‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'Asti, écrits par lui-mêmeChapitre 56 sur 84 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Voyage en Alsaeo. — Je revois mon amie. — Je fais le plan de trois nouvelles tragédies. — Mort inattendue de mon cher Oori & Sienne.

Peu de jours après moi, arrivèrent à Sienne mes quatorze chevaux ; j'y avais laissé le quinzième sous la garde de mon ami : c'était mon beau feave, mon

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FidoS le même qai dans Rome avait plusieors fois reçu le doux iardeau de ma bien-aimée, et c'était aeaei poar me le rendre pins cher à lui seul que tonte ma nouvelle troupe. Toutes ces bétes me reteaaieiil en même temps dans la distraction et l'oisiveté. Les peines de cœur venant à s*y joindre, j'essayai vainement de reprendre mes occupations Uttiraires. Je laissai passer une bonne partie de juin et tout le mois de juillet où je ne bougeai pas de Sienne» sans foire autre chose que quelques ▼ers. J'achevai cependant plusieurs stances que manquaient encore au troisième chant de mon petit poème, et je commençai même le quatrième et dernier. L'idée de cet ouvrage, quoique souvent interfMipD, repris à de longs intervalles et toujours par fragmens, et sans que j'eusse aucun plan écrit, était restée néanmoins très-fortement empreinte dans mon cerveau. Ce à quoi je voulais surtout prendre garde, c'était à ne le pas faire trop long, ce qui m'eût été bien facile, si je me fusse laissé entraîner aux épisodes et aux ornemens. Mais pour en faire une œuvre originale et assaisonnée d'une agréable teneur , la première condition , c'était d'être court. Voilà pourquoi dans ma pensée il ne devait d'abord avoir que trois chants ; mais la revue des

^ Nous nous serions reproché de traduire en français le nom donné par Alfîeri à son cheval favori. C'est aussi le nom du chien de M. de Lamartine, ce cher Fido qu'il a immordani Jocelyn. {ffoîê du Traducuur.)

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comeillersm'en déroba presque tout un, et il fallut en faire quatre. Je ne suis pas trop sûr cependant, dans mon Ame et conscience, que toutes ces interruptions n'aient bien eu leur influence sur Tensemble du poème et qu'il n'ait l'air un peu décousu.

Pendant que j'essayais de poursuivre ce quatrième chant, je ne cessais de recevoir etd'écrirede longues lettres ; ces lettres peu à peu me remplirent d'espérance et m'enflammèrent de plus en plus du désir de revoir bientôt mon amie. Cette possibilité devint si vraisemblable, qu'un beau jour ne pouvant plus y tenir, je ne confiai qu'à mon ami où je voulais me rendre, et feignant une excursion à Venise, je me dirigeai du côté de l'Allemagne. C'était le k août, un jour, hélas I dont le souvenir me sera toujours amer. Car tandis que content et ivre de joie j'allai chercher la moitié de moi-même, je ne savais pas qu'en embrassant ce rare et cher ami, quand je croyais ne me séparer de lui que pour six semaines, je le quittais pour l'éternité. Je ne pais en parler, je ne puis y songer sans fondre en larmes, aujourd'hui encore après tant d'années. Mais je ne reviendrai pas sur ces larmes; aussi bien je me suis etForcé ailleurs de leur donner un libre cours.

Me voici donc de nouveau sur les grands chemins. Je reprends ma charmante et poétique route de Pistoja à Modëne, je passe comme une éclair i Mantoue, à Trente, à Inspruck, et de là par la Souabe j'arrive à Colmar, ville de la Haute- Alsace,

