CHAPITRE XXX
Je déreloppe mes comédies en prose, un an après en avoi r fait le plan. — Je laisse passer une autre année avant de les mettre en vers. — Ce double travail altère profondément ma santé. — Je revois l'abbé deXaluso à Florence.
J'atteignis enfin le terme de cette éternelle année isoo. 1800, dont la seconde moitié avait été si terrible et si funeste à tous les gens de bien. Dans les premiers mois de l'année suivante, les alliés n'ayant {ait que des sottises, il fallut subir cette horrible
paix (quelle paixl), qui dore encore* et qui tiest loote l'Europe sous les armes i dans la craûite de la servitude.
Mais désormais devenu presque insensible pow avoir trop vivement senti les calamités puMiquet de ritàlie, je n'avais plus un autre désir que de mettre fin à ma carrière littéraire, déjà trop longue et stérilement féconde . C'est pourquoi, au mois de juillet de cette année, j'essayai avec ardeur mes dernières forces, en développant mes six comédies* Je les avais créées d'un même souffle, je voulus les développer ensemble et sans relAche. Chacune ne me prit tout au plus que six jours ; mais mon ima« gination s'échauffa si bien, et elle communiqua aux fibres de mon cerveau une tension si forte, qu'il me fut impossible d'achever la cinquième pièce . Je tombai gravement malade d'une inflammation à la tête, sans compter la goutte , qui se fixa dans la poitrine et finit par me faire cracher le sang. II fallut donc quitter ce cher travail et songer à me guérir. Le mal fut violent, mais il dura peu ; ce qui dura, ce fut ma convalescence, la maladie m'ayant laissé très-faible. Pour me remettre à ma cinquième comédie et écrire toute la sixième , je me vis forcé d'attendre jusqu'à la fin de septembre ; mais, dans les premiers jours d'octobre, toutes étaient développées, et je me sentis soulagé du poids énorme qu'elles faisaient peser sur ma tête depuis des années.
A la fin de cette année, je reçus de Turin une triste nouvelle ,c celle de la mort de mon unique
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ner^a» le fils de ma sœur, le comte de Gumiana» à peine Agé de trente ans. Une maladie l'emporta an bont de trois jours. II n'avait pas été marié, et ne laissait point d'enfens. Ge malheur m'affligea beaucoup, quoique je l'eusse à peine ru dans son adolesoenee; mais je partageai la douleur de sa mère» (son père était mort deux ans auparavant). le dois confesser aussi qu'il m'en coûtait de voir toute ma fortune passer en des mains étrangères. Ma sœur n'a plus pour héritier d'elle et de son mari que les trois filles qui lui restent, toutes trois mariées, l'une, comme je l'ai dit, avec Colli, d'Alexandrie, l'autre avec un Ferrari , de Gènes , la troisième avec le comte de Callano, d'Âoste. Cette petite vanité à laquelle on peut imposer silence, mais qu'on ne déracine jamais du cœur d'un homme bien né, et qui lui fait désirer la perpétuité de son nom, ou du moins celle de sa famille, n'avait jamais pu sortir de chez moi, et je m'en affligeai plus que je ne l'aurais cru; tant il est vrai, que pour se bien connaître soi-même, il faut l'expérience de la vie ; II faut s'être trouvé dans ces tristes situations, pour pouvoir dire ce Ipie l'on est. Cette mort de mon neveu, qui me laissait sans héritier mâle, me fit prendre plus tard, à l'amiable, de nouveaux arrangemens avec ma sœur pour assurer le paiement de ma pension en Piémont Je ne veux point ; si je dois mourir le dernier, ce que je ne crois guère, me voir à la merci de mes nièces ou de leurs maris, que je ne connais pa^.
V £n attendant, cette paix exécrable n'avait pâf
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laissé de ramener une sorte de tranqmilité en Ita« lie, et le despotisme français ayant aboU le pi^Hermonnaie tant i Rome qne dans le Piémont, re?e^ nant» mon amie et moi» du papier à l'or, que nous tirions, elle de Rome, moi du Piém<mt, noos sons vîmes en an instant à pen prés hors de l'embarras qne nous avions éprouvé dans nos intérêts dep«s cinq années, chaque jour prenant quelque chose sur ce qui nous restait Aussi, vers la fin de 1801, nous rachetâmes des chevaux, mais quatre seulement, dont un de selle pour moi . Depuis Paris, je n'avais pas eu de cheval, et pas d'autre équipage qu'une méchante voiture de louage. Mais les années , les malheurs publics , tant d'exemples d'un sort pire que le nôtre, m'avaient rendu discret et modéré. Ainsi ces quatre chevaux étaient alors du luxe pour quelqu'un qui, pendant bien des années, s'était à peine contenté de dix et de quinze.
