CHAPITRE QUATRIÈME
Je liois mon voyage d'Italie, et J'arrive pour la première fois à Paris.
Mon séjour à Venise, à tout prendre, fut plutôt ennuyeux qu'agréable ; je ne visitai pas même la dixième partie des merveilles en peinluTC , sculpture et architecture, qu'on trouve réunies dans cette ville : il suffit de dire , à ma honte , que je ne vis pas même l'arsenal. Te ne pris aucune note sur ce gouvernement, qui diffère eu tout des autres : s'il u'est pas possible de le louer comme bon , il doit être au moins considéré comme rare, ayant existé pendant tant de siècles avec tant d'éclat, de prospérité et do tranquillité. Mais, toujours étranger aux beaux-arts, je ne savais que végéter honteusement. Enfin, je partis de Venise, et j'éprouvai , comme a mon ordinaire, un plaisir plus grand en la quittant qu'en y arrivant. Je passai à Padoue, qui me déplut; je ne pensai pas même à faire la connaissance d'un seul de ces professeurs célèbres avec lesquels j'ai tant désiré d'être lié dans la suite : je frissonnais alors aux noms seuls de professeur, d'étude et d'université. Je ne savais pas même, qu'à quelques milles de Padoue étaient les cendres de notre immortel Pétrarque : et qu'avais-je affaire de lui, moi qui ne l'avais jamais, lu, ni compris, ni senti ; moi qui l'avais rejeté bien vite, lorsque, par hasard, il m'était tombé sous la main ! Pressé continuellement par l'ennui et l'oisiveté , je passai par licence, féronne,Mantoue, Milan, et je gagnai à la hâteCc'nes, ville que j'avais très-peu vue, quelques années auparavant , et qui m'avait laissé un certain désir de la revoir. J'avais des lettres de recommandation pour ces divers pays, mais je ne les donnais pas pour la plupart; et quand je les présentais, je ne retournais plus que chez les personnes qui s'obstinaient a veut
VIE D'ALFIEHI.
nir me chercher; ce qui n'arrivait presque jamais et ne devait guère arriver. Cette sauvagerie était d'une part le résultat de la fierté et de l'inflexibilité d'un caractère que l'éducation n'avait pas formé ; et de l'autre, d'une répugnance presque invincible à voir des ligures nouvelles; disposition inconciliable avec la fureur de changer sans cesse de pays. Étrange bizarrerie ! mon cœur avait besoin de vivre avec les mènes personnes et de les trouver dans d'autres lieux I
Je ne tardai pas à m'ennuyer aussi à Gènes, où il n'y avait point alors de ministre do Sardaigne et où je ne connaissais que mon banquier. J'avais résolu d'en partir à la fin de juin, lorsqu'un jour ce banquier, galant homme, ayant beaucoup d'usage du monde, vint me faire une visite. Il me trouva seul, sauvage et mélancolique; il voulut savoir comment je passais mon temps, et ayant vu que je n'avais point de livres, point de connaissances, et que toutes mes occupations se réduisaient à rester à ma fenêtre, à courirdans les rues de Gènes, ou à mo promener en bateau , il eut pitié de moi et de ma jeunesse , et il voulut .absolument me mener chez un de ses amis. C'était le chevalier Charles Megroni, qui avait passé une partie de sa vie à Paris, et qui, voyant que j'avais une si grande envie d'y aller, m'en parla beaucoup : l'opinion qu'il voulut me donner de cette ville me parut alors exagérée, et je ne la trouvai vraie qu'en y arrivant , quelques mois après. Ce brave et galant homme me présenta dans les premières maisons de Gènes ; et au fameux festin que donna le nouveau doge, il me servit d'introducteur et de compagnon. Ce fut là que je manquai de devenir amoureux d'une aimable femme, qui paraissait vouloir me payerde retour. Mais la ra^ de courir le monde et de quitter l'Italie me sauva des chaînes que l'amour me gardait pour on autre temps.
Embarqué sur une petite felouque pour passer à Antibes, il me semblait que j'allais aux Indes. Dans mes promenades maritimes, il ne m'était jamais arrivé de m'éloiguer du rivage qi e
JEUNESSE. 93
de quelques milles. Un vent frais nous poussa au large; il devint plus fort et dangereux , et nous obligea à prendre terre à Savonne, où nous restâmes deux jours pour attendre le beau temps. Ce retard m'ennuya et m'affligea beaucoup. Je ne sortis pas de la maison, et je n'allai pas même visiter la célèbre vierge de Savonne. Je no voulais absolument plus rien voir de l'Italie, ni en entendre parler. Il me semblait que tout le temps que j'y passais encore était pris sur les plaisirs qui m'attendaient en France. Mon imagination exaltée grossit toujours à mes yeux le bien et le mal, quand ils sont encore dans l'avenir ; en sorte que lorsque j'éprouve l'un ou l'autre , surtout le bien , il est déjà usé.
