‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 3 sur 131 · L.'u I z j'j Cy · texte numérisé non relu

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vel, ils ne pouvaient mourir ni pendant ni après. Ce n'était pas l'immortalité de la gloire 1

La formation de ces bandes en armes au milieu de populations qui leur eu abandonnaient l'usage eut bien d'autres dangers : elle menaça dans leurs libertés ces villes qui s'èn montraient si jalouses. La valeur usurpait le pouvoir; et ceux que n'y conduisait pas la valeur s'y glissaient par la ruse, s'y maintenaient par ta cruauté. A Bimini les Malatcsti, dans Urbin les Montefeltro, le sanguinaire Eecelino dans Padoue, dans Milan les Visconti, donnent l'exemple de la plus artificieuse tyrannie. De tous côtés, surprises, complots, poison, assassinats, mais surtout dissimulation profonde. La généreuse Italie du moyen âge perd et dégrade son caractère dans ces triomphes de la perfidie- Tout sentiment de grandeur, de moralité même, s'éteint. Le succès justifie les plus vils ou les plus odieux moyens, et l'opinion des hommes se déprave à ce point qu'un grand écrivain, Machiavel, prend pour son héros Castrueeio-Castracani, scélérat heureux qu'un peu de bravoure, quelque habileté, beaucoup de trahisons élevèrent un moment à la souveraineté dans Lucques, et qui, tout couvert du sang de ses victimes et même de ses partisans osait hypocritement faire écrire sur sa robe : // est ce que Dieu l'a fait.' Voilà l'homme que l'historien de Florence compare à Seipion l'Africain !

Ici se place un curieux épisode que le nom de Seipion rappelle encore ; j'en demande pardon à ce grand nom. Clément V avait transporté le siège pontifical en France. Piîcolas Bicnzi, fils d'un enbaretier, mais éloquent, enthousiaste , ambitieux , veut rendre à Rome nouvelle les lois républicaines de l'ancienne Rome. L'amitié de

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Pétrarque et l'amour des Romains lui servent d'appui. Il réprimait l'orgueil et les excès des nobles; il appelait l'Italie entière à la liberté. Tous les États voisins lui envoient des ambassades. Les rois le prennent pour arbitre. Tant d'honneurs l'enivrent. Sa raison cède à sa vanité : le tribun se pare de titres pompeux ; les impôts payent le luxe des festins et des fêtes. Les barons courent aux armes. Le peuple s'insurge. Où donc est l'héritier des Gracques? It fuyait sous le manteau d'un portier. Mille coups le renversent au pied du Capitole. La liberté meurt après lui dans des convulsions aoarchiques. Le pouvoir religieux consola Rome alors du pouvoir populaire, et l'Italie reprit le cours, un moment suspendu, de ses divisions.

Tribuns du peuple ou soldats defortuue prétendaient' la soumettre à leur domination. Eux aussi rêvaient un pouvoir uniquel Mais l'orgueil du succès et la force des armes se brisaient presque aussitôt contre la politique. Les Italiens du quinzième siècle, nourris dans les délibérations des conseils, les luttes de la place publique, le secret des menées et des brigues; habiles a cacher leurs projets, à pénétrer ceux des autres ; prévoyants dans leurs craintes, peu scrupuleux dans les moyens; d'un caractère artificieux , d'un esprit délié, d'une parole séduisante et trompeuse, étaient d'excellents artisans de complots et de ligues.

De la politique italienne à cette époque on pourrait dire ce que le Tasse a dit d'Armide : « Sous un masque a trompeur elle cache si bien ses desseins, qu'ils échap- « pent à l'œil le plus soupçonneux. »

K celo si solto mentito as petto Il suo peosier, ch' allrui non dlé sospclto.

