CHAPITRE TROISIÈME
Continuation de mes voyages. — Ha première avarice.
Mon fidèle Élie, qui avait précédé mon arrivée à Rome, me prépara au pied de la Trinité de Monti un appartement trèspropre et très-joli, qui me consola de la saleté de Naples. Même dissipation, même ennui, même mélancolie, même rage de me remettre en voyage; ce qui était pire encore, même ignorance des choses qui sont la honte de ceux qui les ignorent ; et une insensibilité, qui augmentait tous les jours, pour les beaux et magnifiques objets dont Rome est pleine ; je m'étais borné à ne voir que trois ou' quatre de ces merveilles, et j'y retournais habituellement. J'allais tous les jours chez le comte de Rivera, ministre de Sardaigne, vieillard respectable, qui.quoique sourd, □e m'ennuyait pas , et me donnait de très-bons conseils. Une fois il m'arriva de trouver sur sa table un beau Virgile infolio ouvert au sixième livre de l'Énéide. Le bon vieillard, en me voyant entrer, me fit signe de m'approcher, et commença à réciter à haute voix , avec le plus grand enthousiasme , les beaux vers sur Marcellus, que tout le monde connaît et sait par cœur. Four moi, qui ne les entendais plus, quoique je les eusse traduits, expliqués et récités six ans auparavant , j'en fus si honteux et j'en éprouvai une si profonde douleur, que pendant plusieurs jours je ne Ils que réfléchir à mon opprobre, et ne retournai plus chez le comte. Mais la rouille qui s'attachait de plus en plus à mon esprit était si épaisse , qu'il fallait pour l'arracher quelque chose de plus fort qu'un regret passager. Cette sainte et utile honte passa sans laisser aucune trace , et pendant plusieurs années je ne lus plus ni Virgile ni aucun autre bon livre, en quelque langue que ce fût.
JEUNESSE
Dans ce second séjour que je fis à Rome, je fus présenté au pape Clément XIII. C'était un beau vieillard; sa vénérable majesté, la magnificence du palais de Monte-Cavallo, m'ôtèrcnt toute répugnance pour la prosternation , quoique j'eusse lu l'histoire ecclésiastique et que je susse au juste la valeur de cette cérémonie.
Ce fut alors que je commençai ma troisième petite intrigue, près la cour paternelle de Turin, par l'organe du comte de Rivera, pour obtenir la permission de voyager durant une autre année en France, en Angleterre, et en Hollande, dont les noms seuls faisaient battre mon jeune cœur d'étonnemeat et de plaisir. Ce petit manège me réussit encore ; et me voilà libre de courir le monde pendant toute l'année 1768. Il survint cepcndantune petite difficulté, qui m'affligea beaucoup; mon curateur, avec lequel je n'avais jamais compté et qui ne m'avait jamais mis au fait de mes revenus, m'écrivit, à l'occasion de la permission que j'avais obtenue, que pour la seconde année il me donnerait une lettre de crédit de quinze cents sequins, ne m'en ayant donné que douze cents pour le premier voyage. Cette annonce mesquine me fit beaucoup de peur, sans cependant me décourager. J'avais toujours entendu dire qu'on vivait très-chèrement dans les pays ultramontains, et il me paraissait bien dur de m'y trouver au dépourvu et obligé de faire une mauvaise figure. Je n'osais pas, d'un autre côté, écrire d'une manière décidée à mon avare curateur. Je me le serais mis à dos, et il aurait fait retentir à mon oreille ce mot, le roi, quiàTurin dès qu'il s'agitdes noblesse mêle des affaires domestiques les plus intimes. Il aurait pu aisément me faire passer pour un prodigue et pour un libertin : je ne me fis doue aucune querelle avec le curateur. Mais je pris en moi-même la résolution d'économiser autant que je pourrais, dans ce premier voyage, sur les douze cents sequins qu'on me donnait, pour augmenter la somme des quinze cents qu'on me promettait Étant ainsi passé, pour la première fois , d'un état de
VIE DALTIEBI.
dépense presque splendide à une épargne excessive , j'éprouvai un accès de la plus sordide avarice. Elle alla si loin, que nonseulement je ne visitais plus aucune des curiosités de Borne, pour ne point donner de pour-boire, mais je refusais même à mon fidèle et cher Éu'e ce qu'il lui fallait pour se nourrir ; je le remettais de jour en jour, jusqu'à ce qu'il fut obligé de médire que je le forcerais à me voler pour vivre. Alors, bien contre mon gré., je lui donnai tout ce qui lui était nécessaire.
