CHAPITRE DOUZIÈME
Je reprends mes vhv.irps. Je retourne en Hollande et en France. Je v«ls en Espagne et en Portugal, tl de là en Piémont.
Après une si terrible agitation, je ne pouvais plus avoir de inuiquilliié, en voyant tous les jours les objets et les lieux qui me rappelaient tant de souffrances. Tous ei>ux qui s'intéressaient à moi curent pitié de l'état violent où je me trouvais , et m'engagèrent à partir. Je quittai l'Angleterre à la (in de juin.
Toujours rêvant, toujours dans le délire, toujours pleurant, sans dire un mot, j'arrivai enfin tout seul à Paris. Cette grande ville ne me plut pas plus que la première fois ; elle ne me procura aucune espèce de distractions, .l'y restai un mois, pour laisser passer les grandes chaleurs, avant d'entrer en Espagne. Pendant ce second séjour, j'aurais pu aisément voir et fréquenter lecélèbre/ean-yffeçjtej Kousseau. Un Italien que je connaissais, etqui était très-lié avec lui, m'offrit de m'y présenter, et il me garantissait que nous nous plairions mutuellement. J'estimais beaucoup Housseau, plus par s on caractère pur et ferme, par sa conduite sublime el indépendante, que par ses ouvrages. Le peu que j'en avais pu lire m'avait plutôt ennuyé, parce qu'on y sent l'affectation et le travail. Néanmoins, comme, par caractère, j'étais peu curieux el point endurant; comme j'avais dans mon cœur autant d'orgueil et plus d'inflexibilité que lui, sans y avoir cependant les mêmes droits, je ne voulus jamais consentir à cette présentation, dont le succès était au moins douteux. Pourquoi aller chercher un homme fantasque et bourru, auquel j'aurais rendu dix. grossièretés pour une? car, par instinct autant que par un mouvement naturel, je rends toujours avec usure le mal comme le bien.
Au lieu de me lier avec Rousseau, je fis, ee qui était bien plus intéressant pour moi, connaissance avec les premiers hommes de l'Italie et peut-être du monde : j'achetai à Paris une collection des principaux poètes et prosateurs italiens, en trente-six volumes, petit format, très-bien imprimés. Ces illustres maîtres m'accompagnèrent dès lors partout , quoique, à dire vrai, je n'en fisse pas grand usage pendant les deux ou trois premières années. Il est sûr que j'achetai cette collection plutôt pour l'avoir que pour la lire. Je n'avais alors ni l'envie, ni la possibilité de me livrer à une application quelconque. Quant à la langue italienne, je l'avais si parfaitement oubliée, que je trouvais de la peine à comprendre tous les auteurs un peu plus difficiles que Métastase. Mais en ouvrant de temps en temps, par oisiveté autant que par ennui, quelques-uns de mes trentes-six volumes, je fus tout surpris de voir la quantité de rimeurs qu'on avait réunis, pour faire nombre, à nos quatre poètes. Mon ignorance était si grande que je ne connaissais pas même les noms des ouvrages de Torrachionne, Morganle,
Jlicciardetto , etc ; poèmes dont j'ai déploré par la suite
la facilité triviale et la stérile abondance. Cette acquisition fut pour mot d'un avantage incalculable : je ne me séparai plus de ces six pères de notre langue, te Dante, Pétrarque, EArionte,le Tasse, BoccacetX Machiavel, dans lesquels on trouve tout. A ma honte, j'étais arrivé à vingt-deux ans sans avoir lu un seul de ces classiques, excepté quelques morceaux de i'Arioste dans mon adolescence.
Avec un si puissant antidote contre l'oisiveté etl'ennui (quoique d'abord de nul effet pour moi, qui ennuyé et ennuyeux, restais toujours oisif), je partis pour l'Espagne à la mi-août, .le passai par Orléans, Tours, Poitiers, Bordeaux et Toulouse, In plus belle et la plus riante partie de la France, sans y jeter un seul regard ; et j'entrai en Espagne par Perpignan. Depuis Paris, la première ville où je m'arrêtai fut Barcelone. Pendant tout ce voyage, je ne fis autre chose que pleurer tout
MO VIE d'aLFIEUI.
seul. J'ouvrais de temps eu temps quelques volumes de mon ami Montaigne, que depuis un an je n'avais plus regardé; cette lecture entrecoupée me donnait peu à peu de la raison, du courage et quelquefois même des consolations.
