CHAPITRE PREMIER
Premier voyaga : Milan, Florence el Rome.
Dans la matinée du 4 octobre 1766 , après avoir passé une nuit entière sans fermer l'œil, occupé des idées les plus folles, je partis avec un transport inexprimable pour ce voyage si ardemment désiré. Nous étions quatre maîtres dans la voiture ; deux domestiques venaient à notre suite dans une calèche, et mon valet de chambre nous précédait en courrier. Ce n'était plus ce petit vieillard qui remplissait trois ans auparavant presque les fonctions de gouverneur auprès de moi; c'était un ancien valet de chambre de mon oncle, qui après sa mort était passé à mon service; il s'appelait François Elia : il avait été avec mon oncle deux fois en Sardaigne, et avait fait avec lui le voyage de France, d'Angleterre et de Hollande. Il avait un esprit très-délié, une activité peu commune, et valait mieux lui seul que les quatre autres domestiques ensemble. Il sera dès ce moment le grand ordonnateur de mes voyages , puisqu'il se trouva être notre seul et véritable guide ; les autres, maîtres et valets, étant d'une incapacité absolue, des enfants, ou des vieillards redevenus enfants.
78 VIE D'ALFIEM.
Nous séjournâmes quinze jours h Milan. J'avais demeuré à Turin, dont la position est si belle ; j'avais vu Gènes, deux années auparavant : ainsi je ne pouvais ni ne devais me plaire a Milan. Le peu de choses qu'il y a à voir, je ne les vis pas, ou je les vis mal et à la hflte, en véritable ignorant que j'étais, étranger à tout art utile et agréable. Je me souviens , entre autres, qu'à la Bibliothèque Ambroisie une le bibliothécaire me présentaun manuscrit autographe de Pétrarque; et moi, en vérita-ble Allobroge , je le lui rendis avec la plus grande indifférence. J'avais une espèce de rancune contre Pétrarque, parce que quelques années auparavant, quand j'étais en philosophie , ses œuvres m'étant tombées dans les mains, je les avais ouvertes au hasard, au commencement, au milieu et à la fin ; et après avoir lu ou épelé quelques vers, je n'avais jamais pu les comprendre. Et vite, faisant chorus avec les Français et avec tous les ignorants présomptueux , j'avais répété que Pétrarque était un ennuyeux diseur de bons mots et de futilités.
Au reste , dans ce voyage d'une année, je n'avais pris avec moi d'autres livres que quelques Voyages d'Italie, presque tous en français ; et je marchais à grands pas vers la perfection de la barbarie, dans laquelle j'étais déjà si fort avancé. Je ne parlais, avec mes compagnons de voyage, que français; dans toutes les maisons milanaises où nous avions été reçus, on ne parlait que frauçais ; de sorte que si quelquefois je voulais arranger des idées dans ma pauvre petite tète, elles n'étaient habillées qu'à la française. Le peu de lettres que j'écrivais n'étaient écrites qu'en français ; le petit journal bien ridicule de mes voyages, pareillement en français; et tout cela était fort peu de chose. Je ne savais cette langue que par routine; et si j'en avais jamais appris les règles, je ne me le rappelais plus. Je savais encore moins l'italien; voilà le résultat du malheur d'être né dans un pays amphibie, et de la mauvaise éducation que j'y avais reçue.
Nous partîmes de Milan après y avoir séjourné presque