CHAPITRE PREMIER
Départ de la maison maternelle ; entrée à l'académie de Turin. Sa Description.
Me voici donc courant la poste avec la plus grande vitesse, grâce à un bon pour -boire que j'avais obteuu de mon conducteur pour le premier postillon. Cela m'avait bientôt gagné le cœur du second , qui nous fit parcourir la poste suivante avec encore plus de célérité : il allait comme le vent ; et de temps en temps il retournait la tête, me faisant signe de l'œil, ensouriant, de lui obtenir la même gratification de l'homme d'affaires, qui déjà sur l'flge, et après s'être épuisé pendant longtemps à me raconter mille sottes histoires pour me consoler, dormait alors profondément et ronflait comme un bœuf. Cet élan de la calèche me causait un plaisir dont je n'avais jamais senti l'égal : car dans la voiture de ma mère, où je ne montais que rarement, nous n'allions qu'à un petit trot à faire mourir. Ajoutez que le carrosse étant fermé, on n'a pas du tout la vue des chevaux; au lieu que dans nos calèches italiennes on se trouve presque sur leur croupe , et l'on jouit beaucoup mieux de l'aspect du pays. Ainsi de poste en poste lecteur ne cessant
sir*. DE VICTOR ALFIERI. 4
VIE DALFii-lU.
île mrlialiivdu [>!;tisïi- tjno jo trouvais à courir si vite i l in uir tant d'objets nouveaux, j'arrivai enfin à Turin, vors les deux heuresde l'après-midi. C'était par une journée superbe; rentrée de eette ville parla Porte-Neuve, la place Saint-Charlcsjusqu'à VAnnunzîata, auprès de laquelle mon onele demeurait , m'avait ravi et mis hors de moi : tout ce trajet est vraiment à la fois magnifique et très-agréable. La soirée ne fut pas aussi joyeuse; je me trouvais dans une maison étrangère, parmi des visages nouveaux, sans ma mère, sans mon précepteur, en présence de mon oncle, qu'à peine j'avais vu une fois, et qui était infiniment moins caressant et amical qui! ma mère, Tout cela me fit retomber dans ma première douleur; mes larmes coulèrent de nouveau, et je sentis renaître le regret de tout ce que j'avais quitté le jour précédent. Quelques jours après, habitué déjà à toutes ces nouveautés , je repris ma joie et ma vivacité, au point même que je n'eu avais jamais montré ou éprouvé autant. Ce fut à un tel excès, que mon oncle n'y put tenir. Trouvant que j'étais un vrai lutin, qui mettait la maison sens dessus dessous; que, n'ayant point de précepteur, je ne faisais rien du tout, et que je perdais absolument tout mon temps, au lieu d'attendre le mois d'octobre, comme c'était son intention, pour me faire entrer à l'académie, il m'y enferma le premier d'août
A l'âge de neuf ans et demi, je me trouvai donc tout à coup transplanté au milieu de gens inconnus, éloigné tout à fait de mes parents, isolé et abandonné, pour ainsi dire, à moi-même ; car cette espèce d'éducation publique (si l'on veut bien lui donner ce nom), n'influait en rien sur l'âme de ces jeunes gens, excepté dans les études, et encore Dieu sait comment ! Jamais aucune maxime de morale, jamais aucun enseignement propre à la conduite de la vie n'y était donné. Et qui l'aurait donné, si les professeurs eux-mêmes ne connaissaient le monde ni par théorie ui par pratique?
Cette académie était un magnifique édifice, de forme car-
rée , au milieu duquel on voyait une cour immense. Deux des cotés du bâtiment étaient occupés par les élèves , les deux »trtres par le théâtre royal et les archives du roi. En face de ces deux derniers était celui que nous occupions, bous, qu'on appelait J« second e! troisième appartement; vis-à-vis du théâtre étaient ceux du premier, dont je parlerai bientôt. La galerie supérieure de notre côte se nommait du troisième appartement , et était destinée aux plus jeunes élèves et aux écoles inférieures. La galerie du premier étage, appelée seconde galerie, était réservée aux adultes, line moitié ou un tiers de ceux-ci étudiaient à l'université, autre édifice très-voisin de l'académie; les autres étaient occupés chez eux, aux études militaires. Choque galerie contenait au moins quatre chambrées, de onze jeunes gens chacune, que présidait un prêtre, nommé assistant, et qui la plus souvent était un paysan revêtu de l'habit île prêtre , auquel on ne donnait nul salaire : ayant la table et le logement, il tachait d'étudier lui-même la théologie ou le droit à l'université. Quand ce n'étaient pas des étudiants, c'étaient <!e vieux prêtres, ignorants et grossiers. Un tiers au moins, du côté dont j'ai parlé comme destiné au premier appartement, était occupe par les pages du roi , au nombre de vingt ou vingt-cinq , qui étaient totalement séparés de nous, à l'angle opposé de la vaste cour.
Pour nous, jeunes étudiants, nous étions, comme on le voit, très-mal placés : entre un théâtre, où nous n'avions la permission d'entrer que cinq ou six fois par au, dans le carnaval, et les pages, qui, attendu le service de la cour, les chasses et les cavalcades, nous paraissaient jouir d'une vie bien plus libre et plus variée que la nôtre ; et enfui non loin des étrangers , qui occupaient le premier appartement presque à l'exclusion des gens du pays. Ou y voyait un amas de septentrionaux, Anglais principalement, Russes et Allemands ; comme aussi beaucoup d'individus des autres États d'Italie. C'était plutôt une auberge qu'une maison d'éducation ; ils n'étaient astreints à aucune
vie d'alfiéiii.
règle, qu'à «lie de rentrer chez eux avant minuit. Du reste, ils allaient à la cour et aux spectacles et dans les bonnes et mauvaises compagnies, tout comme illeur plaisait. Pour le plus grand supplice de nous autres, pauvres habitants du second et du troisième appartement, la distribution locale était telle, que chaque jour pour aller entendre la messe daos notre chapelle, ou bien pour nous rendre aux écoles de danse et d'armes, nous étions obligés de passer par la galerie du premier appartement et d'avoir continuellement sous nos yeux l'effrénée et insultante liberté des autres, dont nous faisions un rapprochement bien dur avec la sévérité de la discipline à laquelle nous étions soumis, et que nous comparions à celle d'une galère. Celui qui lit cette distribution ne connaissait nullement le coeur humain, s'il ignorait la funeste influence que devait avoir sur de jeunes âmes la vue continuelle de tant de fruits défendus.