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Un 1-tat ne pouvait prendre en Italie une consistance, une influence nouvelle, sans attirer à l'instant sur lui les regards de tons les autres, qui s'unissaient et lui faisaient contre-poids. Mais tandis que les Italiens multipliaient ou maintenaient, à grand renfort de traités, leurs fractions territoriales et leurs divisions intestines, les États voisins tendaient, au contraire, à l'unité, et, par la force que donne l'unité, aux conquêtes. Prêtre sans croyance, pape sans mœurs, prince sans foi, homme sans pitié, Alexandre VI, dans une politique de vengeance, seconda l'entrée des Français et de Charles VIII en Italie. Il s'en repentit, mais trop tard, et tous les Italiens s'en repentirent avec lut. Combien ne durent-ils pas regretter leurs simulacres de combats, lenrs victoires et leurs défaites inoffensives devant des guerriers sans peur et sans pitié ! Les longues piques des Suisses; les mouvements déjà si rapides de l'artillerie française, les arcs de fer des chevau-légers , l'élan fougueux des gens d'armes les frappaient de surprise. Mais quelle terreur pour les condottieri , quand , à Fornoue , quatre fois plus forts en nombre, trois mille cinq cents des leurs furent, du premier choc, jetés sur le champ de bataille , et que le lendemain des monceaux de cadavres leur apprirent le massacre de tous les prisonniers I

Malheureuse Italie t tu perds dès ce moment, pour longtemps, repos, richesses, liberté, splendeur 1 Suisses, Français, Wallons, Castillans, lansquenets se précipitent dans ces riches contrées. Entre des soldats endurcis par leurs maux, irrités de leurs privations, la guerre prend un caractère sombre et terrible; entre des peuples différents de mœurs et surtout de langage, la prière ne trouve

point de mots qui puissent attendrir des vainqueurs 1 — Un passage de Paul Jove m'a toujours frappé. Le connétable de Bourbon venait de tomber atteint d'un coup de mousquet au pied des remparts de Home ; ses soldats, furieux, se précipitent de tous côtés dans la ville. Aux cris qu'ils poussent, le pape Clément VII, qui priait agenouillé dans sa chapelle, se relève, et, pour fuir, prend le long corridor qui, eomme chacun sait, soutenu par deux murs au-dessus des plus hautes maisons de la ville, conduit du Vatican an château Saint-Ange. Paul Jove suivait le pape et relevait sa longue robe, afin qu'il pût marcher plus vite : de ce point élevé, dans toute l'étendue de ce couloir, Clément VII, tout plein d'effroi qu'il était luimême, put voir, dans mille scènes différentes , l'épouvante, la fuite, le massacre des malheureux habitants. Voilà le tableau qu'offrit pendant quarante ans l'Italie entière.

Les armes, la politique, l'or et la puissance de Charles V prévalurent. Eu pouvait-il être autrement? On voit pourtant, par l'effort isolé, tardif que tentèrent alors les Florentins, pour lui résister ce qu'eût donné de nerf à la résistance l'union sincère de tous les États. italiens. Malheureusement cette union, cette sincérité surtout n'exista jamais entre eux. Les Suisses, leurs voisins, montagnards ignorants, grossiers et pauvres, avaient pourtant formé, des le treizième siècle, une fédération respectable d'abord, et redoutée plus tard. Mais si la liberté, le courage, le patriotisme affermirent d'abord dans leurs mains puissantes le faisceau des treize cantons , plus tard l'affection , la bonne foi lui servaient de lien, et les dangers communs le resserraient au lieu de l'affaiblir, lin pareil exemple

était noble et profitable à suivre. Pourquoi les républiques et les petits souverains de l'Italie n'en eurent-ils lu pensée ni dans ces temps déjà si loin, ni de nos jours? Pourquoi l'Italie ne forma-t-elle jamais un corps uni, puissant, respectable? — Pourquoi?... Pourquoi les peuples ont-ils entre eux, comme les hommes, un caractère, des traits, des qualités ou des penchants distincts? — Entre les États italiens tout était défiances, jalousies, rivalités, ruses, déloyautés, défections colorées, honorées du nom de politique. Ils étaient déjà tous détachés, intimidés ou vendus quand Florence succomba, non sans gloire, dans une tentative impuissante. Ses institutions civiques ne survécurent pas à sa défaite. Une cloche longtemps célèbre appelait les citoyens au conseil : un ordre vint de la briser. La cloche et la liberté tombèrent du même coup en éclats I Florence tomba comme elle devant un grand homme.

Ici finit l'indépendance de l'Italie. On n'a plus la force de poursuivre. Dans le poème du Dante, une ombre qui se lève du fond de son tombeau, lui dit : a OU est mon h fils P d'où vient que je ne le vois pas avec loi? » Le Dante, qui reconnaît Cavalcante Cavalcanti, le père de Guido, son ami, parle de Guido comme d'un homme qui n'est plus. — « Comment, reprend le père, ses yeux se- <r raient-ils fermés au jour? » Puis, comme le Dante hésite à répondre, l'ombre retombe dans son sépulcre et ne reparaît plus.

