CHAPITRE QUINZIÈME
Je redeviens libre. — Premier sonnet.
Un soir, en revenant de l'Opéra (insipide et ennuyeux amusement de toute l'Italie), où j'avais passéjilusieurs heures daus la loge de ma maîtresse, objet tour à tout 1 de-ma haine et démon amour, je pris la détermination immuable de. m' affranchir une fois pour toutes de mon esclavage. L'expérience m'avait appris que la fuite ne me donnait pas assezde force pour soutenir mes résolutions; qu'elle les. avait affaiblies et même anéanties. Je voulusmemettreà une plus grande épreuve : je me flattai que mon caractère ferme et opiniâtre me ferait réussir, par des moyens qui m'obligeraient à de plus grands efforts. Je résolus de ne plus sortir de ma maison, qui, comme je l'ai déjà dit, était située vis-à-vis cellede ma maîtresse ;deregardcr ses fenêtres; de la voir entrer et sortir tous les jours; d'en entendre parler d'une manière quelconque ; et, malgré tout cela, de ne céder désormais en rien, ni aux messages directs ou indirects, ni aux souvenirs, ni enfin à aucun des moyens qu'on pourrait employer; j'étais préparé à mourir (ce qui m'était égal), ou à m'ai franchir. Four me lier tout h fait à cette détermination une fois prise, par la crainte du déshonneur qui en serait résulté si je n'avais pas su la tenir, je l'écrivis à un de mes amis. C'était un de ceux qui m'aimaient le plus et que j'estimais davantage. Il avait pitié de l'état où il me trouvait ; mais comme il ne voulait pas avoir l'air de l'approuver, et qu'il sentait l'im possibilité de m'en tirer, il avait cessé de venir chez moi depuis quelque temps. Dans le billet que je lui adressais, je lui rendais compte en trois lignes du parti que j'avais pris ; et je lui envoyais, comme gage de son immutabilité une belle
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et longue tresse de mes vilains cheveux roux. Je les avais Tait couper exprès pour me créer un obstacle presque invincible à me montrer nulle part. Il était impossible de paraître en public ainsi tondu ; on ne supportait alors cette toilette que chez les paysans et les matelots. Je finissais en le priant de m'assister de sa présence et de son courage pour raffermir le mien. Isolé de cette manière chez moi, je défendis toute espèce de message; et je passai les quinze premiers jours en poussant des cris et des rugissements affreux. Quelques amis venaient me visiter, il me semblait qu'ils me plaignaient ; c'était peutêtre parce que je ne me plaignais pas moi-même ; mais ma figure et mou maintien parlaient à ma place. Je voulus essayer de lire quelque chose, et je ne comprenais pas même les gazettes. Quelquefois il m'arrivait de parcourir des pages entières, d'eu prononcer toutes les paroles, sans en retenir uue seule. Je me promenais aussi à cheval dans les lieux les plus solitaires, et c'était le seul exercice qui me fit du bien au corps et à l'âme. Je passai plus de deux mois , jusqu'à la fin de mars 1775, dans cet état presque frénétique : alors je sentis naître en moi une idée qui commença enfin à me détourner de cette unique, désagréable et desséchante pensée. Eu rêvant un jour aux distractions que la poésie pourrait me donner, il m'arriva de faire, avec la plus grande peine, et à différentes reprises, un essai de quatorze vers, que je regardai comme un sonnet, et que j'eus envie d'envoyer à l'aimable et savant père Padaudi. 11 venait chez moi de temps en temps, et il m'avait toujours montré la plus grande bienveillance, sans cependant me dissimuler ses regrets de me voir tuerie temps et moi-même dans une oisiveté absolue. Cet excellent homme m'avait toujours exhorté à faire des lectures italiennes. Un jour qu'il avait trouvé chez un bouquiniste la Clêopàtre du cardinal Delfiiio, qu'il appelait Superbe, il se souvint que je lui avais dit que c'était un sujet tragique, et que j'aurais voulu le tenter ( quoique je ne lui eusse jamais montré mon premier avorton dont
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j'ai parlé plus haut). Il l'acheta et mêla donna. Dans un moment de raison, j'avais eu la patience de la lire et de l'apostiller. Je la lui avais ainsi renvoyée, persuadé que, sous le rapport du plan et des passions, elle valait moins que la mienne, si je l'eusse jamais achevée, comme j'en avais l'idée. Le père Paciaudi, pour ne pas me décourager, feignit de trouver mon sonnet bon, quoiqu'il ne le crût pas, et qu'en effet il ne le fût pas. Quelques mois après, lorsque je me familiarisai avec nos excellents poètes, j'appris à estimer ce sonnet ce qu'il valait au juste, c'est-à-dire rien. J'ai les plus grandes obligations à ces premières louanges, que je ne méritais pas, et à celui qui me les donna avec tant d'amabilité, puisqu'elles m'eucou ragèrent à tacher d'en obtenir de justes.