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sar la rive gauche du Rhin. Près de cette ville, je retrouvai enfin celle que je demandais à tous les échos, que je cherchais par tout, et dont la douce présence me manquait depuis plus de seize mois. Je fis tout ce trajet en douze jours, et j'avais beau courir, je croyais à peine changer de place. Pendant ce voyage la veine poétique se rouvrit en moi, plus abondante que jamais, et il n'y avait guère de jour où celle qui avait sur moi plus d'empire que moi-même ne me fit composer jusqu'à trois sonnets et plus encore. J'étais tout hors de moi à la pensée que sur toute cette route chacun de mes pas rencontrait une de ses traces. J'interrogeais tout le monde, et partout j'appprenais qu'elle y était passée environ deux mois auparavant. Souvent mon cœur tournait à la joie, et alors j'essayais aussi de la poésie badine. J'écrivis, chemin faisant, un chapitre à Gori, où je lui donnais les instructions nécessaires pour la garde de mes chevaux bien-aimés; cette passion n'était chez moi que la troisième, je rougirais trop de dire la seconde, les muses, comme de raison, devant avoir le pas sur Pégase.

Ce chapitre un peu long, que j'ai placé dans la suite parmi mes poésies , est le premier et à peu près l'unique essai que j'aie tenté dans le genre de Berni, dont je crois sentir toutes les grâces et la délicatesse , quoique la nature ne me porte pas de préférence vers ce genre. Mais il ne suffit pas toujours d'en sentir les finesses pour les rendre; j'ai fait de mon mieux. J'arrivai le 16 août chez

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mon amia, prèi de qui deux mois passèrent comme qh éclair. Alors me retrouvant de noaveaa toat entier de eœnr, d'esprit et d'âme y il ne s'était pai encore écoulé quinze jours depuis que sa présence m'avait rendu à la vie , que moi , ce même Alfierii qui depuis deux ans n'avais pas même eu l'idée d'écrire d'autres tragédies , qui au contraire, ayant déposé le cothurne aux pieds de Saill » avais fémemont résolu de ne jamais le reprendre , je me trouvai alors 9 presque sans m'en douter, avoir oobçq ensemble et par force trois tragédies nonvellde : 4g%$ 9 Sopkanisbe et Myrrha. Les deux premièrei m'étaient d'autres fois venues à la pensée , et je lea avais toujours écartées; mais cette fois ellei s'étaient si profondément fixées dans mon ifloagination » qu'il fallut bien en jeter l'esquisse sur le papier, avec la conviction et l'espoir que j'en ree* tarais là. Pour ce qui est de Myrrba, je n'y avaif jamais pensé. Ce sujet m'avait paru tout aussi peu que la Bible ou tout autre fondé sur un amour io* cestueux de nature à être traduit sur la scëse} mais tombant par hasard, comme je Usais les MéU^ morphoses d'Ovide , sur ce discours éloquent et vraiment divin que Myrrha adresse à sa nouniee, je fondis en larmes , et aussitôt l'idée d'en dire une tragédie passa devant mes yeux comme an éclair. Il me sembla qu'il pouvait en réàulter une tragédie très-* touchante et très -originale» poQf peu que l'auteur eût l'art d'arranger sa fable à» pianière à laisser le spectateur découvrir lui^mto^ par dfgr^i bu h^ribles teppétoa qni «'élèvent dans

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le cCBor embrasé et toat ensemble innocent de Ift paayre Myrrha^ bien plus infortunée que coupable i sans qu'elle en dtt la moitié , n'osant s'avouer à elle-même , loin de la confier à personne , une passion si criminelle. En un mot, dans ma tragédie* telle qtie je la conçus tout d'abord ^ Myrrha ferait les mêmes choses qu'elle décrit dan^ Oyidei mais elle les Iferait sans les dire. Je sentis dès le début quelle immense difficulté l'éprouverais i prolonger pendant cinq actes , sans le se^ cours d'aucun épisode , ces fluctuations de l'àme de Myrrha , si délicates à rendre. Cette difficulté f qui ne fit alors que m'enflammer de plus eu plus^ et qui y lorsque ensuite je voulus développer» ret^ sifier et imprimer ma tragédie, a toujours été l'ai-» goillon qui m'excitait à vaincre l'obstacle, l'œuvre acbevéci je la crains, cette difficulté, et la reconnais dans toute son étendue , laissant aux autres à ju-» ger si j'ai su la surmonter complètement ou en par-* tioi ou si elle demeure tout entière.

