CHAPITRE SIXIÈME
Faiblesse île mon tempérament. Maladies continuelles, tncapacili pour [oui esercice, el surlout pour la danse ; et pourquoi.
C'est de cette manière que mon année de physique se passa. Dans le courant de l'été , mon oncle fut nommé vice-roi de Sardaigne, et se disposa à y aller. Étant parti dans le mois de septembre , il me recommanda au peu de parents que nous avions encore à Turin. Quant à mes intérêts pécuniaires , il y renonça, et partagea la tutelle avec un do ses amis. Ce fut alors que je commençai à être un peu plus au large pour mes dépenses. Mon nouveau tuteur m avait lixé une petite pension, que je touchais tous les mois; enose à laquelle mon oncle n'avait jamais voulu consentir, ce qui me semblait et me semble encore très -déraisonna h le. Peut-être André s'y opposait-il. Comme il dépensait pour mon compte ( et pour le sien , à ce que je crois), il lui était plus commode de faire dos mémoires , afin de me tenir ainsi dans une plus grande dépendance. A la lin de l'année 17G2 j'avais passé à l'étude du droit civil et canonique; cours qui au bout de quatre ans portait l'étudiant au comble de la gloire , au doctorat. Après quelques semaines d'étude de droit, je retombai dans la même maladie que j'avais essuyée deux ans auparavant, cette éruption générale delà peau du crâne. Elle fut beaucoup plus forte que la première fois. Ma pauvre tête était incapable de conserver les délinitions, le Digeste et tout l'appareil de l'un et l'autre droit. Je ne pourrais mieux comparer l'état physique et extérieur de ma tête qu'au terrain qui, brûlé par le soleil , se crevasse dans tous les sens , en attendant la pluie bienfaisante qui doit le consolider. Il sortait de mes crevasses une humeur visqueuse, au point que
je ne pus eette fois-ci sauver mes cheveux des détestables ciseaux. Un mois après, je sortis de cette désagréable maladie tondu et avec une perruque. Cet accident fut un des plus douloureux de nia vie , autant par la privation de mes cheveux que par la funeste obligation de porter perruque : elle devint à l'instant le jouet de tous mes pétulants et malins camarades. J'en pris d'abord ouvertement la défense ; mais, voyant ensuite que je ne pouvais la sauver du torrent déchaîné contre elle, et que je risquais de me perdre moi-même, je changeai de tactique; je pris le parti le plus dégagé : j'ôtai ma malheureuse perruque avant que l'on m'en fit l'affront; je la pelotai en l'air, et j'en fis moi-même un objet de risée. En effet , quelques jours après, l'animadversion publique s'étant calmée, je restai la tête à perruque la moins poursuivie, et je dirais presque la plus respectée, parmi les deux ou trots autres qu'on trouvait dans la même chambrée. J'appris dès lors qu'il faut avoir l'air d'abandonner volontairement ce que nous ne pouvons empêcher qu'on nous ôte.
Cette même année on me donna deux autres maîtres , un de clavecin et l'autre de géographie. J'avais pris du gollt à celle-ci, en m'amusant de la sphère et des cartes ; et je l'avais apprise passablement bien , en y mêlant un peu d'histoire et surtout d'histoire ancienne. Le maître qui me l'enseignait, en français, était de la Vallée d'Aoste ; il me prêtait de temps en temps des livres français, que je commençais à comprendre un peu , entre autres Gil-Blas , qui vraiment m'enchanta. Ce fut le premier livre que je lus de suite, et d'un bout à l'autre , après rÉnéià*ê del Caro, et il m'amusa bien davantage. Dès lors je tombai daus les romans, et j'en lus beaucoup , tels que Cassandre, MmackUde, etc. Les plus noirs et les plus tendres m'iutéressaient le plus. Dan3 le nombre se trouvaient les .We'molres d'un homme de qualité, que j'ai relus au moins dix fois. Quoique je me sentisse une passion démesurée pour la musique, et que j'eusse même des dispositions pour cet art,
je ne fis aucun progrès sur le clavecin ; seulement ma main devenait plus légère sur le clavier. La musique écrite n'a jamais pu entrer dans ma tète :. tout était en moi oreille et mémoire, et pas autre chose. Une des raisons <ic ifion ignorance invincible dans la musique écrite était l'heure, peu opportune, à laquelle je prenais mes leçons : c'était aussitôt après le dîner. J'ai observé à toutes les époques de ma vie que ce temps m'était expressément contraire pour les opérations de l'esprit, et même pour la simple application des yeux sur le papier ou autre objet quelconque. Ces notes, nichées dans leurs cinq lignes parallèles, tremblotaient devant mes yeux ; et après une heure de leçon, je quittais le clavecin, n'y voyant plus ; j'étais malade et comme stupide le reste de la journée.
