‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 28 sur 131 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Je deviens amoureux pour la seconde fois.

Dès mon premier voyage à Londres , j'avais éprouvé un penchant bien vif potir une très-belle dame de très-haut rang. C'est peut-être même son image, gravée dans mon cœur sans que je m'en aperçasse, qui avait le plus contribué à me faire trouver ce pays beau, agréable, et à me donner le désir de le revoir. Quoique ma belle Anglaise eût paru assez favorable à mes vœux, mon caractère rcvêclie et sauvage m'avait préservé de ses chaînes. A mou retour, un peu plus policé, et d'un âge plus propre à une grande passion, oubliant tout ce que l'amour m'avait fait de mal à la Haye, j'en devins éperdûment amoureux ; ma passion était si forte, si furieuse, que même dans ce moment où j'en parle, je frissonne en y pensant, quoique le neuvième lustre ait déjà commencé à me glacer. J'avais souvent l'occasion de voir cette Anglaise, surtout chez le prince de Masuerano, dont la femme louait par moitié avec elle une loge a l'Opéra-Italien. Je ne la voyais jamais chez elle, parce que les dames anglaises n'étaient pas alors dans l'usage de recevoir des visites et surtout des étrangers. D'ailleurs son mari était très-jaloux, autant qu'un ultramontain peut et sait l'être. Ces obstacles m'enflammaient davantage. Tous les matins, je tâchais de la voir soit à Hyde-Parck, soit dans quelque autre promenade. Tous les soirs je la rencontrais soi taux assemblées, soit aux spectacles ; et notre liaison devenait tous les jours plus intime. Elle arriva au point qu'en ayant le bonheur d'être ou de me croire aimé, je me trouvais malhcureui et je l'étais en effet, n'imaginant aucun moyen pour continuer à la voir sans témoin et sans danger. Les jours passaient, s'envolaient, et lu I)

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printemps avec eux ; l'époque de son départ pour la campagne, où il me serait impossible de la voir, approchait : et elle devait y passer sept à huit mois. Je voyais arriver l'époque terrible et fixée d'a,vance de la fin de juin, comme le terme de ma vie. Ma tête malade et mon cœur plus roulade encore ne pouvaient concevoir la possibilité physique de survivre à une telle séparation. Cette seconde passion , par sa durée, était devenue infiniment plus forte que la première. L'idée de ma mort, que j'avais attachée à notre séparation, avait rendu mou âme farouche, au point que je me conduisais comme un homme qui n'avait plus rien à perdre. Le caractère de cette femme, qui n'aimait et ne connaissait aussi que les extrêmes, ne contribuait pas peu à nourrir cette espèce de lièvre. Les choses en étaient là ; et ses imprudences et les miennes augmentant tous les jours, son mari s'en aperçut , et parut plusieurs fois m'en montrer son ressentiment. Je ne désirais rien davantage ; car l'éclat qu'il aurait pu faire dans sa colère devait, ou changer ma position , ou me perdre entièrement. Je passai cinq mois dans cette anxiété vraiment terrible; mais enfin la bombe éclata. Différentes fois et à des heures diverses du jour, j'avais été introduit chez elle par elle-même au grand danger de tous les deux, et je n'avais jamais été vu. A Londres, les maisons sont très-petites et les portes toujours fermées. Les domestiques, qui restent ordinairement dans des salles souterraines, laissent beaucoup de facilité à ceux qui sont dans la maison d'ouvrir la porte de la rue et de faire entrer quelqu'un qu'on peut aisément cacher dans de petites chambres qui se trouvent au rez-de-chaussée près de la porte d'entrée. Toutes ces introductions furtives nous avaient toujours réussi ; et nous avions l'attention de choisir les heures où le mari était dehors et les domestiques à table. Ces succès, nous faisant oublier le danger, nous enhardirent à en tenter de nouveaux. Dans le mois de mai , le mari l'ayant menée à une maison de campagne à seize milles de Londres pour y passer huit jours, elle m'indiqua