Débarqué à Antibes, tout me réjouissait: une langue nouvelle, des usages, une architecture, des figures, tout nouveau ; et quoique tout fût pire plutôt que mieux, la variété produisait en moi des sensations agréables. Je partis à l'instant pour Toulon, dont l'aspect me déplut et où je ne vis rien. Je passai à Marseille. La position riante de cette ville , ses rues droites et propres, son cours, si beau, son port, ses femmes, si jolies et si agaçantes, me firent le plus grand plaisir. Je me déterminai à y séjourner un mois, pour laisser passer aussi les grandes chaleurs. 11 y avait table d'hôte à l'auberge où je demeurais. J'avais par là compagnie à dîner et à souper, sans être obligé de parler, ce qui a toujours été un effort pour moi. Ma taciturnité, dont une timidité , que je n'ai jamais pu vaincre entièrement, était la principale cause, redoublait par le babil continuel des Français, qui se trouvaient en grand nombre à cette table, la plupart officiers et négociants. Je ne contractai avec eux ni amitié ni familiarité; c'est à quoi mon caractère n'a jamais été porté. Je les écoutais volontiers, sans en tirer aucun profit ; mais j'ai toujours écouté sans peine, même les discours des sots : on apprend d'eux tout ce qu'ils ne disent pas.
C'était surtout pour son théâtre que je voulais voir la France. J'avais trouvé, deux ans auparavant, une troupe de comédiens
VIB d'àLFIERI.
français ; et je les avais suivis avec la plus grande assiduité pendant tout l'été: je connaissais par conséquent les principales tragédies, et presque toutes les comédies les plus célèbres. Je dois avouer que ni en Piémont, ni en France, à mon premier, ou même a mon second voyage , deux ans après , il ne me vint pas à l'esprit que j'eusse jamais le désir ou le talent de composer des ouvrages dramatiques. J'écoutais ceux des autres attentivement, mais sans aucun instinct d'imitation , sans aucun mouvement intérieur qui trahit l'auteur futur. En tout , j'étais plus amusé par la comédie qu'ému par la tragédie, quoique naturellement plus enclin à pleurer qu'à rtre. Quand j'y ai réfléchi clans la Suite, il m'a semblé qu'une des principales causes de mon indifférence pour la tragédie venait de ce que dans presque toutes les pièces françaises il y a des scènes entières et quelquefois des actes remplis par des personnages secondaires, qui me glaçaient en prolongeant l'action sans nécessité ou, pour mieux dire, en l'interrompant. D'ailleurs, mon oreille, quoique je ne voulusse plus être Italien, me servait malgré moi, en m 'avertissant de l'ennuyeuse et insipide uniformité de ces vers dont les rimes marchent deux à deux , de ces hémistiches dont la mesure est si triviale, et enfin de ces désinences nasales qui sont si désagréables. De là, sans savoir pourquoi, quoique les acteurs fussent excellents relativement aux nôtres, qui sont détestables; quoique les pièces fussent très-bonnes quant aux passions , à la conduite et aux pensées, j'éprouvais de temps en temps un froid glacial, et je sortais peu content du théâtre. Les tragédies qui me faisaient le plus de plaisir étaient Phèdre, Alzire, Mahomet, et quelques autres.
Après le spectacle , un de mes amusements a Marseille était dénie baigner presque tous lessoirsdans la mer ; j'avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite hors du port , où en m'asseyant sur le sable , le dos appuyé contre un petit rocher qui empêchait qu'on ne pût me
JEUNESSE. 95
voir du côté de la terre, je n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités, qu'embellissaient les rayons d'un soleil couchant, je passais en rêvant des heures délicieuses ; et là je serais devenu poète si j'avais sa écrire dans une langue quelconque.
Tout ennuie les oisifs : ainsi je m'ennuyai bientôt du séjour de Marseille. Poursuivi par la fureur de voir Paris, je partis le 10 août, plutôt comme un homme qui s'échappe que comme un voyageur; et j'allai nuit et jour, sans m'arrëler, jusqu'à Lyon. Ni Aix, avec sa magnifique et riante promenade ; ni Avignon, avec le tombeau de la célèbre Laure ; ni Paur.tuse, longtemps la demeure de notre divin Pétrarque, rien ne put me détourner d'aller droit comme un trait à mon but. La lassitude m'arrêta quarante-huit heures à Lyon ; mais in étant remis en route, j'arrivai en moins de trois jours à Paris, par la Bourgogne.
CHAPITHE CINQUIÈME.
Mon premier séjour à Paris.
