‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 13 sur 131 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Différents faits peu importants , dans le genre du chapitre précédent.

Dans l'hiver de celle année 1762, mon oncle le gouverneur de Coni revint pour quelques mois à Turin ; et m'ayant vu dans un très-mauvais état de santé , il obtint pour moi le petit privilège de me faire nourrir .un peu mieux , c'est-à-dire plus sainement. Cette amélioration de nourriture , les disiractions que les sorties journalières, pour me rendre à l'université, me procuraient , les courses que je faisais en allant dîner chez mon oncle dans les jours de vacances et ce doux sommeil périodique de trois quarts d'heure dans l'école contribuèrent à me remettre un peu. Je commençai alors à me développer et à grandir. Mon oncle, en qualité de notre tuteur, lit sortir ma sœur Julie du couvent de Saint-Anastase d'Asti, pour la placer dans celui de Sainte-Croix à Turin. Elle était restée six ans dans le premier, sous les auspices d'une de nos tantes, veuve du marquis Trottî, qui s'y était retirée. Juliette avait été élevée plus mal encore que moi. L'empire absolu qu'elle avait pris sur la bonne tante en fut la cause ; non-seulement celle-ci ne lui fut d'aucune utilité, mais en l'aimant beaucoup elle la gâta tous les jours davantage. La jeune personne , qui était plus Agée que moi de deux ans , approchait de la quinzaine. Dans notre Italie, cet âge n'est pas tranquille; la nature y parle déjà hautement au cœur tendre et facile d'une jeune Bile. Une petite amourette, de celles qui peuvent avoir lieu dans les couvents, quoique celui qui en était l'objet eût pu l'épouser trèsconvenablement, déplut à mon oncle, et le détermina à la faire venir à Turin. Il la confia à une tante maternelle, religieuse à Sainte-Croix. La vue de cette sœur, que j'avais si tendrement

VIE D'ALPISRI.

aimée , et qui était vraiment embellie , me fit le plus grand plaisir ; elle me récréa le cœur et l'esprit, et me rendit à la santé. J'étais d'autant plus enchanté de la possibilité de la voir de temps en temps, qu'il nie paraissait que je la soulageais un peu dans ses peines de cœur. Quoique séparée de son amant , elle s'obstinait à dire qu'elle voulait l'épouser. J'avais obtenu de mon gardien André d'aller à son couvent presque tous les dimanches et jeudis, qui étaient nos deux jours de repos. Souvent je passais tout le temps de ma visite, qui durait une heure et plus, à pleurer avec elle à la grille. Ces pleurs me faisaient un grand bien, et je m'en retournais plus soulagé, mais pas plus gai. En ma qualité de philosophe, je lui donnais du courage, et je l'excitais à persister dans sod choix, en l'assurant qu'elle finirait par vaincre l'obstination de mon oncle. Mais le temps, dont l'influence est si grande sur les cœurs les plus fermes ne tarda pas à lui faire sentir son pouvoir. L'éloignement, les obstacles, les distractions, et surtout l'éducation, infiniment meilleure que celle qu'elle avait reçue, la consolèrent et la guérirent quelques mois après.

Dans les vacances de cette année de philosophie j'allai pour la première fois au théâtre de Carignan, où l'on donnait des opéras bouffons. Ce fut par une faveur particulière de mon oncle l'architecte, qui me logea pendant une nuit chez lui ; ne pouvant aller à ce théâtre sons enfreindre les règlements de notre académie, qui nous prescrivaient de rentrer une demi-heure après le coucher du soleil. Il ne nous était permis d'aller, pendant le carnaval, qu'une seule fois la semaiue au théâtre du roi, où nous nous rendions en corps. Mon charitable oncle fit dire au supérieur qu'il me menait dans sa maison de campagne pour un jour et une nuit, et par ce subterfuge j'eus le bonheur d'entendre l'opéra bouffon A 1 II Mercato di Malmantile ,- c'était une composition d'un maître célèbre, chantée par les meilleurs bouffons d'Italie, le Carratolt, le Bagliani et ses filles. Cette musique , vive, brillante et variée , fit sur moi la plus

ADOLESCKNCE.