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sur-le-champ le moment où je pourrais aller en secret l'y voir. Elle choisit un jour où son mari, qui était officier aux Gardes, devait assister à une revue et était obligé de coucher à Londres. Seul, à cheval, le soir du jour désigné , je me mis en route, et comme elle m'avait donné une description détaillée du lieu, je laissai mon cheval à une auberge peu éloignée : il était déjà nuit et je continuai mon chemin à pied jusqu'à la porte du parc où elle m'attendait; j'entrai, croyant n'avoir été vu de personne. Toutes ces entrevues exaltaient notre passion sans la satisfaire, parce que l'idée terrible de la séparation les troublait toujours. Nous prîmes en conséquence toutes les mesures possibles pour les rendre fréquentes, tout en nous désolant sur le nouveau séjour qu'elle devait faire sous peu dans cette maison de campagne , où il m'était absolument impossible de la voir. Revenu le lendemain à Londres, je pensais avec délire que deux jours devaient s'écouler encore avant que je pusse la revoir, j'en comptais les heures, les minutes , les instants. Je vivais dans une espèce de transport qu'il est impossible de faire comprendre à ceux qui ne l'ont jamais éprouvé; et certainement peu l'ont éprouvé comme moi. Je ue pouvais plus exister autrement qu'en marchant toujours sans but ; et aussitôt que j'étais obligé de m'arrêter un peu , soit par lassitude , soit pour prendre quelques aliments, soit enfin pour essayer de dormir, je me relevais avec des eris et des hurlements, et je me démenais dans ma chambre comme un véritable fou. Parmi mes chevaux, j'avais encore avec moicelui que j'avais acheté à Spa .- lorsque je le montais, je faisais des folies qui effrayaient les plus hardis cavaliers de l'Angleterre. Je franchissais d'un seul élan les haies les plus hautes et les plus épaisses, les fossés les plus larges et toutes les barrières que je rencontrais. Dans un de ces jours intermédiaires qui séparaient mes visites à cette fortunée maison de campagne, eu me promenant avec le marquis de C arracioli, je voulus lui montrée combien mon cheval était étonnant :

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ayant vu une haute barrière entre le grand chemin et la prairie, j'allais la sauter au galop; mais comme ma tête était à moitié perdue, je ne pensai pas à soutenir la bride de mon cheval , qui donna des pieds dans la barrière. Kous tombâmes l'un sur l'autre : il se releva le premier, et moi après; et il me sembla que je ne m'étais fait aucun mal. Au reste, mon fol amour avait doublé mon courage, et il semblait que je cherchasse exprès toutes les occasions de me casser le col. Le marquis de Carracioli avait beau me crier du gagner le chemin battu pour sortir de la prairie, je ue ['écoutais pas : je ne savais ce que je faisais. Ayant vu mon cheval prêt à s'échapper , je courus après ; je me saisis à temps des rênes, je sautai dessus, et lui donnant des éperons dans le ventre, je le poussai vers la malheureuse barrière, qu'il franchit comme un éclair; et il répara ainsi son honneur et le mien. Mou jeune orgueil ne jouit pas longtemps de ce triomphe. Après avoir fait quelque pas assez doucement, aussitôt que ma tête et mon corps commencèrent à se refroidir, j'éprouvai une douleur affreuse dans l'épaule gauche. Elle était démise, et le petit os qui l'unit au col était brisé. La douleur augmentait; et ne pouvant aller qu'au pas, le chemin qu'il me fallut faire pour retourner chez moi me parut bien long. Le chirurgien arriva; après m'a voir bien tourmenté , il m'assura que tout était remis ; il Gl ses ligatures, et m'ordonna de rester couché. Ceux qui connaissent l'amour peuvent: seuls se faire une idée de ma rage, lorsque je me vis cloué dans un lit la veille de cet heureux jour qui était fixé pour notre second rendez-vom. Mon accident était arrivé dans la matinée du samedi ; je pris patience pendant tout ce jour, et jusqu'au dimanche soir. Ce repos forcé ranima un peu la vigueur de mon corps, et augmenta beaucoup mou courage. Je voulus absolument me lever à six heures du soir, malgré les remontrances de mon Elie. J'entrai tout seul dans une chaise de poste , et j'allai où l'amour m'appelait. La douleur que j'avais au bras, et les liga-