J'avais vendu tous mes chevaux anglais en Angleterre, excepté le plus beau que j'avais laissé dira 'le marquis de Caraccioli: et comme sans chevaux je ne vis qu'à demi, quelques jours après mon arrivée à Barcelone, j'en achetai deux : l'un andalous, de la race des Chartreux de Xerez, superbe animal bai-doré, et l'autre un hacha de Cordoue, plus petit, mais excellent et plein de feu. Depuis mon enfance j'avais toujours désiré des chevaux d'Espagne, mais je n'avais pu m'en procurer à cause de la difficulté de leur sortie. J'en avais enlin deux, les plus beaux qu'il était possible d'avoir; et mon cœur en bondissait de joie. Mes chevaux me soulageaient bien plus que Montaigne. Je comptais faire avec eux 'tout mon voyage d'Espagne, car dans ce pays, tout à fait africain, les routes sont si détestables , qu'on n'a pu encore y établir la poste pour les voitures . elles sont obliges d'aller à petites journées au pas des mulets, l'ne légère indisposition m'ayant forcé de rester jusqu'au mois de novembre a llarcelone, je me mis, avec une grammaire et un die tin on a ire espagnols, à étudier cette belle langue, très-facile pourles Italiens. En quelques jours je commençai à lire, à comprendre et à goûter suffisamment Don Quichotte. Il est vrai aussi que le souvenir de l'avoir lu autrefois, en français, m'aidait beaucoup.
Je pris la route de Saragosse et de Madrid ; et je m'accoutumai peu à peu à voyager par des déserts d'où l'on ne saurait jamais bien se tirer si l'on n'a pas jeunesse, patience etargent. Cependant je m'y accoutumai tellement que, pendant les quinze jours qu'il me fallut pour arriver jusqu'à Madrid, toutes les fois que j'étais obligé de séjourner dans quelquesunes de ces villes à demi barbares, j'étais plus contrarié que
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lorsque je marchais. Il est vrai encore que changer de place est pour moi le plus grand des biens, et rester le plus grand des efforts. Ainsi le veut mon caractère inquiet : je taisais presque tout le chemin à pied, à côté de mon superbe andalous , qui m'accompagnait comme uu chien fidèle ; et nous faisions la conversation ensemble. C'était un plaisir ineffable pour moi d'être seul avec lui dans ces vastes déserts de l' Aragon. Je me faisais précéder par mes domestiques avec ma voiture et je les suivais de loin. Élte, sur uu très-beau mulet, son fusil à la main, tirait à droite et à gauche quelques lièvres, quelques lapins, quelques oiseaux, qui sont les seuls habitants qu'on rencontre. Il me devançait de plusieurs heures, a la halte de midi et à celle du soir ; et il me faisait préparer sa chasse pour mes repas.
Ce fut un malheur pour moi, mais peut-être un bonheur pour les autres, que je n'eusse alors aucun moyen d'exprimer en vers ni mes pensés, ni mes émotions. Les réflexions mélancoliques et morales , les images terribles et gaies , de toutes couleurs, que le mouvement continuel, dansées solitudes, présentait à mon imagination, m'auraient inspiré le besoin de les chanter : mais je ne savais alors aucune langue, et je ne soupçonnais pas même que je pusse jamais écrire, soit en prose, soit en vers. Je me contentais de rêver tout seul , de pleurer comme un enfant, sans savoir pourquoi, et de rire de même : deux choses qu'on regarde comme folie, et avec raison, si elles n'ont aucun résulat , et qu'on appelle poésie si elles enfantent quelques ouvrages.
