S DEUX MOTS DES 1.1B 11 AIDES - ÉDITEURS
d'une indomptable opiniâtreté. A qui lui parlait d'emploi diplomatique, je ne voudrais pas, répondait-il , représenter le grand mogol et encore moins le roi de Sardaigne, le plus petit des princes de l'Europe. Il n'en parlerait pas de même sans doute aujourd'hui. Celui qui dédaignait une ambassade était lier d'avoir quatorze chevaux dans ses écuries, de courir six heures à cheval le matin, ou, cocher le soir, d'attendre, quelque temps qu'il Ht, devant une porte, plus fier de se tirer d'un embarras de voiture dans les rues de Londres que d'éviter Jes embûches diplomatiques des cours alors les plus renommées.
Il mêla presque avec le même emportement plus tard, au goût des chevaux , le goût des lettres. Il eut plus à faire. On verra dans ses mémoires quelle iustruction tout à la fois incomplète, lente et pédantesque recevaient alors, en Piémont, les enfants nobles; si incomplète qu'après ses courses vagabondes et galantes en tous pays , Alficrt, devenu poète, fut à vingt-sept ans obligé de recommencer ses études latines, grecques , italiennes même, comme un écolier de sixième. Il ne dut, de cette façon, son instruction qu'à lui-même, et se la donna dans la plus grande force de son intelligence. Cette circonstance, outre le caractère ardent, sombre et mélancolique de son esprit, contribua puissamment aux innovations de son théâtre tragique. En ne faisant dialoguer entre eux que les principaux personnages ; en supprimant les confidents , les intermédiaires, il rendit l'action plus rapide, mais se priva de développements souvent nécessaires. On ne saisit pas toujours les motifs de chaque interlocuteur, et l'extrême concision de sou style, qualité qu'il affecte, donne souvent au langage de la sécheresse et de l'obscurité.
' Les rois, les empereurs romains ne semblent figurer dans ses pièces que comme les poupées 'dans un tir, et pour servir de but aux traits lancés contre le pouvoir. M mo de Staël a dit : « Si les tyrans supportaient, dans leur vie, ce que les op-
suh l'auteuh et sur ses mémoires. 3 ■ primés leur disent en face dans les tragédies d'AHteri, on « serait tenté de les plaindre. »
Peut-être ces exagératioas n'étaient-elles en partie, pour AIQeri, qu'effet dramatique et jeu de théâtre. La liberté qu'il préféra fut sans doute une liberté mêlée de grandeur et légitimée dans sa résistance par ses droits , comme celle que venait de conquérir les États-Unis d'Amérique et dont il célébra les triomphes. Les mouvements patriotiques de 89, en France (il y résidait à cette époque ), obtinrent aussi ses éloges tant qu'ils ne furent pas souillés par des excès. It chanta la prise de la Bastille ( Parigi Sbastlglialo ), mais il détesta le 20 juin, le 10 août 92, et n'échappa qu'à peine aux massacres de septembre. Jamais on ne l'entendit parler qu'avec horreur, surtout après 93, de ceux qui avaient commis tant da crimes au nom de si généreux principes.
Qui ne sait qu'il fut épris 6° la comtesse d'Albany, très-noble dame allemande que le Prétendant Charles-Édouard, sou mari, rendit si malheureuse ? Alfieri épousa la comtesse après la mort du prince, et lui consacra les dernières années de sa vie, les dernières et brillantes inspirations de son talent. Pour elle lurent écrits les souvenirs qu'on va lire. Le dix-huitième siècle eerait incomplètement représenté dans cette collection de mémoires si l'on n'y trouvait que ceux qui furent écrits en France et pour la France. Cette grande époque fut marquée par des caractères entièrement distincts dans les différentes contrées de l'Europe. En Prusse sous Frédéric , en Russie sous Catherine , les lumières des souverains devançaient de beaucoup celles de la nation : on a pu s'en convaincre par les récits du professeur Thiébaut et du major Masson. En d'autres contrées les souverains étaient retardataires et les peuples réduits a des vceux impuissants. C'était le sort de l'Italie quand son plus grand poète tragique y sema, surtout au théâtre, des germes féconds d'indépendance et de liberté.
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Porteront-ils leurs fruits? Nous le saurons bientôt. Tous les yeux sont en ce moment tournés vers l'Italie : pour mieux juger de sa transformation récente , il faut savoir ce qu'était historiquement son passé. C'est l'objet de l'introduction qu'on va lire.
L'Italie, l'Italie I contrée qu'immortalisa l'histoire, chère aux arts, riche eu souvenirs et parée d'une admirable nature ! On aura beau visiter l'antique et mystérieuse Egypte, parcourir la Californie aux mines opulentes, étudier l'Afrique avee V Artésien Delegorgue, qui chasse aux éléphants comme notre célèbre Gérard aux lions, Samarcande d'après les récits attachants de M. Hue le missionnaire, la Chine avec nos soldats vainqueurs, ou le Japon avec l'ouvrage de M. Fraissinet, c'est toujours au milieu des palais de Florence, des grandeurs de Rome et sous le ciel amoureux de Naples, qu'on viendra chercher les plus instructives et les plus poétiques émotions.
