CHAPITRE TREIZIÈME
Je deviens amoureux pour la troisième lois. — Mes premiers essais en poésie.
Quoique aux yeux des autres, comme aux miens, je n'eusse tiré aucun fruit de mes voyages, mes idées commençaient cependant à s'étendre, et ma raison à se redresser : aussi j'accueillis très-mal mon beau-l'rère, lorsqu'à Turin, où j'arrivai fort fatigué, il vint de nouveau me conseiller de solliciter des emplois diplomatiques. Je lui dis que j'avais vu d'assez près les rots et ceux qui les représentaient ; qu'il m'était impossible de les estimer beaucoup ; que je ne voudrais pas même représenter le Grand Mogol, et encore moins le roi de Sardaignc, le plus petit des princes de l'Europe ; qu'il n'y avait d'autre parti pour ceux qui étaient nés dans des pays comme le nôtre, que de vivre de leur fortune, s'ils en avaient , et de se livrer à quelque occupation louable, sous les auspices d'une heureuse indépendance. Ce discours fit allonger un peu la mine à mon beau-frère, gentilhomme de la chambre du roi. Il ne me parla plus d'emploi, et je restai ferme dans mes idées.
Me voici à vingt-trois ans, assez riche pour mon pays ; libre autant qu'on peut l'être ; ayant acquis la connaissance, quoique imparfaite, du monde moral et politique, en voyant tant de pays et d'hommes différents; philosophe autant que mon âge le comportait, et aussi orgueilleux qu'ignorant. On devine que . je n'avais pas encore parcouru toute l'échelle des erreurs, et que j'avais beaucoup de fautes à commettre avant de donner un essor louable et utile à mon caractère impétueux, superbe, intolérant.
A la fin de !773,je pris une maison magnifique sur la plaee
Oigilizad by Gooj
JEUNESSE
Saint-Charles, à Turin Je la meublai avec goût, avec luxe, et en même temps avec une certaine singularité: et jecommençai à mener la vie la plus agréable et la plus insouciante , avec des amis que je trouvai en foule. Mes anciens compagnons' d'Académie, de folie et de jeunesse , devinrent les plus intimes. Parmi eux, il s'en trouva dix ou douze qui 6e convinrent davantage. Nous établîmes une société permanente qui avait des règles, des voeux, et mille autres momeries pareilles, qui ressemblaient beaucoup à la maçonnerie, sans cependant l'être : nous décidions à la pluralité si nous devions admettre ou exclure ceux qui se présentaient. L'unique but de cette société, qui se réunissait plusieurs fois la semaine, était de nous amuser, en soupant souvent ensemble, et de raisonner ou de déraisonner sur tout.
Ces solennelles séances se tenaient chez moi , parce que ma maison était plus b elle et plus vaste que celles de mes camarades, etparceque, comme je l'habitais seul, on s'y trouvait pluslibre. Parmi ces jeunes gens, qui tous étaient biennés et des premières familles de la ville , il y avait beaucoup de mélange ; des riches et des pauvres ; des hommes médiocres, de bons et d'excellents : quelques-uns avaient peu d'esprit, d'autres en avaient beaucoup ; plusieurs même étaient très-instruits. Il en résultait que je ne pouvais primer sur eux, quoiqu'à moi seul j'eusse plus vu le monde qu'eux tous ensemble ; et je crois que si je l'avais pu , je ne l'aurais pas voulu. Les lois que nous établîmes furent discutées et non dictées : elles furent justes et impartiales. On avait placé un tronc assez grand, par l'ouverture duquel on jetait des papiers de toute espèce; la clef en était confiée au président, qu'on élisait toutes les semaines , et qui était chargé de lire tous ces papiers. On en trouvait d'amusants et de bizarres ; ils ne portaient jamais le nom de l'auteur, mais on le devinait souvent. Par un malheur commun à tous, et à moi en particulier, ces écrits étaient, non pas en langue, mais en pa-
[&0 VIE u'alfiebi. .