profonde impression. Elle laissa, pour ainsi dire, un sillon d'harmonie dans mes oreilles et dans mon imagination ; elle agita les fibres les plus cachées de mon cœur, au point que pendant plusieurs semaines je tombai dans une mélancolie extraordinaire, mais qui cependant n'était pas sans agrément. Il en résulta un ennui et un dégoût pour toutes mes études, et en même temps une fermentation toute particulière des idées les plus fantastiques, qui auraient pu m'inspirer des vers si j'avais su en faire, et qui m'auraient fait exprimer les sentiments les plus passionnés si je ne me fusse pas ignoré moi-même. Ce fut la première fois que la musique produisit un effet aussi fort sur moi; je n'en avais jamais éprouvé de semblable, et il est resté longtemps gravé dans ma mémoire. Quand je me ressouviens du peu de représentations de grands opéras auxquelles j'ai assisté pendant quelques carnavals , lorsque j'en compare les effets à ceux que j'éprouve encore actuellement quand je retourne au spectacle après m'en être sevré pendant quelque temps, je trouve que rien ne m'agite le cœur et la tête d'une manière aussi puissante et aussi irrésistible que toute espèce de sons, et surtout ceux des voix de femme et de contre-alto. Bien n'éveille en moi plus de sensations différentes et terribles. Les plans de presque toutes mes tragédies n'ont été faits qu'en entendant de la musique ou quelques heures après eu avoir entendu.

La première année de mes études à l'université s'étant ainsi écoulée , mes répétiteurs ne manquèrent pas de dire a mon oude de Coni [jo ne sais comment ni pourquoi ; que j'avais très-bien travaillé. J'obtins doue de lui d'uller passer quiu/.e jours du mois d'nnrtt dans cette ville pour le voir.

Daus mon court séjour a (iuni, je 0* le premier sonnet, que je n'oserai pas appeler mien, puisque ci n'était qu'un recliauffédevers p.ltés, et pris presque en entier de Mt lastaxeet de VAtioste, les seuls poètes que j'eusse lus. Je crois môme qu'il n'y avait ni rime ni mesure ; car, quoique j'eusse fait des vers

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latins hexamètres et pentamètres , je n'avais jamais appris aucune règle de la poésie italienne. J'ai eu beau chercher dans ma tête pour me souvenir d'un ou deux de ces vers, mes efforts ont été vains. Je me rappelle seulement qu'ils étaient à la louange d'une dame à laquelle mon ouele faisait la cour, et qui ne me déplaisait pas. Ce sonnet certainement ne pouvait Être que détestable ; néanmoins il fut beaucoup loué, et par la dame, qui n'y entendait rien, et par d'autres personnes, qui n'y entendaient pas davantage. De sorte que je me crus déjà poète. Mais mon oncle, militaire plein de sévérité, et qui était assez versé dans l'histoire et la politique, n'entendant rien à la poésie, qu'il n'aimait pas, n'encouragea point ma muse naissante. Au contraire , il désapprouva le sonnet , et en se moquant il dessécha ma verve poétique. Cela me fit passer toute envie de faire des vers jusqu'à Pagode vingt-cinq ans, et combien de vers , bous ou mauvais , mon oncle étouffa avec ce premier sonnet I

L'étude do la physique et de l'éthique (ou morale) succéda l'année suivante à celle de notre sotte philosophie. Mon oncle, à qui on avait dit que j'étudiais beaucoup, pour m'en récompenser se proposa , dans l'hiver de 17ti3, de me faire un petit cadeau , chose qui ne lui était jamais arrivée. Mon domestique André me l'annonça plusieurs mois auparavant avec une emphase prophétique, en m'assuranl qu'il savait de bonne part que je le recevrais si je continuais à me bien conduire ; mais jamais il ne me dit en quoi il devait consister.

Cet espoir indéterminé, que mon imagination embellissait encore, me donna une ardeur nouvelle et renforça ma science de perroquet. Un jour, enfin, le valet de chambre de mou oncle me montra ce fumeux cadeau; c'ét.ât une épée d'argent, assez bien travaillée. Après l'avoir vue , j'en eus la plus graude envie, et je l'attendais tous les jours , car il me semblait que je la méritais ; mais le cadeau n'arriva jamais. On désirait , je le sus ensuite, que je la demandasse à mon oncle ; et ce même

caractère qui plusieurs années auparavant m'avait empêché de demander à mon aïeule maternelle une chose que je désirais, quoique pressé vivement par elle, me coupa la parole encore cette fois. Il n'y eut pas moyen de demander l'épée à mon oncle, et je ne l'eus pas.

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