Plusieurs jours avant ma rupture avec ma maîtresse, j'avais pensé à tirer de dessous le coussin de sa chaise longue les scènes de ma Clêopâtre ,qui étaient restées là pendant un an. Il arriva que dans un de ces moments de solitude et de rage continuelle j'y jetai les yeux. Étonné de la ressemblance de l'état de mon cœur avec celui à' Antoine, je dis en moi-même : H faut continuer cette pièce ; la refaire, si elle ne peut pas rester ainsi; mais y développer les passions qui me dévorent, et la faire représenter par les comédiens qui viendront au printemps. A peine cette idée me fut passée par la tète, que presque guéri, je commençai à barbouiller du papier; à rapiécer, à changer, à ôter, à ajouter : à continuer, à recommencer, et enfin àdevenir fou d'une autre manière, pour cette malheureuse Clêopâtre? née sous de si mauvais auspices. Je n'étais pas honteux de consulter quelques-uns de mes amis, qui n'avaient pas comme moi négligé la langue et la poésie italiennes. Je recherchais, j'ennuyais tous ceux qui pouvaient me donner des conseils, des avis, des lumières sur un art auquel j'étais si étranger. De cette manière, ne désirant autre chose que d'apprendre et de faire quelque essai dans une carrière aussi daugercuse que téméraire, ma maison se changeait peu à peu en une espèce d'à-
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cadéinie. Les circonstances, en me donnant l'envie d'apprendre, m'avaient rendu docile par accident; mais mon naturel reprenait le dessus, et j'étais peu flexible aux leçons qu'on me donnait. Je medésolais alors;j'ennuyatsnioi-mènieet les autres, et je n'en tirais aucun avantage. Le seul et véritable que cette nouvelle disposition me donna Tut de me détacher peu à peu de mes amours, et de réveiller ma raison depuis si longtemps assoupie. Je ne me trouvais plus dans la dure et ridicule nécessite de me faire attacher sur une chaise pour m'empêcher de sortir de chez moi et de retourner chez ma maîtresse. Ce fut un des mille moyens que j'avais imaginés pour redevenir sage à toute force. Les attaches étaient cachées sous un grand manteau dans lequel j'étais enveloppé, et elles ne me laissaient libre que d'une seule main pour lire, écrire ou me frapper la tête. De tous ecux qui venaient me voir, aucun ne pouvait seulement soupçonner que j'étais attaché sur une chaise. Je restais ainsi de longues heures; Élie seul, qui était mon geôlier, connaissait le secret. Il me déliait toutes les fuis que mou accès de fureur imbécile était passé, et que, sûr de moi et de ma volonté, je lui disaisde le faire. De tous les bizarres moyens que j'employai, le plus étrange fut encore une mascarade que je fis à la fin de ce carnaval, au bal public du théâtre. Habillé en Apollon, j'osai m'y preseuter avec une lyre, dont je jouais comme je pouvais, et y chanter de mauvais vers que j'avais composés. Une semblable effronterie était tout à fait contraire à mon caractère. La seule excuse que je puisse dooner pour des scènes pareilles est ma faiblesse pour résister à une passion si déréglée. Jcsentais qu'il fallait mettre une barrière insurmontable entre elle et moi ; et je voyais que la plus forte de toutes était la honte à laquelle je m'exposais en reprenant un attachement que j'avais tourné en ridicule avec autant de publicité. Ainsi, la crainte de cette honte m'empêchait de m'apercevoir que je m'en couvrais déjà en public. Cependant , je me sentais échauffé peu à peu par un senti-