Ainsi rapetissé d'esprit et de cœur, je partis pour fenise \bs premiers jours de mai. Ma mesquinerie me lit choisir les voiturins, quoique je détestasse le pas des mulets: cependant, comme, la différence entre la poste et les voiturins était très-grande, je m'y soumis en pestant. Je laissai dans la calèche lïlie avec mon domestique, et je montai une très-maigre rossinante, qui bronchait à chaque pas. J'étais oblige de faire presque tout le chemin à pied. J'allais ainsi en comptant , à vois basse et sur mes doigts, combien j'économiserais sur les dix ou douze jours de mon voyage ; combien sur un mois de séjour à Venise ; combien pour sortir d'Italie ; combien surtel ou tel autre point, et je repassais incessamment ces vilenies dans ma tète.
J'avais pris le voiturin jusqu'à Bologne, par la route de Lorelte ; mais arrivé à cette dernière ville, mon ennui fut si grand, et je trouvai mon âme si serrée, que je ne pus plus rester fidèle à ma lésinerie et à mes mulets; et je quittai cette manière de voyager, vraiment mortelle. Voilà donc ma naissaute avariée vaincue par mon bouillant caractère. Knlin . j'envoyai tout au diable ; je payai le voiturin pour tout le voyage, et, soulagé d'un grand poids, je pris la poste en respirant. De ce moment l'économie ne fut plus en moi que de l'ordre sans avarice.
Me voilà enfin à Fenite. Dans les premiers jours, sa position, vraiment surprenante, me remplit d'étonnement et de plaisir. J'en aimais jusqu'au jargon, et c'est peut-être parce que mes oreilles y étaient accoutumées par les comédies de
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Goldani, que j'avais lues dans mon enfance. Ce dialecte est en effet gracieux; il manque seulement «le majesté. La foule des étraDgers, la quantité de spectacles, la diversité des fêtes et des amusements qu'on donna cette auuée pour le duc de fVirtemberq , et qui se trouvaient réunis à ceux qui ont lieu à la foire de l'Ascension, me firent rester à fenise jusqu'à la moitié de juiu, sans cependant beaucoup m'amuser. Ma mélancolie habituelle, l'ennui, mon impatience de changer de lieu recommençaient à me tourmenter, aussitôt que l'avidité île voir des choses nouvelles étiit un peu satisfaite. Je passai plusieurs jours, vivant solitairement, ne sortant point de chez moi, ne bougeant pas de ma fenêtre, d'où je faisais des signes à une jeune demoiselle qui logeait vis-à-vis de moi, et avec qui j'échangeais de temps en temps quelque mots.
Le reste de la journée, qui était bien longue, je le passais ou à dormir, ou à rêver je ne saurais dire à quoi , et souvent à pleurer sans aucun motif : j'avais perdu ma tranquillité, et je ne pouvais pas même soupçonner ce qui me l'était. Quelques années après, ayant fait de nouvelles observations sur moi, j'ai trouvé que c'était une maladie qui me prenait tous les ans au printemps , quelquefois en avril, et quelque fois en juin. Elle durait plus ou moins ; elle se faisait sentir avec plus ou moins de force, selon que mon cœur et mon esprit se trouvaient alors plus ou moins vides et oisifs.
J'ai éprouvé aussi que mes facultés intellectuelles ressemblaient à un baromètre, et que je me sentais plus ou moins de talent pour la composition en raison du poids de l'air. J'étais presque entièrement stupide pendant les grands vents du solstice et de l'équinoxe; j'ai eu toujours infiniment moius de pénétration le soir que le matin. L'imagination, l'enthousiasme et l'aptitude à inventer ont toujours eu plus de force en moi an milieu de l'hiver, ou au milieu de l'été, que dans les saisons intermédiaires. Cette matérialité, que je crois en grande partie commune à tous les hommes qui ont les nerfs un peu délicats, s.
90 VIE D'AILIER!.
a tout à fait diminué en moi l'orgueil qu'aurait pu m'inspire r ce que j'ai lait de bien , comme elle a affaibli la boute de ce que j'ai fait de mal, surtout dans mou art. Jesuis entièrement convaincu que dans tes temps dont je parle il n'était pas en mon pouvoir de rien produire de bon,