J'arrivai de cette manière à Madrid. Le goût que j'avais pris pour une vie de Bohémien lit que je ne tardai pas à m'y ennuyer. Je ne restai qu'un mois à Madrid, et je n'y connus âme qui vive, excepté un horloger qui revenait de Ho/lande, où il avait été apprendre son métier. Ce jeune Kspagnol était rempli d'esprit naturel. Il avait vu un peu le monde, et il souffrait de la barbarie qui pesait sur son malheureux pays. C'est ici le mo-
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tuent de raconter un trait véritablement brutal, dont mon par. vreÉlie manqua d'êtrela victime. Un soir que j'avais soupe avec cet horloger, et que j'étais encore ii causer tout près de la table avec lui, Élie entra pour arranger mes cheveux, comme à son ordinaire, avant de m'aller coucher ; en me serrant avec son fer une boucle , il me tira un cheveu assez fortement ; sans dire un seul mot je me lève, plus prompt que la foudre , je prends un chandelier et le lui jette à la figure * le coup qu'il en reçut à la tempe droite fut si fort que le sang en jaillit à l'instant comme d'une fontaine, et avec une si grande violence que la ligure et même toute la personne de l'horloger, placé de l'autre côté de la table, qui était fort large, en furent couvertes. Ce jeune homme crut, et avec raison, que j'étais devenu fou. Il ne pouvait avoir vu ni ne devait se douter que eette fureur soudaine fût causée par un cheveu tiré un peu plus qu'un autre; et il se leva aussi à l'instant pour me saisir ; mais pendant ce temps le courageux Élie, si cruellement blessé, avait sauté sur' moi pour se venger, et il avait bien fait ; mais moi, très-agile, je m'étais échappé de ses mains. J'avais couru à mon épée, qui était sur une commode, et j'avais eu le temps de la tirer du fourreau et d'en diriger la pointe contre sa potrine. Élte dans sa fureur venait toujours au-devant de moi saus la craindre ; l'Espagnol s'interposait entre l'un et l'autre. Au bruit, aux cris, tout l'hôtel fut sur pied ; les domestiques, les valets de chambre montèrent et nous séparèrent : ainsi finit ce combat tragi- comique, vraiment honteux pour moi. Les esprits s'étant un peu calmés, nous entrames en explication. Je dis à Élie que j'avais senti qu'il m'arrachait les cheveux, et que je n'avais pas pu m'empecher de me mettre en fureur. 11 m'assura qu'il ne s'en était pas même aperçu ; et l'Espagnol sut à la fin que je n'étais pas fou , mais que- j'étais très-loin d'Être sage. Ainsi nuit cette malheureuse et honteuse scène, dont je fus si affligé et si humilié, que je dis à Élie qu'il aurait bien fait de me tuer; et il était homme à le faire, il était plus grand que mot (je suisce-
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pendant très-grand) et d'une force et d'uncourage extraordinaires. Sa blessure à la tempe ne fut pas profonde, mais elle saigna beaucoup : si je l'eusse attrapé un peu plus haut, j'aurais certainement tué un homme que j'aimais; et cela, pour un cheveu. Je fus très-eiïrayé d'un excès décolère aussi brutal; quoique je vissse Élie uu peu calmé, mais pas tout à fait rasséréné, je ne voulus lui montrer aucune espèce de méfiance. Deux heures après qu'on eut pansé sa blessure, et que tout fut remis dans l'ordre, j'allai me coucher, et je laissai ouverte, comme à mou ordinaire, la porte donnant de ma chambre dans la sienne, sans écouter l'Espagnol, qui me disait de ne pas donner ainsi moyen de se venger à un homme offensé et encore irrité. Je dis même à haute voix à Élie, qui s'était déjà mis au lit, qu'il pouvait me tuer, s'il le voulait, pendant la nuit, et que je le méritais. Mais ce brave homme, qui avait autant d'élévation d'ame que moi, ne se vengea qu'en conservant toujours les deux mouchoirs pleins de sang avec lesquels on avait essuyé sa .plaie toute fraîche; et pendant plusieurs années, il me les montra de temps en temps. Il faut connaître par expérience les mœurs et le caractère piémontais pour comprendre ce mélange de férocité et de générosité des deux côtés.
Quand je me suis demandé, par la suite, la cause d'un transport si horrible, je me suis convaincu que ce cheveu tiré n'était, pour ainsi dire, que la dernière goutte jetée dans le vase prêt à déborder. Mon caractère irascible, encore exaspéré par la solitude perpétuelle et l'oisiveté, n'avait besoin que de la plus légère impulsion pour éclater. Au reste, je n'ai jamais levé la main sur aucun de mes domestiques que comme j'aurais pu le Taire avec mon égal. Je ne me suisjamais servi ni d'une canne, ni d'aucune arme, maisseulement de mes mains, oudu premier meuble que je trouvais à ma portée, comme il arrive souvent à beaucoup de jeunesgensdans les premiers transports de leur colère ; et encore, toutes .les fois que j'ai eu ce malheur, j'aurais approuvé , et même estimé le domestique qui m'aurait
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rendu la pareille, puisque je n'entendais jamais battre mon domestique comme son maître, mais seulement me disputer d'homme à homme avec lui.