On irait les chercher jusqu'aux flancs toujours agités, jusqu'au sommet toujours fumant du Vésuve et de l'Etna. Mais l'Etna, mais le Vésuve donnent aux contrées qui les entourent de moins rudes secousses que les agitations politiques. L'Italie entière n'a cessé de tressaillir, depuis 1 789, à l'explosion de la révolution française ; au bruit des victoires immortelles de Napoléon Bonaparte en Lombardie; aux acclamations qui, bientôt après, saluent la république Parikénopéenne; aux longs gémissements qui suivent en tous lieux la réaction sanglante dirigée par le cardinal Ruffa; à l'avènement du roi Joseph; à la chute du roi Murât; enfin aux cris de liberté, d'indépendance que poussent, un moment, Naples et le Piémont, en 1821, 1
mais qui bientôt s'affaiblissent ut meurent alors devant les baïonnettes autrichiennes.
Il y avait eu longtemps auparavant, dans Naples, des hommes épris delà liberté dès leur jeune âge, des hommes qui, rêveurs, solitaires, parcourant les bords de la mer, gravissant les hauteurs du Vésuve, mêlaient leurs vœux nu bruit des flots, aux sourds mugissements du volcan. Ils criaient aux échos : a Liberté 1 liberté 1 » les échos restaient sourds. La liberté! les nobles, les plus éclairés, la bouigeoisie la plus riche la réclament, mais la cour la redoute, le peuple la combat. Elle triompha pourtant un moment quand Cbampionnet parut avec l'armée française sons les murs de Naples. La victoire lui fut disputée dans la ville même. « Les lazaroni, dit Championnet dans sa dépêche « au Directoire, ces hommes échappés de l'armée, qui « avaient fui devant nous, sont des héros renfermés dans h Naples. On se bat dans toutes les rues ; le terrain est « disputé pied à pied; les lazaroni sont commandés par « des chefs intrépides. Occupé déjà par les Français, le « fort Saint-Elme les foudroie, la terrible baïonnette les a enfonce ; ils se replient en ordre, reviennent à la charge, « s'avancent avec audace, et gagnent souvent du ter^ « rain. s Jamais plus beau témoignage ne fut rendu à cet élan sublime d'un peuple courageux qui défend ses foyers. Championnet termine sa dépèche par ces mots : < Les 4 patriotes ont le dessus, la révolution est faite. Un mod narque de moins, une république de plus, voilà l'histoire a des affaires. » Ces gens-là s'y entendaient. En voulezvous une preuve de plus? Le lendemain, le général, vainqueur généreux, négociateur adroit, donnant des grenadiers français pour garde d'honneur à saint Janvier, avait
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le clergé pour allié, les lazaroni pour amis, et le saint pour très-obéissant serviteur: le miracle avait lieu comme de coutume.
Beau triomphe, mais court. Championne! est rappelé; les Français s'éloignent; la réaction s'organise. En vain les patriotes napolitains la combattent.... N'avaient-ils pas entrepris au delà de leurs forces? La prudence et la réflexion avouaient- cl les, dirrgcaicnt-ellcs toujours les projets du plus généreux enthousiasme? les peuples étaientils préparés a d'aussi grands changements? La liberté estelle une plante qui puisse croître et fleurir sous tous les climats, dans toutes les saisons, en tous les pays, si l'on n'y a des longtemps disposé le terrain par la culture? Des plans hardis trouvaient- ils un appui certain dans les institutions, les esprits, le caractère des peuples trop divisés encore de l'Italie moderne. Que devaient-ils aux souvenirs du passé? des rivalités et souvent des haines irréconciliables; à la politique? l'art de diviser et non pas d'unir; aux mœurs? une mollesse entretenue par des gouvernements ombrageux; à l'éducation? une systématique ignorance que constatent surtout les mémoires d'Alfieri; enfin à la religion? moins la fol courageuse, élevée d'un chrétien que les pratiques d'une dévotion minutieuse? Le moment était-il doue venu d'ouvrir brusquement à la lumière des yeux habitués si longtemps aux ténèbres?
Un pontife, Pie VII, qui n'a jamais passé pour un esprit arriéré, eu jugeait lui-même tout autrement : il habitait Aucône, où le général napolitain Ambrosio lui tenait divers discours sur une constitution italienne. Le lendemain, au moment où le général lui faisait sa cour en se tenant à cheval près de la portière de sa voiture, survint un gea-
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tibomme estropié qui demanda au pape sa bénédiction, pour que cette bénédiction lui rendit l'usage de ses jambes. Lepontife, se tournant vers Ambrosio, luldit : Entendez-vous, général, où nous en sommes encore? VItalie n'est que trop loin du temps que vous désirez. — Je crois qu'il parlait sensément.