Ricadiie 6 piii non pnrve fiiora.

Je serais bien tenté, moi aussi, de retomber dans mon silence. J'hésite à dire, du moins, que pendant plus de

trois cents ans, depuis 1530, l'Italie, comme puissance politique, n'exista plus qu'en souveuir. Je laisse un de ses historiens le prouver :

a De 1530, en effet, jusqu'à nos jours, dit-il, huit ou <i dix princes, en Italie, ont continué à se croire souveo rains, mais sans jouir d'aucune indépendance, sans se a défendre jamais par leurs propres forces, sans exercer a jamais sur les autres l'influence que tous les autres « exerçaient sans cesse sur eux. Trois ou même quatre a républiques, en comptant San-Marino, ont continué à a repousser de leur sein le pouvoir d'un seul, mais sans o garder leur liberté, sans conserver aucune ombre ni de a la souveraineté du peuple, ui de la garantie des droits et a de la sûreté des citoyens. » L'Italie n'a plus été dès lors qu'un vaste musée, où les monuments de la mort sont déposés sous les yeux des curieux. On n'a plus eu une seule fois à se demander, a Vienne, à Madrid, à Paris, à Londres, ce que voudraient, ce que feraient les peuples et les princes de l'Italie. C'est à ce passage de l'historien que l'Italie de nos jours a voulu donner le démenti le plus formel par une héroïque résolution. Mais le dernier siècle lui avait-il laissé les moyeDS de s'y préparer. Des souverains sans action au dehors n'en étaient -que plus ombrageux dans leurs petits États. Tout ce que les pensées et les caractères avaient d'élan s'usait, par leurs soins, dans les pratiques d'une dévotion minutieuse ou d'une galanterie banale. L'indépendance dans l'historien, l'amour de la liberté dans le poète étaient des titres à la proscription. Peu en coururent les hasards. Le patriotisme, H est -vrai, eut, dans Gênes, en 1 746, contre l'oppression de l'Autriche, un mouvement sublime ; mais

H fallut encore que la France accourût. Des traités suivent, et l'indolente Italie, succombant sous l'effort. Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.

Sans doute la révolution française la tira de ce long assoupissement. Elle n'en sortit cependant qu'au milieu des rêves trompeurs, des imaginations fantastiques inséparables d'un premier réveil. Malgré les campagnes de Napoléon , malgré les occupations de Milan, de Rome et de Naplespar la France, l'Italie, après 1815, semblait retomber dans sa langueur et sa servitude, quand la généreuse et vaillante tentative du roi de Piémont Cl larles- Albert rendit à l'indépendance un moment d'espoir. La fortune trahit le courage du libérateur; mais ses nobles desseins n'étaient point abandonnés. L'Autriche les connut et voulut les prévenir : sans sa pesante et salutaire lenteur elle pouvait à temps envahir tout le Piémont. Des que les Français, alliés fidèles, y mettent le pied tout change. Une volonté puissante et présente dirige leurs efforts : chaque rencontre est une victoire. L'Autriche étonnée, repoussée, confuse, est trop heureuse de conserver Venise et le quadrilatère, qui tiennent une voie sans cesse ouverte a l'Allemagne sur l'Italie.

Nous ne redirons point ce qui se passe pour ainsi dire en ce moment sous nos yeux. Chaque jour, chaque heure nous font connaître la disposition des esprits et la vivacité de désirs plus impatients que réfléchis. On a peine à comprendre que la jeune et courageuse Italie déclare la guerre à des vieillards, à des prêtres, et veuille, en toute hâte, chasser la papauté de son dernier asile pour s'en faire

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aussitôt une parure. Quoi donc! attacher tant de prix à posséder Rome quand on ne possède pas encore Venise, c'est meubler magnifiquement son domaine avant d'en avoir fermé les portes. Soyez clos et couvert avant tout. Alfieri, qui détestait le gouvernement absolu de l'Autriche et tout ce qui lui semblait ludesque, n'aurait pas eu, sur ce point, d'autre avis, d'autre sentiment.

Y* BaRBIÈBIÎ.

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