Du reste passablement rassasié et désabusé des choses du monde, sobre dans mon régime, toujours vêtu de noir, ne dépensant qu'en livres*, je me trouve fort riche, et je me fois gloire de mourir d'une bonne moitié plus pauvre <^e je ne suis né. Aussi ne pris-je pas garde à l'offre que mon neveu G... me fit faire par ma sœur de s'employer à Paris ^ où il allait se fixer, pour me faire rendre ce que l'on m'avait confisqué en France , mes revenus, mes livres et le reste. Je ne redemande jamais rien aux gens qui m'ont volé, et d'une tyrannie ridicule où justice rendue passe pour faveur, je ne veux ni l'une ni l'autre. C... n'a pas même eu de
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moi une réponse sar ce point, comme aussi je n'avdis rien répondu à sa seconde lettre , où il fait semblant de n'avoir point reçu la mienne. Et en effôty puisqu'il était décidé à rester général français» il devait feindre de n'avoir point reçu la seule réponse que je lui eusse faite ; et de mon côté, décidé à rester libre et à garder entière ma dignité d'Italien, je devais aussi désormais éviter de paraître avoir reçu ses lettres et ses offres, de quelque moyen qu'il usât pour me les adresser.
Pendant l'été de 1802 (car je suis comme les ci- I8O2. gales, et c'est l'été que je chante), je m'appliquai tout-à-coup à versifier mes comédies développées, et avec la même ardeur, la même fureur que j'avais apportée à les concevoir et à les développer . Cette même année, je ressentis encore, mais d'une autre manière, les funestes effets d'un travail excessif. On n'a point oublié que, pour toutes ces compositions, je prenais sur mes heures de promenade et sur d'autres, mais qu'à aucun prix je ne voulaiei toucher aux trois heures que chaque matin je consacrais à l'étude; aussi cette année, après avoir mis en vers deux comédies et demie, les chaleur» du mois d'août me rendirent mon inflammation à la tète, et tout mon corps se trouva couvert d'un déluge de furoncles. Je m'en serais moqué, si l'un d'eux, le roi de tous, ne fftt venu se loger dans mon pied gauche, entre la cheville externe et le tendon, et ne m'eût retenu au lit pendant plus de quinze jours, avec des douleurs spasmodiques et un érysipèle qui me causa les souffrances les plus atroces
&9(i vil p'AJiFim.
que j'eviie éprouvées de ma vie. Il £aUut cette fioji encore laisser là les comédies et rester aa Ut i souffrir, et à souffrir doablement ; car ce foi JQ9to au mois de septembre que ce cher abbé de GaloiOf qui depuis plusieurs années nous promettait um visite en Toscane, arriva à Florence, oii il ne poiH vait rester qu'un mois tout au plus. Il venait r^ prendre son frère atné, qui depuis deux ans s'était retiré à Pise, pour échapper à Tesclavage du Pié^ mont francisé. Cette année même, une loi émanée de cette soi-disant liberté enjoignait à tous les Pîémontais de rentrer dans leur cage« i tel jour du mois de septembre, s'ils ne voulaient voir» selon l'usage, leurs biens confisqués et eux-mêmes bannUi des bienheureux états de cette incroyable république. J'éprouvai donc une grande douceur i revoir ce bon abbé de retour à Florence, où la fatalité voulait qu'il me trouvât au lit, comme il m'y avait laissé, en Alsace, quinze ans auparavant, la dernière fois que nous nous étions vus ; mais cette joie était mêlée d'uue cruelle amertume» empêché conune je l'étais, et ne pouvant ni me lever, ni boug^, ni m'occuper de rien . Je lui fis lire cependant mes traductions du grec, les Satires, le Térence, le Virgile, en un mot tout ce que j'avais en portefeuille, k l'exception des comédies, dont je n'ai encore nw lu à âme qui vive, pas même le titre, tant que je ne les vois pas arrivées à bon terme. Mon ami parut généralement satisfait de mes travaux; il me donna de vive voix, et même par écrit» de fraterneli et lumineux avis sur mes traductiona du grec J'en
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ai hit mon profit, et j'espère bien en profiter encore, quand je mettrai la dernière main A ced oavrages. Mais an bout de vingt-sept jours, mon ami âisparnt comme un éclair à mes yeux i son départ me laissa dans une profonde tristesse, et j'ignore Mmment je réusse supportée, si mon incomparable eompagne n'eût été là pour me consoler dé toutes les privations. Je guéris au mois d'octobre, et retournai aussitôt à mes comédies, que je terminai avant le 8 décembre. Il ne me reste plus qu'à les laisser mûrir et A les revoir.