rôles françaises. Pour mon compte, j'en jetai plusieurs dans le tronc, qui divertirent beaucoup l'assemblée. Cétait sur des sujets plaisants, mêlés de philosophie et d'impertinence, et d'un style qui , s'il n'était pas détestable, certainement n'était pas bon, mais qui s'entendait, et pouvait passer pour un auditoire aussi peu versé que moi dans cette langue. Je me souviens d'un morceau , que je conserve encore , qui décrivait une scène du Jugement dernier. Dieu demandait à toutes les fîmes un compte exact de leurs actions; et j'avais mis en scène plusieurs personnages qui peignaient eux-mêmes leur caractère. Cette bagatelle eut beaucoup de succès. On y trouvait du sel et de la vérité, et les auditeurs reconnaissaient et nommaient sur-le-champ sur les portraits et les allusions , ceux que j'avais eus en vue.
Ce petit essai, qui me lit voir que je pouvais mettre mes idées sur le papier, et faire quelque impression sur les autres , m'inspira le désir et un faible espoir de parvenir à écrire quelque chose qui pourrait me survivre ; mais rien n'était plus vague, mon ignorance me privant de tout moyeu décomposition. Hue sorte d'instinct me portait à la satire, et j'avais une grande facilité pour attacher le ridicule aux choses et aux personnes. Malgré mes dispositions pour un si mauvais genre, je le méprisais dans le fond du creur : je sentais que ces succès, si couru, sont dus bien plutôt à la malignité et à l'envie qui se réjouissent toujours quand on attaque les autres, qu'au mérite intrinsèque du railleur.
La liberté entière dont je jouissais, la dissipation continuelle, les femmes, mes vingt-quatre ans ; mes chevaux, dont j'avais augmenté le nombre jusqu'à douze, tous ces obstacles insurmontables , même pour une volonté forte , endormaient et éteignaient en moi toute velléité littéraire. Je végétais ainsi dans la plus profonde oisiveté , sans avoir un seul instant à moi, sans ouvrir jamais un livre. Il ne Faut donc pas s'étonner si je tombai de nouveau dans les chaînes de l'amour : son
JKUKESSK.
joug fut cette fois bien plus honteux. 11 ne fut brisé que par un véritable et frénétique amour de l'étude, qui dès lors ne nie quitta plus, et à qui je dus d'avoir échappé à l'ennui, à la satiété, et, il faut le dire, au désespoir. Je suis sûr que si je ne m'étais pas créé une continuelle et forte occupation de tête , avant d'atteindre trente ans je serais devenu fou, ou je me serais tué.
Cette troisième ivresse d'amour fut vraiment extravagante, et cependant l'accès Tut bien long. Le nouvel objet de ma tendresse était une femme d'une naissance distinguée, mais d'une mauvaise réputation , même dans le monde galant ; elle était plus âgée que moi de neuf à dis ans. A ma première entrée dans le monde, pendant que j'étais à l'Académie, je l'avais un. peu connue. Je me trouvais logé vis-à-vis de sa maison. Ses avances , mon oisiveté , et mon âme , qui était peut-être unede celles dont Pétrarque dit avec tant de vérité :
So di die poco canupe si aîlacda Un' aiiimauenlil, quand' ella È sula, Enoné chi per Id difroa faccia (]).
Enlin, Apollon, qui voulait m'appeler à lui par cette route extraordinaire ; tout cela fit que, quoique saos estime et d'abord saus amour pour elle { sa beauté pourtant n'était pas ordinaire), je crus comme uu fou à l'amour sans bornes qu'elle me témoignait, et je finis par l'aimer véritablement jusqu'à la passion. Il n'y eut plus pour moi ni amusements, ni amis ; je négligeai même mes chevaux chéris. Depuis huit heures du matin jusqu'à minuit, j'étais continuellement avec elle; métro n te nt d'y être, et ne pouvant pas la quitter. État douloureux
( I) Je sais que les plus faibles liens peuvent enlacer une âme tendre, quand elleestaliauduiinéu a elle-même, el que la raison n'est pas là pour la détendre.
VIE o'aifibbi.
et bizarre, dans lequel je vécus, ou, pour mieux dire.je végétai depuis la moitié de 1773 jusqu'en février 1775 ; sans compter les suites de cetteaveuture , dont les résultats furent en même temps funestes et heureux pour moi.