‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 27 sur 131 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Continuation de mes voyages en Russie , en Prusse, à Spa , et Hollande et en Angleterre, puur. Ja seconde fols..

Je me trouvais assez, bien à Stockholm ; mais la fureur éternelle de changer de place me fit quitter cette ville vers la mimai , pour aller par la Finlande à l'ëtersbourg. J'avais fait une course jusqu'à la fameuse université d'Upxal, et en route j'avais visité différentes mines de fer, où l'on trouvait des choses assez curieuses ; mais n'eu ayant pris aucune note, ne les ayant point examinées avec attention , ,je ne puis rien en dire. Arrivé à Grisxelhamn, petit port de ra Suéde , placé sur ses côtes orientales , en face du golfe de Bothnie, je trouvai que l'hiver après lequel il semblait que je courusse recommençait. La mer était en grande partie gelée, et le passage du continent à la première petite l'e ( il faut en passer cinq pour entrer dans le golfe) devenait impraticable pour toute espèce de barque. Il nous fallut rester trois jours dans ee trisle lieu, jusqu'à ce que de nouveaux vents commençassent à fendre l'épaisse croûte de neige qui se sillonna avec fracas, et forma de gros blocs flottants, à travers lesquels , si on n'avait pas craint le danger, on aurait pu faire passer une barque. Le lendemain , arriva à Crisselhatnn un pécheur, dans un petit bateau qui venait de la première île à laquelle nous devions aborder. Il nous assura qu'il nous mènerait , si nous en voulions courir les risques : je m'y déterminai à l'instant. J'avais une barque plus grande que Ja sienne, à cause de ma voiture; ce qui augmentait la difficulté, mais diminuait en même temps le danger, parce qu'elle pouvait résister davantage aux chocs de ces niasses de glace flottantes. Il arriva ce que j'avais prévu : ces petites îles de glaces

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surnageantes faisaient ressembler cette affreuse mer à une terre crevassée et fendue de tous côtés. Comme le vent était trèsfaible, les coups que ces masses donnaient à ma barque la caressaient plutôt qu'ils ne la heurtaient. Cependant, comme il y avait une quantité prodigieuse de ces blocs de glace, qui venaient de tous les côtés, et s'amoncelaient devant la proue de notre barque , elle nous menaçait à chaque instant de nous repousser sur le continent : il fallait alors recourir à la hache. Plus d'une fois, les matelots et moi nous descendîmes sur ces îles flottantes pour les fendre et les détacher des parois de notre barque , afin de donner passage à la proue , et de pouvoir faire agir les rames. Nous sautions ensuite dans le bâtiment , et par l'impulsion que nous lui donnions, il avançait à travers cet ineommode entourage. Nous fîmes ce premier trajet de sept milles suédois en plus de dix heures. La nouveauté d'un pareil voyage m'amusa beaucoup ; mais peut-être ces détails n'amuseront-ils pas autant mes lecteurs : je les adresse aux Italiens, qui ne sont pas accoutumés à un semblable spectacle. Le premier espace franchi de la sorte, tes six autres, plus courts et moins embarrassés par les glaces, furent beaucoup plus faciles. C'est un des pays de l'Europe qui , dans sa sauvage rudesse , me plut davantage. Il éveillait en moi les idées les plus gigantesques, les plus mélancoliques, effet de ce long et indéfinissable silence qui règne dans l'atmosphère , et qui vous lance pour ainsi dire loin de la terre .

Débarqué enfin à Abo, capitale de la Finlande suédoise, je continuai par de beaux chemins, et avec d'excellents chevaux, mon voyage jusqu'à Pétersbourg, où j'arrivai à la fin de mai. Je ne saurais dire si j'y arrivai de jour ou de nuit; car dans un climat aussi boréal, il n'y a presque plus de nuit dans cette saison. J'étais si fatigué de n'être pas sorti de ma voiture depuis plusieurs nuits, j'avais la tête si bouleversée et j'étais si ennuyé en voyant toujours cette perpétuelle lumière, que je ne savais plus dans quel jour de la semaine , à quelle heure du

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jour, ni en quelle partie du monde je me trouvais; d'autant que les mœurs, les habillements et les barbes des Moscovites me taisaient croire que j'étais plutôt avec des Tartares qu'avec des Européens.

