SCÈNE SECONDE
ORPHÉE, ZECSIPPE.
Très-cher Zeusippe, que fais-tu là?... Tu m'as l'air troublé... Toujours pensées nouvelles? Ehi compose, compose...
ZEUSIPPE.
Seigneur Orphée le déguenillé, ne vous moquez pas. Il y a long-temps que j'ai renoncé à la poésie, je faisais là quelques vers pour me venger d'Apollon. Puis c'est fini... je n'en fais plus.
OBPHÊE.
Vous ferez mal, très-mal. Et quel malheur vous force à dégringoler du Parnasse? Votre tragédie aura grand succès, je crois. J'ai vu beaucoup de monde se fouler àia porte; c'est bon signe. J'y serais allé moi-même, si vous m'aviez régalé d'un billet; mais vous m'avez oublié. J'aurais pu cependant vous être d'un bon secours. J'aurais battu des mains à propos ; je me serais écrié avec enthousiasme : Oh ! la belle tirade! Quelle scène I quels sentimens! Et comme j'ai encore un certain crédit ( je ne le dis pas pour me vanter ) dans la république des lettres, le petit nombre des sots qui m'auraient entouré , n'auraient pas manqué , me voyant faire, d'applaudir chaudement, et peut-être, peut-être
ZEBSIPPE.
Non, cher Orphée, ce sont là des moyens trop vils; et pour vous régaler, cher ami, ce n'est pas un billet d'entrée que je voudrais vous donner. Vous n'avez pas besoin de vous nourrir
mis moi-même en scène sous le nom de Zeusippe,
l'esprit. Nous avons, nous autres poètes, des besoins plus essentiels; et si j'étais riche, ce n'est pas ainsi que je voudrais récompenser votre cordiale amitié. Mais, croyez-moi, le génie ne fait pas fortune ; et à nous voir accouplés, on nous prendrait pour la discorde et l'envie, telles que les représentent les poètes et les peintres. Ahi c'est vraiment un dur métier que le nôtre. Comment faites-vous, Orphée, pour avoir une face si sereine et si enjouée? Jamais le Tasse, je le crois, jamais Pétrarque, jamais aucun des poètes les plus célèbres de l'Italie, n'eut une mine si fière, et un visage qui décelât mieux le contentement de soi-même. Moi , au contraire, pâle, sec, chétif et malade, je porte gravés sur le front les plus funestes attributs de la poésie malheureuse,