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tures qui étaient très-serrées , m'empêchaient de monter à cheval. La prudence ne me permettait pas non plus d'arriver jusqu'à la maison de campagne dans ma chaise, avec mon postillon. Je me déterminai en conséquence à quitter ma voiture à la distance de presque deux milles , et je fis le reste de la route à pied, une main en écharpe, et de l'autre tenant mon épée : précaution que je crus nécessairceneutrantde nuit dans une maison étrangère. Les secousses de la chaise de poste avaient dérangé les ligatures, et renouvelaient en l'augmentant les douleurs de l'épaule, qui depuis n'a jamais pu se remettre comme il faut. Néanmoins, à chaque pas que je faisais, il me semblait que j'étais le plus heureux homme de la terre; j'approchais d'elle! J'arrivai enfin, mais je ne pus jamais forcer la petite porte qui était fermée, et que la première fois j'avais trouvée eutr'ou verte. Je parvins avec beaucoup de peine, et sans l'aide de personne (car nous n'avions point de confident ) à grimper sur la palissade, et de là je me laissai glisser dans le parc. Le mari couchait ce soir-là à Londres, à cause des revues du lundi. J'arrivai à l'appartement de ma maîtresse, et je la trouvai qui m'attendait. Nous restâmes ensemble jusqu'à la pointe du jour, sans trop nous embarrasser de l'événement de la porte qu'elle avait ouverte quelques heures auparavant, et que j'avais trouvée fermée. Je sortis de la même manière que j'étais entré, persuadé que personne ne m'avait vu. Je retournai à ma voiture, et je fus à Londres à sept heures du matin , tourmenté par le regret de l'avoir quittée, et par la douleur insupportable de mon épaule. J'étais cependant dans un état de frénésie tel, que je ne m'embarrassai plus de tout ce qui pouvait m'a r ri vu r, même en prévoyant tout ce qu'il y avait de pire. Je lis serrer de nouveau mes ligatures par le chirurgien, sans lui permettre cependant de rien raccommoder. Le mardi soir je me trouvai un peu mieux , et je voulus sortir : j'allai- au théâtre Italien , dans la toge du prince de Masserano, qui y était avec sa femme, lia

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me croyaient estropié, et ils ne furent pas peu surpris en ne

me voyant d'autre mal que mon bras en écharpe.