Ces trois nouvelles productions tragiques allu«* mèrent dans mon coeiur l'amour de la gloire que je ne désirais plus désormais que pour la partager avec celle qui m'était plus chère que la gloire. Il y avait donc un mois environ que mes jours s'é* coulaient heureux et pleins , sans qu'il s'y mêlât d'autre pensée amère que celle-ci, déjà si horrible : Un mois encore , un mois au plus , et il faudra nous séparer de nouveau. Mais, comme si la crainte de ce coup inévitable n'eût pas suffi à elle seule pour répandre une affreuse amertume sur les Aigif

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tives douceurs qu'il me restait 1 savourer, la fortune ennemie youlnt y joindre sa dose cruelle pour me rendre plus chère encore cette éphém^« consolation. Des lettres de Sienne m'annoncèrent dans l'espace de huit jours , et la mort du jeune trèm de Gori , et une maladie grave de Gori luinoième. Celles qui suivirent m'apportèrent la nouvdie de sa mort , après une maladie qui n'avait duré que huit jours. Si je ne me fusse pas trouvé auprès de de mon amie en recevant ce coup si rapide et si inattendu 9 les effets de ma juste douleur auraient été bien plus terribles ; mais quand on a quelqu'un pour pleurer avec soi, les pleurs sont moins amers. Mon amie connaissait aussi, et elle aimait tendrement ce cher François Gori. L'année d'avant, après m'a voir, comme je l'ai dit, acccnnpagné jusqu'à Gènes , de retour de Toscane , il s'était rendu à Rome presque uniquement pour faire connaissance avec elle, et pendant son séjoar, qui dura plusieurs mois , il l'avait vue constamment , et l'avait accompagnée dans ses visites de chaque jour à tous les monumens des beaux-arts, qu'il aimait lui-même passionnément , et qu'il jugeait en appréciateur éclairé. Aussi , en le pleurant avec moi , ne le pleurait-elle pas seulement pour moi , mais encore pour elle-même , sachant bien ce qu'il valait par l'expérience qu'elle venait d'en foire. Ce malheur troubla plus que je ne saurais le dire le reste du temps déjà si court que nous passâmes ensemble ; et à mesure que le terme approchait , cette nouvelle séparation me parais-

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sait bien pins amère et plus horrible. Qaand fiât venu ce jour redouté » il feUat obéir au sort, et je rentrai dans de tout autres ténèbres, séparé de ma bien-aimée, sans savoir, cette fois, pour combien de temps , et privé de mon ami avec la certitude cruelle que c'était pour toujours » A chaque pas de cette même route où s'étaient dissipées en venant ma douleur et mes noires pensées , je les retrouvai au retour plus poignantes. Vaincu par la douleur, je composai peu de vers et ne fis que pleurer jusqu'à Sienne, où j'arrivai dans les premiers jours de novembre. Quelques amis de mon ami , et qui m'aimaient à cause de lui comme moi-même je les aimais, accrurent démesurément mon désespoir, pendant ces premiers jours , en ne me servant que trop bien dans mon désir de savoir jusqu'aux moindres, particularités de ce funeste accident. Tremblant , j'évitais de les entendre , et je ne cessais de les demander. Je n'allai plus demeurer, comme on peut bien le croire , dans cette maison de deuil que je n'ai plus jamais revue. A mon retour de Milan, l'année précédente , j'avais de grand cœur accepté de mon ami , et dans sa maison , un petit appartement solitaire et fort gai , et nous vivions comme deux frères.

Cependant, sans Gori, le séjour de Sienne me devint tout d'abord insupportable ; j'espérai qu'en changeant de lieux et d'objet j'allais affaiblir ma douleur sans rien perdre de sa mémoire. Dans le courant de novembre , je me transportai à Pise , décidé à y passer l'hiver, en attendant qu'un des-

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tin meillear vint me rendre i moi-mèine; car^ priré de tout ce qui noarrit le cœur, je ne pooyaû i en vérité f me regarder comme mant.

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