‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 20 sur 131 · I£ UN ESSE · texte numérisé non relu

I£ UN ESSE

quinze jours. Je ne dirai rien ici de tout ce que j'avais écrit dans le journal dont j'ai parlé plus haut; je le jetai au feu. Je ne donnerai pas d'autres particularités sur ce voyage d'un enfant, fait dans des pays aussi cou nus : je dirai peu ou rien de toutes les villes que j'ai visitées eo vr.ii Vandale, et jene parlerai plus que de moi, puisque c'est le malheureux sujet de cet ouvrage.

Nous arrivâmes peu de jours après à Bologne en passant par Plaisance, Parme et Modène. Nous nè nous arrêtâmes à Parme qu'un seul jour, et que quelques heures à Modène ,- et à notre manière accoutumée, sans rien voir, ou voyant ce qui méritait d'être vu, très-vitect très-mal. Le seul plaisir et le plus grand que j'aie éprouvé dans ce voyage a été de courir la poste sur les grands chemins, et le plus que je pouvais en courrier. Je ne trouvais pas à mon gré Bologne, ni ses portiques ; pour ses tableaux, je n'étais nullement connaisseur. Toujours pressé par une avide inquiétude , je poussais sa us cesse notre étemel gouverneur pour le faire partir. Nous arrivâmes à Florence à la fin d'octobre. Ce fut, depuis notre départ de Turin , la première ville qui me plut par sa position. Elle me plut cependant moins que Gènes, que j'avais vue deux ans auparavant. Nous y demeurâmes un mois. Là , commu ailleurs , entraîné par la renommée, je visitai, suivant ma méthode ordinaire, le palais Pitti, la Galerie, et différentes églises r tout cela avec le plus grand dégoût, et sans aucun sentiment du beau , surtout en peinture ; mes yeux étaient insensibles au mérite de la couleur. Si j'avais eu du goût pour quelque chose , c'était pour la sculpture, et bien plus pour l'architecture. Peut-être était-ce en moi un souvenir de mon excellent oncle. Le tombeau àoMickel- Ange, à Sanfa-Croce-, fut du petit nombre des monuments qui m'arrêtèrent. Je fis quelques réflexions sur la mémoire d'un homme si célèbre. Je sentis dès ce moment qu'il n'y a de véritablement grands que ceux qui laissent quelque monument durable de leur talent et de leur génie. Uuc semblable

;s VIE o'alfiebi.

pensée isolée, au milieu de l'immense dissipation d'esprit où je vivais habituellement , s'évanouit promptement. Parmi tous les torts de ma jeunesse , je ne compterai certainement pas comme lemoins grave celui d'avoir, dans ce court séjour d'un moisà Florence, commencé à apprendrel'anglaissousla direction d'un pauvre maître, Anglais de naissance; et cela, au lieu de m'efforcer, par l'exemple vivant de ces heureux Toscans, à me faire entendre au moins sans barbarie dans leur langue divine, que j'estropiais toutes les fois que j'étais obligé de m'en servir. J'évitais de la parler autant que je pouvais : la honte agissait sur moi ; mais elle n'était pas assez forte pour vaincre tna paresse. J'avais cependant corrigé ma prononciation de de notre horrible U lombard ou français , qui m'avait toujours déplu par sa maigre articulation et par la petite bouche que font les lèvres de celui qui le prononce : on dirait la grimace ridicule des singes. A présent même , depuis cinq à six ans que je suis en France, quoique j'aie les oreilles pleines de cet U, je ne puis m'empëcher d'en rire toutes les fois que j'y prends garde au théâtre, et surtout dans les salons (comédie perpétuelle), où l'on voit de petites lèvres se contracter en pariant, comme si elles soufflaient sur un potage bouillant.

Perdant ainsi mon temps à Florence, voyant peu , n'apprenant rien, et surtout bientôt ennuyé, je pressai mon vieux mentor, et nous partîmes le premier décembre pour Lucques, en passant par Prato et Pistoie. Unjour à Lvcques nous parut un siècle ; et nous repartîmes aussitôt pour Plse. Le jour que nous passâmes à Pise me parut bien long aussi, quoique le Campo-Santo me plût beaucoup : de là nous allâmes à Livourne. Cette ville m'enchanta autant parce qu'elle ressemble un peu à Turin que par la vue de la mer, dont je ne pouvais jamais me lasser. J'y demeurai huit à dix jours, estropiant sans cesse l'anglais d'une manière cruelle, et les oreilles, toujours fermées au toscan. Quand j'ai examiné par la suite la cause d'une préférence si folle, j'ai trouvé que c'était le résultat d'un

JEUNESSE. 79

faux amour-propre, dont je ne me rendais pas compte. Ayant vécu pendant deux ans avec des Anglais, ayant entendu partout exalter leur puissance et leur richesse ; voyant leur grande influence politique; d'un autre côté, regardant l'Italie entière effacée du rang des puissances; les Italiens divisés, faibles, avilis, esclaves, j'étais honteux d'être et de paraître Italien, et je ne voulais appartenir en rien à cette nation.

De Lioourne nous allâmes à Sienne. La position de cette ville ne me satisfaisait pas; mais un rayon de lumière vint subitement traverser mon âme : mes oreilles et mon cœur furent subjugués en entendant parler les gens du peuple d'une manière aussi suave et avec une élégance, une netteté, une précision {parfaite. Je n'y restai pourtant .que vingt-quatre heures ; le temps de ma conversion littéraire et politique était encore bien éloigné : il me fallut vivre longtemps loin de l'Italie, pour connaître et apprécier les Italiens. Je partis enfin pour Rome, avec un battement de cœur presque continuel, dormant très-peu la nuit, et pensant toute la journée à Saint- Pierre, au Panthéon, au Cotisée, à tout ce que j'avais entendu tant exalter. Je rêvais aussi beaucoup à quelques traits de l'histoire romaine, qui, quoique sansordre et sans précision, m'était suffisamment restée dans la tête; car c'était la seule' histoire que j'avais consenti à apprendre un peu dans ma première jeunesse.

Ce fut je ne sais plus quel jour du mois de décembre 1766 que je vis enfin la porte del Popolo. Quoique le mauvais état et la misère du pays de f 'Herbe m'eussent indisposé, cette superbe entrée me consola et charma mes regards. Nous étions a peine descendus â la pince d' Expagne, où nous allâmes loger, que mes deux jeunes compagnons et moi, laissant le gouverneur se reposer, nous commençâmes à courir pendant lo reste de la journée, et nous visitâmes entre antres à Iah3tele/ J crnthéon. Mes compagnons se montraient en tout plus surpris que moi. Quelque temps après, lorsque j'ai vu leurs pays, j'en

VIE d'aLPIERI.

ai facilement deviné la cause. Nous restâmes à /tonte huit jours seulement, pendant lesquels nous ne fîmes que courir pour satisfaire notre première et impatiente curiosité. Pour moi , j'aimais mieux retourner deux fois par jour à Saint-FItrre que voir des choses nouvelles. Je remarquerai que cette admirable réunion d'objets sublimes ne Gt pas sur moi l'impression que j'en attendais ; mais dans la suite mon admiration alla toujours croissant, et je ne reconnus le véritable prix de tant de merveilles que lorsque, fatigué de la misérable magnificence ultramontaine, il m'arriva, quelques années après, de me fixer à Home pour longtemps.

Page 1