CHAPITRE SECOND
Premières éludes pédunlesques et mal faites.
J'étais donc logé nu troisième appartement, dans la chambrée dite du milieu , confié à la garde de ce même André, mon domestique, qui, ne voyant ni ma mère ni mon oncle, ni aucun autre de mes parents qui pût lui eu imposer, devint pour moi on vrai démon, en me tyrannisant en tout. Le lendemain de mon entrée à l'académie, les professeurs voulurent m'examiucr pour s'assurer de ce que je savais; ils me trouvèrent assez fort pour entrer en quatrième, et ils m'assurèrent que je pourrais très-aisément dans trois mois passer en troisième si je voulais travailler avec assiduité. Je m'y déterminai avec ardeur : et c'est alors que j'ai connu pour la première fois quelle était la force de l'émulation, puisque en concurrence avec plusieurs autres, plus âgés que moi, je fus admis à un nouvel examen dans le mois de novembre , et je passai en troisième. Le maître de celle-ci s'appelait dom Degiovanni, prêtre peut-être moins instruit que mon dom Ivaldi, et qui n'avait pas, comme lui, autant d'affection et de sollicitude pour moi . se trouvant chargé de quinze ou seize écoliers, qui tous avaient des droits à des soins qu'il ne prodiguait pas.
C'est de celte manière que je me traînais dans cette petite école, ignorant, parmi des ignorants, et sous un ignorant. On nous y faisait traduire Cornélius Nepos et quelques églogues do Virgile : nous y faisions des thèmes, bien sots et bien insipides; de sorte que dans tout autre collège où les études eussent été mieux dirigées cette troisième aurait pu passer tout au plus pour une très- mauvaise quatrième. L'émulation inc poussait jusqu'à ce que j'eusse devancé ou au moins
VIE D'ALt'IEBI.
égalé celui qui passait pour le premier : aussitôt que j'étais parvenu à la primauté, je m'attiédissais et je tombais dans la torpeur. J'étais peut-être digne d'excuse, n'eu ne pouvant se comparera l'ennui et à l'insipidité de telles éludes.
Toute l'année 175!) s'étant écoulée pour moi dans de pareilles études, je passai aux humanités. Le maître, dam Àmatis, était un prêtre de beaucoup d'esprit et de sagacité, et instruit autant qu'il le fallait : c'est sous lui que je profitai le plus ; et autant, que la méthode de m études, mal entendues, le («importait, je Ueiins suffisamment fort dans le latin. Mou émulation s'accrut par la rencontre d'un jeune homme qui était mon rival pour les thèmes, et qui quelquefois les faisait mieux que mm. Il me laissait bien plus eu arrière dans les exercices de la mémoire, récitant jusqu'à six cents vers des Géorgiqves de Virgile d'une seule haleine, sans se tromper d'une s j Haie, tandis que moi je ne pouvais jamais en réciter plus de quatre cents, et encore bien mal ; chosequime faisait véritablement do la peine. Autant que je peux me souvenir des mouvements de mon Ame, il me semble que même dans ces disputes d'enfants mon caractère n'était pas de mauvaise nature; car quoique je me visse vaincu, et que deux cents vers de plus signalassent ma défaite; quoique je fusse suffoqué parla colère, et que souvent je fondisse eu larmes et que j'en vinsse jusqu'à de violentes injures contre mon rival, cependant, soit qu'il fut meilleur que moi , soit ijiie je m'apaisasse je ne sais comment, nous ne nous disputions presque jamais , bien que tous les deux d'une force physique assez égale; et dans le fond nous vivions en amis. Je crois que mou enfantine et non moins forte ambition retrouvait des consolations et une espèce de compensation de l'infériorité de ma mémoire dans le prix de thème, que je remportais presque toujours D'ailleurs, il ne m'était pas possible de haïr ce condisciple : il avait en lui quelque chose de noble et de beau qui me charmait. Or, j'ai toujours eu un penchant inné pour tout ce qui est noble
et beau, soit dans les hommes, soit dans les animaux, soit dans les choses ; tout ce qui porte ce caractère prévient d'abord mou esprit, égare même pour un temps mon jugement, et m'empêche de discerner la vérité.
, Pendant toute l'année des humanités, mes mœurs se conservèrent encore pures et innocentes, quoique la nature presqu'a mon insu m'agitât quelquefois en secret. Ce tut dans cette année que l'Arioste, en quatre petits volumes , me tomba dans les mains, sans que je puisse me souvenir comment. Je ne l'avais certainement pas acheté, car je ne possédais pas un sou ; je ne l'avais pas volé, ayant conservé le souvenir le plus vif de cette faute quand je l'ai commise. Il me semble que je l'ai acquis d'un de mes camarades, volume par volume, et en le troquant «mire la moitié d'un poulet, qu'on nous donnait ordinairement tous les iliniimHies. De sorte que mou premier Arioste m'a dû coûter un couple de poulets pendant quatre semaines. Cependant, ce que je viens de dire, je ne pourrais l'assurer : et j'en suis fâché , car je serais bien aise de savoir si la première fois que j'ai bu à la fontaine d'Ilippocrènc ce n'a pas été aux dépens de mon estomac , et si je n'ai pas sacrifié aux muses le meilleur morceau qui fût alors en ma possession. Celte lecture clandestine ne dura pas longtemps. L'assistant s 'étant aperçu qu'il circulait parmi nous un petit livre, qu'on cachait a son approche, le découvrit enfin, le confisqua, se fit donner les autres volumes, qu'il porta tous au sousprieur.