CHAPITRE PREMIER
Mu dem premières tragédies, Philippe et Palinice, conçues et écrites en prose française. Délufie de poéiie détestable.
Me voilà, à vingt-sept ans , engagé , avec le public et avec moi-même, à devenir auteur tragique. Je vais indiquer quelles étaient les ressources qui pouvaient soutenir alors une pareille témérité.
Un caractère résolu, opiniâtre , indomptable, plein, et débordant, pour ainsi dire, de toutes les affections où dominaient, par le plus bizarre assemblage , l'amour avec tous ses emportements, et unehaine poussée jusqu'à la rage contre toute espèce de tyrannie ; un souvenir faible et vague des différentes tragédies françaises que j'avais vu représenter plusieurs années auparavant, et que, jusque alors, je n'avais ni lues, ni méditées ; l'ignorance presque absolue des règles de l'art dramatique, celle de l'art si nécessaire de bien écrire et de manier ma propre langue ; tout cela , enveloppé d'une écorce de présomption, ou, pour mieux dire , d'une pétulance incroyable , et d'une telle violence , qu'elle ne me laissait que rarement 1G3
chercher et entendre la vérité. On voit qu'avec de semblables éléments, on pouvait former un prince mal élevé plutôt qu'un écrivain distingué. Il s'élevait cependant, du fond de mou cœur, une voix qui me criait bien plus en craquement que le petit nombre de mes vrais amis : « Il faut rétrograder, rede- ■ venir enfant, pour ainsi dire, rapprendre la grammaire, et « tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour écrire avec pureté. » Cette voix deviut si puissante, qu'enfin elle me soumit a la dure nécessité de recommencer les études de mon enfance, à l'âge où je pensais et je sentais en homme. Hais la (la mme de la gloire brillait à mes yeux ; je voulais laver la bonté de mes déplorables succès, et je pris assez de courage pour affronter et vaincre ces obstacles et ces répugnances.
La représentation de Cléopâtre m'avait ouvert les yeux sur le sujet , qui est intrinsèquement mauvais , et ne sera jamais mis en œuvre que par un auteur inhabile et novice ; mais elle m'avait aussi montré l'immensité de l'espace que j'avais à parcourir avant de pouvoir revenir à la barrière, me jeter dans la lice une seconde fois, et m'élancer vers le but avec plus ou moins de bonheur. Le voile une fois tombé de mes yeux, je me fis le serment solennel de n'épargner ni fatigue, ni ennui pour me mettre en état de savoir ma langue comme le premier professeur d'Italie. Je pris cette résolution, parce qu'il me semblait que , si je parvenais une fois à bien m 'ex primer, les idées et l'invention ne me manqueraient pas. Le serment prononcé, je me jetai à corps perdu dans ie gouffre de la grammaire, comme Curtius, tout armé et le regard assuré. Autant j'étais convaincu d'avoir mal fait tout ce que j'avais fait jusquealors, autant je croyaisétre sûr de pouvoir mieux faire avec le temps. Il me semblait que j'en avais le gage et la preuve dansmesdeu\ tragédies Philippe et Polinice, que j'avais écrites en prose française, trois mois avant la représentation de Cléopâtre. Je les avais lues à quelques-uns de mes amis ; ils m'avaient paru en être frappés. Je n'en jugeai pas par le plus ou
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moins de louanges qu'ils me donnèrent, mais bien par l'attention soutenue avec laquelle ils les écoutèrent d'un bout à l'autre ; leur agitation muette et leurs visages émus m'en dirent plus que leurs paroles. Mais, pour mon malheur, quelles que fussent ces deui tragédies, elles se trouvaient conçues et nées en prose française, et il y avait beaucoup à faire avant de les changer en poésie italienne. Je les avais ébauchées dans cette langue mesquine et désagréable , non que je la susse, ni même que je prétendisse la savoir, mais parce que, dans mes cinq années de voyage, je n'en avais parlé ni entendu parler aucune autre, et que c'était celle dans laquelle je m'expliquais le moins mal, et qui trahissait le moins ma pensée. Par mon ignorance des langues , je ressemblais assez à un de ces fameux coureurs d'Italie, qui, malade dans son lit , rêve qu'il court, et auquel il ne manque que les jambes pour surpasser ses rivaux.
Cette impossibilité de m'expliqucr et de me traduire moimême, non-seulement en vers, mais même en prose italienne, était telle que lorsque je relisais en cette langue un acte ou une scène qui avait paru plaire à mes auditeurs en français, ils ne les reconnaissaient plus : ils me demandaient sérieusement pourquoi je les avais changés. Telle était l'influence d'un autre habit et d'autres draperies, que la même figure n'était plus ni reconnaissable ni supportable. J'enrageais, je pleurais ; mais il me fallait prendre patience et recommencer. J'étais obligé de dévorer les livres classiques, les plus insipides et les plus antitragiques , pour m'emparer de la manière toscane. Kn deux mots, il me fallait toute la journée oublier ce que je savais, pour apprendre.