Je quittai Madrid dans les premiers jours de décembre, et par Tolède et Badajozja pris le chemin de Lisbonne, où j'arrivai la veille de Noël. Le spectacle que cetle ville présente, surtout à ceux qui, comme moi, y abordent par le 'Page, est vraiment surprenant. C'est l'aspect le plus théâtral et le plus magnifique, presque comme celui de Gènes, mais avec plus de variété et d'étendue. Sa vue m'enchanta, surtout à une certaine distance.. L'étonné ment et le plaisir diminuèrent cependant à mesure que j'approchai du rivage , et se changèrent bientôt en tristesse et en deuil. Dès que j'eus mis pied à terre, je vis dans certaines rues des masses de pierres, reste du tremblement de terre , amoncelées , divisées et alignées comme des constructions ; on trouvait encore beaucoup de mes ainsi remplies dans la partie basse de la ville, quoiqu'il se fût déjà écoulé quinze ans depuis cette funeste catastrophe.
Le court séjour de cinq semaines que je lis à Lisbonne sera toujours une époque mémorable et chère à mon cœur, pour y avoir connu l'abbé de Caiuso, frère cadet du comte falperga di Massino, alors notre ministre en Portugal. Cet homme, rare par son caractère, ses mœurs et son savoir, me rendit ce séjour délicieux. Je le voyais tous les jours à dîner, chez son frère : j'y retournais le soir pour le revoir encore; je passais avec lui les longues soirées d'hiver, et je les préférais à tous les amusements que le grand monde pouvait m'offrir. J'ai toujours appris quelque chose avec lui. Sa bonté, son indulgence étaient parfaites : elles m'allégeaient le poids et la honte de mon extrême ignorance, qui lui devait paraître d'autant plus révoltante, que ses connaissances en tous genres étaient sans bornes. Jamais rien de pareil ne m'était arrivé avec les gens de lettres que j'avais fréquentés jusque alors ; je les
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avais trouvés tous insupportables, et il en devait être ainsi , car mon ignorance égalait mon orgueil . Ce fut au milieu d'une de ces si douces soirées que j'éprouvai un accès d'enthousiasme très-vif pour la poésie. Ce ne fut qu'un éclair qui s'éteignit aussitôt et qui disparut pour plusieurs années. Ce digne et complaisant abbé me lut la superbe ode à la Fortune , de Guide, poète dont jusquealors j'avais ignoré le nom. Quelques stances de cette ode, et surtout celle sot Pompée, me ravirent. L'abbé, enchanté, se persuada que j étais né pour faire des vers , et il m'assura qu'en travaillant j'en pourrais faire de très-bons. Mais , cet accès de verve étant passé, je ne le crus pas possible, et je n'y pensai plus. Cependant l'amitié et la douce société de cet homme unique, vrai Montaigne vivant, me furent de la plus grande utilité pour rendre à mon âme un peu de tranquillité. Je me remis à lire un peu et à réfléchir avec plus de suite que je n'avais fait dix-huit mois auparavant. Je ne serais pas resté dix jours à Lisbonne sans mon cher abbé ; rien ne me plut dans cette ville, excepté les femmes, qui sont très-voluptueuses. Mais comme la santé de l'âme m'était devenue mille fois plus chère que la santé du corps, j'eus soin de ne fréquenter que celles dont la facilité pouvait me préserver de toute passion.
Je partis au commencement de février pour Sêville et Cadix. Je n'emportai de Lisbonne quel'amitié la plus vive et une estime profonde pour l'abbé de Caluso, que j'espérais revoir à Turin. Le climat de Séville et la physionomie originale et tout à fait espagnole que cette ville a su se conserver, mieux que toutes les autres du royaume, me firent le plus grand plaisir. J'ai toujours préféré un original, quoique mauvais, à la meilleure copie. La nation espagnole et la nation portugaise sont en effet les seules de l'Europe qui aient gardé leurs mœurs, surtout parmi le peuple et la bourgeoisie. Quoique le bou soit noyé dans une mer d'abus de tous genres, je crois que ces peuples ont tout ce qu'il fautpour pouvoir se