‹ Mémoires de Victor Alfieri, d'AstiChapitre 33 sur 85 · SCÈNE SECONDE · texte numérisé non relu

SCÈNE SECONDE

CLÉOPATRE, PHOim, LACHÉSiS.

CLÉOPATBE.

Amis, s'il vous reste encore quelque pitié dans le cœur, si, fidèles à votre reine , vous ne dédaignez pas, vous qui avez eu part à mes gloires, d'être les compagnons de mes infortunes, ne craignez pas de courir avec moi sur la mer, ou * par les montagnes , dans les plaines, ou dans les forêts, à la poursuite de celui que j'aime plus que la vie. L'amour a ébranlé le pied imprévoyant du trône qui chancelle. Déjà je vois le vainqueur qui aborde de notre côté sur les trames audacieuses d'une fortune injuste... Que l'amour me mène à la mort plutôt qu'à l'outrage et à la honte funeste 2. Ce sont là plutôt, je le sais, les sentimens et les actions d'une amante infortunée que d'une reine altière. Les dieux, peut-être, m'ont choisie pour donner un cruel exemple, pour montrer à la nation la plus grossière, que le maître qui la gouverne, indigne et sacrilège, en fait, pour une passion vile, un carnage barbare.

PHOTIN

Ta douleur, ô Reine, n'entraînerait pas seulement à la pitié, mais à la démence les hommes et les bêtes... Quel cœur de diamant entre les pôles 3 résisterait à tes plaintes amères* Dépose ta faute, en la confessant, et tu seras peut-être,

' Sur la terre est resté au bout de la plume. (A.) ' Vers un peu long. Un savant l'appelerait liypercatalectique. (A.) ' Remarquez cet « entre les pôles », expression exquise. (A.) ■* Encore fallail-il ici un point d'interrogation. (A.)

208 VIE d'alfieri.

celui qui voudra bien y jeter un coup d'œil, comme ils me font rire moi-même, à mesure que je les transcris, surtout la scène entre Cléopâtre et Photin.

entre les rois superbes, la première qui ait plié son front allier sous le joug de la raison, la raison que vos pareils ignorent , ou qu'ils ne distinguent pas bien encore de la force. Ma langue ne s'est jamais souillée du lâche styledes adulateurs iniques * Je t'ai toujours dit la vérité, tu le sais, ô Reine 1 Je te la dirai tant que le misérable fil de la vie me tiendra enchaîné à ta destinée. Un aveugle amour, une gloire vaine, ont fini par te pousser à cette dure extrémité, et ton pied ne s'est pas détourné; aujourd'hui Pbotin ne voit de salut que dans le bras et dans l'audace d'Antoine... qu'elle le cherche... Je cours sur ses pas. L'heureux Octave ne me semble n moins superbe, ni moins cruel que lui, mais il est bien plus injuste. Ah! si les tristes discordes, si les atroces injures sous le poids desquelles gémit la triste humanité vous sont connues dans le ciel, vous devriez dans votre pitié foudroyer ceux qui, injustes et coupables, s'en viennent ici-bas prendre votre figure, ô Dieu. ( Il sort. ) 2

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