Mais comment en était-elle venue là, cette Italie si forte de son enthousiasme pour la liberté, si riche des produits du commerce, si brillante de l'éclat des armes, des lettres et des arts au moyen âge? Ceci vaut la peine qu'on s'y arrête un moment. Il faut se donner ce spectacle. Bien n'explique le présent comme le passé; rien ne dit mieux comment les divisions sont nées des rivalités, comment les malheurs sont nés des fautes, car 1) n'y a pas une faute que ne caractérise une particularité de l'histoire. — Que celle de l'Italie avait d'intérêt quand, à peine échappées an joug pesant mais glorieux de Charlemagne, toutes les villes opposaient leurs droits, leurs privfléges aux prétentions de l'empire germanique] Dès le douzième siècle, Crémone, Ancone soutiennent contre les Allemands des sièges de six mois, luttant avec une égale constance contre les armes et contre la faim. Les femmes donnaient alors l'exemple d'un courage porté jusqu'à l'héroïsme. Déjà Chinzika, par sa présence d'esprit et sa résolution, avait délivré Plse, surprise dans la nuit par les Sarrasins. Une torche à la main, une veuve nommée Stamura incendie les machines et les tours en bois qui menaçaient les assiégés d'Ancône. Milan, qu'enflammait l'amour de l'indépendance, Milan, prise et rasée par Frédéric Barberousse , relevait ses murailles, rappelait, armait ses citoyens dispersés, et leur étendard célèbre, !e Carroclo, voyaitfuir les
soldats de l'empire et l'empereur à Lugano, près des bords du Tessin. Jours de libertél jours de gloire !
Malheureusement, non pas chaque contrée , chaque État, mais chaque ville avait le même besoin d'indépendance, le même désir d'être gouvernée par ses lois et d'y soumettre toutes les autres. Unies au moment d'un danger commun, dès qu'il était passé, ces cités libres, guerrières, ambitieuses, usaient leurs forces dans des luttes acharnées, mais indécises : Milan contre Novnre, Brescia contre Lodi, Padoue contre Vicence, Florence contre Pise ou Sienne. Chose étrange I ces combats incessants entre des villes voisines affaiblirent les penchants guerriers. Voici comment. Ces agrégations, ces communautés comptaient plus de bourgeoisie que de noblesse. Les seigneurs demeurèrent dans leurs donjons. La féodalité y perdit beaucoup de son importance, et la chevalerie de ses habitudes guerrières. Sans la plupart des villes, les citoyens étaient marchands, orfèvres, drapiers, artisans ; leur profession leur laissait peu de temps à donner aux armes, et la proximité des puissances belligérantes n'offrait point de développements à la stratégie. Un même jour voyait souvent commencer et finir la guerre. Entrer en campagne, se joindre, s'attaquer, combattre, vaincre, était l'affaire de quelques heures. Vainqueurs et vaincus rentraient, la plupart du temps, coucher chez eux : mauvaise école, à laquelle ne pouvaient se former sérieusement ni soldats ni capitaines.
La guerre, ce n'est point quelques heures de combat; ce n'est point deux jours de résistance héroïque contre une armée d'invasion comme àNaples, au temps de Championne!; la guerre, ahl ce n'est point comme après
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1848, à Borne, ce n'est point la révolte au milieu de lu paix, contre un pouvoir plein de douceur; ce n'est point l'assassinat; ce n'est point l'attaque à main armée de palais sans défense; on n'est pas des héros à pareil compte. T.a guerre, ce sont les mille épreuves qu'y subit l'homme et qui lui donnent , quand il y résiste, un corps, un bras, une volonté, j'ai presque dit un cucur de fer; ce sont les marches, les veilles, les fatigues, les jours passés sous un soleil ardent, les nuits sous un froid glacial; les privations, la faim, la soif, les blessures sans pansements, les souffrances loin d'un foyer et d'une main amis. De toutes ces épreuves cependant, et seulement dans ces épreuves naissent l'esprit militaire, l 'attachement au drapeau, la soumission dans Indiscipline, la constance dons les fatigues, l'opiniâtreté dans l'attaque, la confiance dans le commandement, tout ce qui fait la force, la réputation, la gloire des armées; et, je suis forcé de le dire, tout ce qui, seul, assure une indépendance aux nations.
Les Italiens du quinzième siècle, en ne prenant de la guerre que les combats et les périls, la faisaient en sybarites. De cette, façon de guerroyer commode a ne point guerroyer du tout, il n'y avait qu'un pas : on le fît. Dirai-je ces guerriers mercenaires, vendant un courage qu'ils n'avaient pas, et des jours qu'ils se gardaient bien d'exposer? Dirai-je la curieuse bataille d'Anghiari, où quatre heures de mêlée n'eurent pour résultat que la mort d'un seul homme, encore (le maladroit I) parce qu'il était tombé de cheval? dirai-je que ces combattants, si remplis de ménagements l'un pour l'autre, avaient la vie sauve des qu'ils se rendaient! Si chaude que fût l'action, dit Machia-