gloire, qui depuis a toujours été en augmentant. Toutefois je^persisterai dans la résolution que j'ai prise d'essayer encore pendant dix ou quinze ans, jusqu'à l'approche de ma soixan^ taine, d'écrire dans deux ou trois genres de nou- Telles compositions. Je le ferai de mon mieux et avec tout le soin dont je suis capable. Je veux avoir, en mourant ou en vieillissant, l'intime consolation de me dire qu'autant qu'il a été en moi, j'ai satisfait à l'art et à moi-même. Quant aux jugemens des hommes d'aujourd'hui, je le répète en pleuvant, mais tel est encore en Italie Tétat de la critique, qu'il ne faut en attendre ou lui demander ni la louange ni le blâme. Je n'appelle pas louange, eelle qui ne distingue point, et ne sait pas, en donnant raison d'elle-même , encourager l'auteur , comme aussi je n'appelle point blâme celui qui n'enseigne pas à mieux faire .

Je souffris mal de mort à cette représentation de ma Virginie, plus encore qu'à celle de la Ciéopàtre, mais pour des motifs tout différons ; je ne veux pas m'y appesantir davantage. Celui qui a le goût et l'orgueil de l'art saura les deviner assez ; tout autre les trouverait inutUes et ne les comprendrait pas.

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En partant de Turin, j'allai passer trois joars à Asti, auprès de mon excellente et vénérable mère. Lorsqu'ensuite nous nous séparâmes, il y eut beaucoup de larmes de versées, car nous presseations l'un et Tautre que nous ne nous reverrions plus. Je ne dirai pas que j'éprouvais pour ma mère une tendresse aussi vive que je l'aurais dû, que je Taurais pu; depuis l'âge de neuf ans, j'avais cessé de vivre auprès d'elle, et ne l'avais revue que pour ainsi dire â la dérobée, et pendant des heures. Mais mon estime, ma reconnaissance, ma vénération pour elle et pour ses vertus n'ont jamais eu de bornes, et n'en auront jamais aussi long-temps que je vivrai. Que le ciel lui accorde une longue vie ; elle l'emploie si bien pour le bonheur et l'édification de toute la ville qu'elle habite ! Elle m'aime de l'amour le plus profond, et bien plus que jamais je ne l'ai mérité. Aussi le spectacle de son immense et sincère douleur, quand je me séparai d'elle, me laissa dans le cœur une amertume que j'y retrouve encore.

Dès que je fus sorti des états du roi de Sardaigne, je crus sentir que je respirais plus à l'aise, tant pesait lourdeipent encore sur ma tète ce qui pouvait rester du joug natal que déjà pourtant j'avais brisé. C'est au point que pendant le peu de temps que j'y demeurai, chaque fois qu'il m'arrivait de me trouver en face de quelques personnages influens du pays, j'avais plus l'air à mes yeux d'un affranchi que d'un homme libre. Je ne pouvais m'empécher de me rappeler le mot admi-

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rable de Pompée venant en Egypte se mettre sons la garde et à la discrétion d'un Photin : ce Celui qui entre dans la maison d'un tyran, s'il n'est esclave, le devient. x> De même celui qui par désœuvrement ou par passe-temps rentre dans la prison qu'il avait quittée, risque fort d'en trouver la porte fermée, quand il voudra sortir, tant qu'il y reste des geôliers.

Pendant que j'approchais de Modène, les nouvelles que j'avais reçues de mon amie venaient tour à tour remplir mon cœur de peine ou d'espérance, mais toujours d'une grande incertitude. Les dernières, reçues à Plaisance, m'annonçaient enfin qu'elle était libre de quitter Rome, ce qui me ravissait de joie ; car Rome était le seul endroit où il me fftt désormais impossible de la voir ; mais, d'un autre côté, les convenances avec leurs chaînes de plomb me défendaient impérieusement de la suivre, même alors. Ce n'était qu'avec beaucoup de peines, et en faisant à son mari d'énormes sacrifices d'argent, qu'elle avait fiai par obtenir de son beau-frère et du pape la permission d'aller en Suisse aux eaux de Baden : car sa santé se trouvait alors sensiblement altérée par tant de dégoûts. Elle était donc partie de Rome au mois de juin 178&', et longeant les côtes de FÂdriatique par Bologne, Mantoue et Trente, elle se dirigea vers le Tyrol, précisément à la même époque où ayant quitté Turin, je retournais à Sienne par Plaisance, Modène et Pistoja. Cette pensée que j'étais alors si près d'elle, pour nous voir bientôt encore séparés de

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noufeauy et si loiQ Ton de raatre, me deuBait en même temps aae émotion de dovlear et de j^îair. J'aurais bien pa envoyer directement en Toseane ma voitnre et mes gens, et m'en allant senl à firano étrier par la traverse, j'avais chanee de la rejoindra bientôt, et dn moins je l'aurais vue. Je désiraie, j« eraignais, j'espirus, je voulais, je ne voulais ploe; anxiété que seuls connaissent ceux qui vraiment oal aimé 1 Et il en est peu . Le devoir finit par l'emporter, le devoir et l'amour, non de moi, maie oeloi que j'avais pour elle et pour son honneur ; je cou-* tinuai donc ma route en pleurant et en blasphémant, et toujours accablé sous le poide de ma douloureuse victoire, j'arrivai i Sienne, après an voyage d'environ dix mois. Je retrouvai dans Gori un consolateur qui jamais ne m'avait été plus néoeseaire pour m'apprendre i traîner encore ma misteable vie et à fatiguer l'espérance.

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