Pendant que d'un air en apparence tranquille j'écoutais la musique, etqued'un visage impassible jejouaisleealme, quoique mou cœur fût bouleversé par mille passions différentes, il me sembla entendre quelqu'un qui, eu disputant, prononçait mon nom à la porte de la loge. Par un mouvement machinal, je me lève, j'ouvre la porte, je la referme sur moi à l'instant, et la première personne que je vois, c'est le mari de ma maltresse, qui attendait qu'on lui ouvrit la loge fermée à clef. Depuis longtemps je prévoyais cette rencontre que j'avais beaucoup désirée , mais que mon honneur ne me permettait pas de provoquer. En sortant de la loge comme un éclair, mes premières paroles furent : Me voilà, qui me demande? Cest moi, répondit-il, j'ai quelque chose à vous dire. Sortons. — Je suis tout prêt ; et sans ajouter un mot de plus nous sortîmes. C'était vers sept heures et demie du soir; dans les longs jours d'été, les spectacles à Londres commencent à six heures. Du Hay-marhet, nous prîmes le chemin du parc de Saint-James, d'où par une vaste grille on entre dans une vaste prairie qu'on appelle creen-park. Là, dans unpetitcoin écarté, sans dire mot, nous tirâmes nos épées. C'était alors l'usage de porter l'épée avec le frac ; de sorte que jeme trouvai en avoir une. Pour lui, en entrant à Londres, ilavait été prendre une épée chez le fournisseur. A moitié de la rue de Palt-mall, i l m'adressa deux ou trots ibis ta parole pour me reprocher de m'ëtre introduit chez lui eu cachette à plusieurs reprises ; et il me demandait comment cela s'était fait. Malgré le sentiment de ma conscience, qui ne nie dissimulait pas la justice de sa colère ; malgré le transport où j'étais, je conservais assez de présence d'esprit pour ne lui répondre autre chose que cela n'est pas vrai, mais si vous le croyez, me voici pour vous en donner satisfaction. 11 recommençait ses assertions, et il me donnait tant de détails et si circonstanciés sur ma dernière course, que je voyais très-'

bien, malgré mou cela n'est pas vrai, qu'il était informé de tout Inexactement. Enfin il me dit : Il est inutile de s'obïtiner à nier, ma femme m'a tout avoué elle-même. Ces paroles me pétrifièrent; et je lui répliquai (bien à tort sans doute, et je m'en suis repenti ensuite) Si elle Va avoué, je ne le nierai pas. Ces mots à la vérité m'échappèrent, parce que j'étais déjà ennuyé de rester si longtemps sur la négative pour une chose qui était si vraie et si manifeste ; rôle qui me révoltait vis-à-vis d'un ennemi offensé, et que je n'avais joué qu'en me faisant beaucoup de violence, et dans la seule intention de sauver ma maltresse. Voilà quels furent nos discours en chemin; mais lorsque nous filmes arrivés et que j'allais tirer mou épée, il remarqua quemon bras gauche était enécharpe;il eut la générosité de me demander si cela ne m'empêcherait pasde me battre. Jelui répondis que non ;jeleremerciai et je me mis en garde. J'ai toujours mal tiré des armes. Je me jetai sur lui, contre toutes les règles de l'art, comme lin forcené, à la vérité, je ne cherchais qu'à me faire tuer. Je pourrais jamais dire ce que je fis. 11 faut cependant que je l'aie attaqué avec toute la force dont j'étais capable , puisque, après sept à huit minutes de combat, je me trouvai avoir par derrière le soleil qui, au commencement, était directement sur mes yen* jusqu'à m'em pécher d'y voir. Il fallut en conséquence que, toujours poussé en se retirant, il eût décrit une courbe. En ferraillant de la sorte, et lui portant toujours des coups qu'il ne faisait que parer, je pense que s'il ne me tua pas, c'est qu'il ne le voulut pas, et que si je ne le tuai pas, c'est que je ne te pus pas. Enfin, il m'allongea une botte qui m'atteignit entre le coude et le poignet, et aussitôt il m'avertit que j'étais blessé. Je ne m'en étais point aperçu , et en effet la blessure n'était pas grand'chosc. Alors il baissa la pointe de son épée et me dit qu'il était satisfait, en me demandant si je l'étais aussi. Je lui répondis qu'étant l'offensé, cela dépendait de lui. 11 remit son épée et moi la mienne, et il partit à l'instant. Resté seul, je voulus voir un peu ce que c'était que ma blés-