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ment qui m'était tout à fait inconnu, l'amour de la gloire. Enfin, après quelques mois de continuelles consultations poétiques ; après avoir usé des grammaires, Inssé des dictionnaires ; après avoir réuni une quantité de sottises, je parvins à rassembler cinq morceaux que j'appelai actes, et j'intitulai le tout tragédie. Aussitôt que le premier acte fut au net, au lieu de le jeter au feu, je l'envoyai à l'obligeant père Paciaudi, afin qu'il l'examinât et qu'il m'en donnât son avis par écrit. Les apostilles qu'il mit à ce premier acte» et les conseils qu'il me donna dans le billet qu'il m'écrivit, en le renvoyant, me déterminèrent à le refaire en entier avec plus de patience et d'opiniâtreté. De ce travail sortit la tragédie'de Cléopâtre, qu'on représenta à Turin le 16 juin 1775.
Je ne fatiguais pas seulement le pauvre père Paciaudi, pour eu tirer une censure de ce second essai, mats plusieurs autres encore, et surtout le comte Augustin Tana, à peu près de mon âge, et qui, pendant mon séjour à l'Académie, était page du roi. Nous avions reçu la même éducation ; mais en sortant des pages, il avait constamment cultivé la littérature française et l'italienne ; et il s'était formé le goût, surtout dans la critique et la philosophie, sans trop s'attacher à la grammaire. La finesse, la grâce et l'élégance de ses observations, sur cette malheureuse Cléopâtre, feraient bien rire le lecteur, si j'avais le courage de les lui montrer; mais elles me feraient trop de mal, et d'ailleurs elles ne seraient pas tout à fait comprises, parce que je n'ai copié qu'une quarantaine de vers de ce premier avorton. J'avais fait aussi une petite pièce en prose, qu'on devait donner après Cléopâtre , et que j'avais intitulée : les Poètes. Cependant, ni la petite pièce ni la tragédie n'étaient les sottises d'un sot. On y trouvait, par-ci, par-là , quelques éclairs d'esprit. Dans les Poètes, je m'étais mis moi-même en scène, sous le nom de Zeuxlppe : je m'y moquais le premier do ma Cléopâtre; j'évoquais son ombre, afin qu'en compagnie des autres héroïnes tragiques, elle prononçât sur ma trait.
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gédie, qui était aussi -mauvaise que celle des poètes mes rivaux. La seule différence qui existât entre les pièces de ceuxci et la mienne, c'est que les premières étaient les productions mûres d'une incapacité érudite, et la mienne une production prématurée d'une ignorance qui promettait quelque chose.
Ces deux pièces furent représentées pendant deux soirées de uuite.-Mais ravisé, et repentant de m'étre si témérairement exposé au public, quoiqu'il se fût montré très-indulgent, je fis mon possible auprès des acteurs et de ceux qui les dirigeaient, pour qu'on ne représentât plus mes pièces. Depuis cette fatale soirée, un feu dévorant s'empara de mon âme ; je brûlais d'obtenir un jour, au théâtre, des lauriers mérités ; et jamais fièvre d'amour ne me donna de si brûlants transports. Voilà la manière dont je m'exposai en public pour la première fois. Si les nombreux ouvrages dramatiques qui sont sortis de ma plume par la suite n'ont pas été meilleurs que ces deux premiers, cette entrée au Parnasse, avec le brodequin et le cothurne, fut sans doute folle et ridicule; mais si, au contraire, je peux jamais être compté parmi les bons auteurs tragiques ou comiques, ce premier pas a été l'affaire la plus importante de ma vie.
Je terminerai ici l'époque de ma jeunesse. Ma virilité ne pouvait commencer sous de plus heureux auspices.