C'était au mois d'août, entre le 15 et le 20 , au milieu d'une matinée nébuleuse, froide et pluvieuse, que j'entrai à Paris, par le misérable faubourg Saint- Marceau. Je quittais le beau ciel de la Provence et de l'Italie, et je n'avais jamais vu des brouillards si épais , surtout dans cette saison. Eu avançant dans le tombeau fétide et fangeux du faubourg Saint-Germain, où je fus me loger, mon cceur se serra ; et je n'ai jamais éprouvé de ma vie une impression si douloureuse pour une si petite cause. Que d'empressement, que de désirs, que de folles illusions m'avaient conduit dans ce cloaque ! En descendant à l'auberge, je me trouvai entièrement détrompé , et sans la lassitude extrême et la honte dont je me serais couvert, je serais reparti à l'instant. Lorsque je commençai à courir dans Paris, mes illusions se perdirent encore davantage. Une architecture barbare etchétive, l'éclat ridicule et mesquin du peu de maisons qu'on décore du titre de palais et d'hôtels ; la saleté des églises gothiques; la construction vraiment vandale des théâtres d'alors; mille autres objets désagréables, dont le plus repoussant était le visage plâtré de femmes, fort laides : rien de tout cela n'était assez compensé pour moi par la beauté de tant de jardins; par l'élégance des étonnantes promenades publiques, toujours fréquentées ; par le bon gout et le nombre infini des belles voitures ; par la sublime façade du Louvre ; par la quantité de spectacles, presque tous bons; et par tant d'agréments et de plaisirs de tous genres.
Le temps s'obstinait à être mauvais, et depuis près de quinze jours que j'étais à Paris je n'avais pas encore salué le soleil.
JEUNESSE. 97
Mes jugements moraux se ressentent toujours un peu de l'influence de l'atmosphère ; cette première impression de Paris resta si fortement gravée dans ma tête , qu'il me semble que je l'éprouve encore même à présent ,' c'est-à-dire vingt-trois ans après, quoique ma raison la combatte et la condamne en partie.
La cour était à Compiègne, où elle devait passer tout le mots de septembre.L'ambassadeurdeSardaigne, pour qui j'avais des lettres, ne se trouvant pas à Paris , je n'y connaissais âme qui vive, excepté quelques étrangers que j'avais rencontrés en Italie, etqui comme moi n'y connaissaient pas un honnête homme. Je passais mon temps aux promenades, aux théâtres et avec les filles, toujours tourmenté par un malaise qui me poursuivait partout. Notre ambassadeur ne revint de Fontainebleau à Paris qu'à la Dn de novembre. Il me présenta dans différentes maisons, et surtout chez les ministres étrangers. Il y avait un petit pharaon chez l'ambassadeur d'Espagne, où je jouai pour la première fois. N'ayant ni perdu ni gagné, je m'ennuyai bientôt du jeu et de tous mes amusements, et je résolus de partir dansie mois de janvier pour aller à Londres. Rassasié de Paris, dont je ne connaissais à la vérité que les rues, ma rage de voir des choses nouvelles s'était beaucoup calmée. Je les trouvais toutes non-seulement au-dessous des chimères mon imagination, mais même au-dessous des réalités que j'avais vues en Italie. Ce fut donc à Londres que j'achevai de bien connaître et d'apprécier ftaples , Rome , Venise et Florence.
Avant de partir pour l'Angleterre, mon ambassadeur me proposa de me présenter à la cour de Versailles. Une certaine curiosité de voir une cour plus belle' que tes autres me porta à accepter. Nous choisîmes le 1 er janvier 1768 pour voir les cérémonies du jour. Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas marquants ; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tête aux pieds , et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me
VIE D*ALFIEBI.
semble cependant que El l'on disait à un géant : f'oici une Jourml que je vous prétente; en la regardant il sourirait ou dirait peut-être : Ah! le^pelit animal! et s'il gardait le silence, sa figure le dirait pour lui. Ce mépris négatif ue m'affligea plus autant, lorsque, quelques moments après, je vis le roi recevoir de ia même manière des étrangers plus importants que moi. Après une courte prière au milieu de deux prélats, dont, si je m'en souviens bien, l'un était cardinal, le roi prit le chemin de la chapelle; et entredeux portes le prévôt des marchands, premier officier de la municipalité de Paris , s'avança vers lui et lui balbutia un compliment d'usage pour le premier de l'an. Le taciturne monarque lui répondit par un mouvement de tête ; et s'éta nt retourné vers un de ses courtisans, lui demanda où étaient restés les êcheoins qui accompagnaient ordinairement le prévôt A cette question, une voix sortit du milieu
de la foule* et dit plaisamment : Ils sont restés embourbés; toute la cour en rit, etle monarque même en sourit et fut à la messe. La fortune inconstante a voulu que, presque vingt ans après, je visse à l'hôtel de ville un autre Louis recevoir bien plus gracieusement un compliment bien différent, qui luj était fait par un autre prend*, sous le nomdemaiVff, lel7juillet 1789. C'était alors les courtisans qui étaient restés embourbés en venant de Versailles à Paris. Peut-être je rendrais grâce à Dieu d'avoir été témoin de ce spectacle, si je n'étais persuadé que le règne de ces millions do rois plébéiens sera plus funeste à la France et au monde entier que celui des rois Capétiens.