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sure ; après avoir examiné mon habit, qui était déchiré le long de la manche, n'éprouvant pas une grande douleur et ne voyant pas couler beaucoup de sang, je pensai que ce n'était qu'une légère égratignure. Au reste , je ne pouvais m'aider de mon bras gauche, ni ôtermou habit tout seul. Je me contentai, avec le secours de mes dents, de m 'envelopper, comme je pus, le bras avec un mouchoir, pour diminuer ainsi la perte du sang. Sorti du parc par la même rue de Pall-mall, je me trouvai devant le théâtre que j'avais quitté il y avait une heure. Alalueurdeslumièresdesboutiquesjevisquenimon habit, ni mes mains n'étaient tachés de sang. Je dénouai mon mouchoir avecles dents, et n'éprouvant aucune douleur, je retournai dans la loge. En entrant le prince de Masserano me demanda pourquoi je m'étais sauvé comme l'éclair, et d'où je venais. Voyant qu'il n'avait rien entendu de notre dialogue, je répondis que je m'étais souvenu que j'avais à parler à quelqu'un, et je n'ajoutai rien de plus. Malgré les efforts que je faisais pour me montrer calme, mon âme était dans la plus terrible agitation, je pensais aux suites que pouvait avoir une telle affaire, et surtout au tort qu'elle ferait à la femme que j'adorais. Ne pouvant plus rester en place, un quart d'heure après être entré, je partis sans savoir ce que je deviendrais. Comme ma blessure ne m'empêchait pas de marcher, j'eus l'idée d'aller chez une belle-sreur de ma maîtresse, qui nous favorisait beaucoup et chez qui nous nous étions vus quelquefois : ce fut une idée très-heureuse.

En entrant dans l'appartement, la première personne qui se présenta à mes yeux fut ma maîtresse elle-même. Dans l'état où j'étais, l'émotion que sa vue inattendue me causa pensa me faire trouver mal. F.lle me donna aussitôt les éclaircissements les plus vraisemblables, mais les moins exacts sur l'événement. Le sort me réservait la connaissance de la vérité par une toute autre voie. Elle me dit que son mari avait su que quelqu'un s'était introduit chez lui à la campagne, sans savoir cependant qui. c'était. Il apprit aussi qu'on avait mis un cheval tel jour,

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à telle auberge ; et que la personne qui l'avait laissé était venue le reprendre, en payant largement, sans dire un mot. Il avait donc a posté, en partant pour Londres, un ou plusieurs domestiques, pour épier tout ce qui se passerait, et lui en rendre compte à son retour; il se trouva partir pour Londres précisément le même dimanche où j'en sortais pour aller à sa compagnie, où j'étais arrivé à pied à la nuit tombante. Les espions m'avaient vu traverser le cimetière , m'approcher de la petite porte du parc, et ne pouvant pas l'ouvrir, sauter la palissade. Ils m'avaient vu sortir le lendemain à la pointe du jour, et prendre le grand chemin pour aller à Londres. Non-seulement ils n'avaient osé me rien dire, mais ils ne s'étaient pas même montrés. N'ayant là aucun intérêt personnel, et m'ayant vu marcher I epée à la main d'un air résolu, comme les gens de sang-froid n'aiment pas la rencontre des amoureux, ils s'étaient déterminés àme laisser aller. Il est sûr cependant ques'ils avaient voulu m'arrê ter, soit en entrant, soit en sortant du parc, rien ne pouvait avoirdessuitesplus funestes pour moi. Ou j'aurais essayé de fuir, et j'aurais eu l'air d'un voleur ; ou j'aurais voulu les attaquer pour me défendre, et onauraitpumefaire passer pour un assassin: et certainementj'étaisrésoluà ne pas me laisser prendre en vie,etàfaireusagedcmon épée. Quoiqu'il fut arrivé, dans ee pays, où l'on ne viole pas impunément les lois, je me serais certainement exposé à une punition sévère ; j'en frémis encore aujourd'hui , mais alors je n'hésitais pas même à tout braver. Le hasard voulut qu'en revenant lundi soir, le mari fût conduit par le même postillon qui m'avait meué, etqui lut raconta que je l'avais laissé à quelque distance de In ; qu'il m'avait attendu toute la nuit, et d'autres particularités. Le postillon avait fait de moi un portrait si ressemblant, qu'il était impossible de ne pas me reconnaître. Arrivé chez lui, ses gens avaient fait leur rapport; et il avait acquis la certitude de son déshonneur.