Je na faisais pas plus de progrès dans les armes et dansladanse : dans les armes , à cause de ma faiblesse, ne pouvant rester en garde ni dans les autres attitudes de cet art. C'était aussi l'aprèsdtner, et souvent enqui liant le clavecin, que je prenais l'épëe. — A la haine que j'avais naturellement pour la danse se joignait l'antipathie que j'éprouvais pour le maître, Français nouvellement arrivé de Paris , qui , avec un certain air poliment incivil et avec la caricature continuelle de ses mouvements et de ses discours, doublait l'aversion innée que je ressentais pour cet art de marionnettes. Cela fut au point que quelques mois après je quittai mes leçons: et je n'ai jamais su danser un demi-menuet. Le seul mot de danse m'a depuis toujours fait frémir et rire eu même temps , deux effets que les hommes ont souvent produits ensemble sur moi. J'attribue en grande partie à ce maître de danse le sentiment défavorable, et peutêtre un peu exagéré, qui est resté dans le fond de mon cœur sur la nation française, qui cependant a des qualités très-agréables et faites pour être recherchées. Mais ou n'efface jamais les premières impressions reçues dans un âge si tendre, et elles s'affaiblissent difficilement avec les années. La raison les dî-
Diatuod b/ Guo
minue à mesure qu'on avance dans la vie, mais on est forcé toujours <lc combattre pour juger sans passion, et souvent on a le malheur de ne pas réussir. En récapitulant mes idées primitives , je trouve deux autres causes qui m'ont fait devenir dès mon enfance anti- Français. La première est l'impression que fit sur mon imagination la vue des femmes qui accompagnaient à son passage à Asti la duchesse de Parme , et qui étaient toutes barbouillées de ce vilain rouge dont les Françaises seules luisaient usage alors.
J'en ai parlé encore plusieurs années après , ne pouvaDt me rendre raison ni de l'intention ni de l'effet d'une parure aussi bizarre que ridicule , qui est contraire à ia nature ; car quand, ou par maladie, ou par ivresse , ou par toute autre cause , une figure humaine se colore de ce rouge désagréable, on le cache si l'on peut; et lorsqu'on le laisse voir, il excite ie rire ou la pitié. Ces figures françaises me laissèrent une longue et profonde impression, et me firent éprouver quelque chose de désagréable et de repoussant pour les femmes de cette nation. L'autre cause d'cloiguement pour la France était le résultat de mes études de géographie : ayant vu sur la carte ta grande différence d'étendue et de population qui existait entre l'Angleterre ou la Prusse et la France ; entendant aussi dire, toutes les fois qu'on racontait des nouvelles de guerre, que les Français avaient été battus par mer et par terre ; me rappelant les premières notions de mon enfance, pendant laquelle on m'avait conté que les Français avaient été souvent maîtres de la ville d'Asti, et que dernièrement ils s'étaient laissé faire prisonniers , au nombre de sis ou sept mille, sans nulle défense, s'étant conduits, avant d'être chassés, avec insolence et tyrannie, toutes ces différentes particularités, réunies pour ainsi dire sur la figure de mon ridicule maître de danse , me laissèrent toujours dans le cœur, par la suite , de l'éloignemcnt pour les Français (1). Certainement, celui qui voudrait rechercher en
(IJ Lss campagnes de Napoléon en Italie, et tout récemment les vie-
VIE d'aLETEBI.
soi-même, dans son iige avancé, les raisons primitives des haines ou des affections diverses pour les individus , ou pour les différents peuples, retrouverait peut-être dans son enfaoce, les premiers et insensibles germes de ses sentiments, qui ne sont ni plus sensés,ni différents de ceux que je viens d'indiquer. O la petite chose que l'homme 1
loires de Magenta et de Solferlno, dispensent de répondre â colle boutade de mauvais goûl. Il est probable Qu'aujourd'hui les compatriotes d'Alliert ne partageât plus ses sentiments J'avarsion contre la France.
[Nott dei nouv. éditeur! .)