J'avais lu Vflistàire de Pierre le Grand, par Foliaire; je m'étais trouvé à l'académie de Turin avec des Russes , et j'avais toujours entendu faire l'éloge de cette nation naissante. Mon imagination n'avait pas manqué encore de tout agrandir, pour me laisser le regret d'être de nouveau détrompé : j'étais donc , en approchant de Pétersbourg , dans un état d'anxiété et d'attente tout à fait extraordinaire. Mais, hélas! à peine eus-je mis le pied dans ce camp asiatique de baraques alignées, que je me ressouvins de Home, de Gfines, de Venise et de Florence; et je ne pus m'empêcher d'en rire. Ce que j'ai vu par la suite dans ce pays a confirmé en moi de plus en plus cette première impression : et j'en ai rapportéau moins l'intéressante nouvelle qu'il ne méritait pas d'être vu. Tout , excepté les , barbes et les chevaux , me déplut si fortement , que pendant six semaines que je restai parmi ces barbares masqués à l'européenne, je ne voulus faire la connaissance de personne; jusqu'à ne pas même revoir deux ou trois jeunes gens des. premières familles du pays . avec lesquels j'avais vécu à l'Académie. Je ne me fis pas présenter à la fameuse autocrate Catherine II; je ne vis pas même matériellement le visage d'une souveraine qui, de nos jours, a lassé la renommée. Quand je me suis demandé, par la suite , ta raison d'une conduite aussi inutilement sauvage, je me suis couvaincu que ce fut par une véritable intolérance de caractère, et par une haine insurmontable pour la tyrannie; haine générale, qui, dans cette circonstance particulière , s'attachait à une personne soupçonnée 'du plus horrible crime, le meurtre d'un époux désarmé. Je me souvenais très-bien d'avoir entendu dire aux défenseurs d'un si grand forfait, que Catherine II, en prenant les rênes de [l'empire, voulait réparer tous les maux que son mari avait

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faits à l'Etat, lut donner une constitution, et restituer ainsi, au moins en partie, ses droits à l'humanité blessée par l'esclavage des Russes. Je les voyais cependant courbés, depuis ciuq ou six ans , sous le joug de cette Clytemnestre philosophe. Indigné de ce que j'avais vu, je ne voulus point aller à Moscou, comme j'en avais eu le dessein, et je brillai de retourner en Europe.

Il n'était que trop certain que la femme que j'avais tant aimée n'était plus à la Haye ; elle avait quitté cette ville pour aller avec son mari s'établir à Paris. Ne pouvant plus me détacher de mes deux excellents chevaux, je me Gs précéder par Elïe avec ma voiture , et moitié à pied , moitié à cheval , je pris le chemin de Liège. Je trouvai dans cette ville un envoyé de France , que je connaissais. 11 voulut me mener chez le prince-évêqne ; je le laissai faire par complaisance autant que par bizarrerie: n'ayant pas vu la fameuse cour de Catherine II, je voulais voir celle du prince de Liège. Pendant mon séjour à Spa, j'avais été introduit aussi chez un autre bien plus petit prince ecclésiastique, l'abbé de Stavelo , dans les Ardennes. En passant par son abbaye, le même envoyé de France m'y mena dîner; notre repas fut bon et gai. De Liège et toujours tenant compagnie à mes chevaux, je passai à Bruxelles, à /Invers ; je traversai le Mordick , et par Rotterdam, j'arrivai à la Haye. Mon ami, avec lequel j'avais toujours entretenu une correspondance, me reçut à bras ouverts, et m'ayant trouvé uu peu moins fou, il tâcha de m'entretenir dans mes nouvelles dispositions par ses sages et bienveillants conseils. Je restai avec lui presque deux mois ; mais la saison commençant à s'avancer, et brûlant d'envie de revoir l'Angleterre , nous nous séparâmes à la Gn de novembre. Je tins la même route que dans mon premier voyage , et arrivé heureusement à Harvick , je fus en peu de jours à Londres. J'y trouvai tous les amis que j'avais fréquentés lors de mon premier séjour, et particulièrement le prince de Masserano, ambassadeur d'Es-

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pagne, et le marquis de Caraccioli, ministre de Naples, homme d'un esprit très-plaisant et plein de sagacité. Ils me servirent tous les deux de père , pendant mon second séjour à Londres, où je me trouvai dans des circonstances extraordinaires et très-épineuses.

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