Au récit de ce trait d'un exemple do jalousie anglaise, la jalousie italienne se voit forcée de sourire, tant est grande la

différence du résultat des mêmes passions dans des caractères et des climats différents, et surtout sous des lois différentes ! Tout lecteur italien s'attend ici à des coups, à des poignards, à des poisons, ou au moins à voir cette femme séquestrée du moude entier : rien de tout cela. Le mari anglais, quoiqu'il aimât sa femme à l'adoration, ne perdit pas sou temps en emportements, en menaces, en plaintes; il la confronta tout de suite avec les témoins, et elle fut aisément convaincue d'un fait qu'on ne pouvait nier. Le matin du mardi, il lui déclara qu'à compter de ce moment elle n'était plus sa femme, et qu'un divorce légitime allait les séparer. 11 ajouta que le divorce ne lui suffirait pas, et qu'il voulait encore se venger sur moi des outrages qu'il avait reçus ; qu'il allait repartir pour Londres à l'instant et qu'il saurait bien me trouver. Elle avait alors, sans perdre de temps, expédié un homme de confiance, avec un billet dans lequel elle m'instruisait de tout ce qui était arrivé. Le courrier , largement payé, avait presque crevé un cheval, en venant à franc étrier : aussi arrivât-il à Londres une heure avant le mari. Par bonheur pour moi, ni l'un ni l'autre ne me trouvèrent à la maison, et je ne fus averti de rien. Le mari, me trouvant sorti, pensa que je pouvais être au théâtre Italien, et il me rencontra, comme je l'ai raconté.

nia bonne étoile me rendit à cette occasion deux services : le premier de me faire disloquer le bras gauche au lieu du bras droit ; et le second, de ne me faire recevoir la lettre de ma maltresse qu'après notre combat. Je ne sais si sans cela je me serais aussi bien conduit. Dès que le mari fut parti, - la femme le suivit à Londres, et en y arrivant, elle alla chez sa belle-sœur, qui demeurait assez prés de chez elle. Elle avait su que son mari était rentré, une heure avant, en fiacre; qu'il était monté précipitamment dans sou appartement, où il s'était enfermé, sans vouloir parler à personne. Elle était donc persuadée qu'il m'avait rencontré et tué. Tout ce récit, qu'elle me faisait par

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morceaux, était interrompu par des pleurs, par des sanglots, et par les mouvements de tant de passions différentes dont nous étions agités. Ces éclaircissements m'offraient cependant un dénoûment inattendu et très-heureux : le divorce inévitable et prochain allait me permettre de l'épouser, et je ne demandais pas mieux. Enivré de cet espoir, je ne me souvins plus de ma petite blessure ; quelques heures après cependant ma maîtresse voulut la visiter. On y trouva seulement la peau légèrement effleurée, et du sang dans les plis de la chemise. Cette petite opération finie, j'eus la curiosité de visiter mon épêe ; je la trouvai dentelée comme une scie, et diminuée presque de moitié, tant mon adversaire avait eu à parer mes coups : je l'ai conservée comme un trophée pendant plusieurs années.

La nuit était très-avancée : il fallut enfin uous séparer. Je ne voulus par retourner chez moi sans passer chez le marquis de Carraciali, pour l'informer de tout ce qui s'était passé. Il avait entendu parler de l'événement d'une manière confuse, et il me croyait tué. 11 m'accueillit comme un homme qui venait de ressusciter; il m'embrassa, et me donna les marques de la plus vive amitié. Nous passâmes encore deux heures de la nuit à causer, et je ne retournai chez moi qu'à la pointe du jour. Je mt mis au lit, et après tant d'agitations diverses, je dormis du sommeil le plus profond et le plus doux*

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