ORPHÉE
Et tout cela vous sied à merveille. Ainsi doit être un poète tragique; toujours pensif, il doit regarder de travers , et traiter la faim en héros ; louer peu, et en secret ; solliciter des récompenses dans ses épîtres dédicatoires , choisir les plus hauts seigneurs pour leur dédier ses compositions, soit parce qu'ils s'y connaissent moins, soit parce qu'ils sont en mesure de se montrer plus généreux que les autres. Moi, au contraire, il me faut un visage de lyrique, grave, riant, jovial, moqueur, mais point gras, il ne serait plus poétique. A moi, il ne me faut qu'un sonnet , pour me faire un ami d'un amoureux transi qui veut louer sa maîtresse , mais qui, dans ses premières années, a par malheur oublié d'apprendre à lire. Moi, avec un épithalamc, je m'invite adroitement à un dîner de noce, et là je fais poétiquement taire la faim pour plusieurs jours. Moi, avec un tout petit madrigal, une epigramma, que sais-je encoreî avec quelques autres bagatelles de ce genre, je me fais des jours heureux
VIE d'alfieri. 241
et j'étais le premier à me moquer de ma Cléopâtre.
et une réputation raisonnable. Et de ma basse condition, j'élève, en riant, mes regards téméraires jusqu'à la plus haute plume du cimier des tragiques , sans leur porter envie.
ZEOSIPPE.
Ah! n'insultez pas ainsi le cothurne. Si je ne voulais pas renoncer à la poésie, j'aimerais mieux encore mourir de faim au milieu de mes acteurs, au cinquième acte d'une médiocre tragédie de ma façon, que de m'enrichir à composer des madrigaux et des sornettes. Mais quelqu'un approche; le tremblement m'a repris... Ciel!... c'est Léon, mon rival, il a un air satisfait. Ma Cléopâtre n'a pas réussi... Je suis perdu.