Cependant ces deux tragédies , renfermées dans mon portefeuille, me faisaient prêter un peu plus patiemment l'oreille aux conseils pédantesques qui me venaient de tous côtés. Ces mêmes tragédies m'avaient donné la force d'assisterà la représentation, bien pénible pour moi, de Ctêopûtre. Chaque vers que l'acteur
VIE D'aLFIEDI.
prononçait retentissait dans mon cœur comme la plus amère critique de tout l'ouvrage, qui depuis lors perdit tout intérêt à mes yeux. Je ne le considérai plus que comme un aiguillon pour l'avenir.
Je ne me laissai pas intimider par les critiques, justes parfois, mais plus souvent ignorantes et inalignes, dirigées contre mes tragédies, lorsque j'en publiaila première édition à Sienne, en 17S3. Mais je ne m'enorgueillis pas davantage des applaudissements immérités que voulut bien m'accorder le parterre de Turin, touché peut-être de ma jeune audace. A commencer du mois de juillet 1783, je ne voulus plus prononcer un seul mot de cette langue, et j'évitai soigneusement les sociétés où on la parlait. Et néanmoins, je ne venais point à bout de m'itallaniser. Je me pliais très-mal aux études graduées et régulières : toujours récalcitrant aux bons conseils, je voulais de nouveau essayer de voler de mes propres ailes. C'est pour cela que je m'efforçais de mettre en vers tout ce qui nie passait par la tôte : j'essayais tous les genres, tous les mètres. Mon orgueil se brisait contre tous ; mais l'obstination et l'espérance me restaient. Entre autres rapsodïes (car je ne puis les appeler poésies), il m 'arriva de composer des couplets, que je chantai dans un banquet de francs-maçons : ils faisaient allusion aux divers ustensiles, grades et charges de cette société. Quoique j'eusse déjà volé uu vers de Pétrarque, dans mon premier sonnet, mon peu d'attention et mon ignorance étaient telles, que je commençai cette pièce sans me rappeler les règles du tercet, que je n'avais peut-être jamais bien sues. Je la continuai, sans m 'apercevoir de mon erreur, jusqu'au douzième. Alors, ayant quelques doutes, j'ouvris le Dante, et je reconnus la faute : je l'évitai dans la suite de la pièce , laissant les autres tels qu'ils étaient. Le tout fut chanté au banquet : mais ces francs-maçons ne s'entendaient pas plus en poésie que dans l'art de bâtir, et mes vers passèrent.
Vers le mois d'août de cette année 1775 , je sentis que' la
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vie dissipée de la ville m'empêchait de me livrer entièrement à l'étude: et je me retirai dons les montagnes qui séparent le Piémont du liauphinè. Je passai presque deux moisàCézannés, petit village au pied du mont Cenevre, où l'on prétend qu'Aiiniual franchit les Alpes. Quoique par caractère je fusse assez porté à la réflexion , j'étais quelquefois imprudent par impétuosité; je ne réfléchis donc pas, en prenant cette résolotion, que je rencontrerais encore, dans ces montagnes, cette maudite langue française , que j'avais tant de raison de fuir. L'idée de cette retraite me fut donnée par ce même ahbi: qui m'avait aecompagué dans mon dernier et ridicule voyage de
Cet abbé était né à Cézannes ; il était rempli d'esprit et de la plus aimable philosophie, et très-versé dans la littérature latine et française. Il avait été gouverneur de deux de mes compagnons de collège, et là nous nous étions liés d'une amitié quia toujours continué. Je dois avouer que l'abbé d'AUlaud travaillait dès lors avec zèle à m'inspirer l'amour des lettres, en me promettant des succès ; mais tous ses efforts étaient vains.
Voila, lorsque j'étais au premier appartement de l'académie, quelles étaient mes dispositions pour devenir auteur tragique. Il faut dire aussi que, même dans la suite, je n'ai jamais pu supporter le chant méthodique, muet et glacé des vers français. Ils ne m'ont jamais paru des vers , soit lorsque je ne savais pas ce que c'était qu'un vers , soit lorsque j'ai cru le
Je reviens à ma retraite pendant l'été à Cézannes. Outre mon abbé, homme de lettres, j'avais encore avec moi un abbé musicien , qui me montrait à jouer de la guitare. J'avais beaucoup de dispositions pour cet instrument, qui me semblait inspirer la poésie; mais pas assez de volonté pour les cultiver, malgré les transports que ses sons excitaient en moi. Je n'ai jamais été bien fort ni sur la guitare , ni sur le clavecin, que
163 vie d'alfiehi.
j'ai appris dans ma jeunesse, quoique mon imagination et mes oreilles fussent musicales au suprême degré. Je passai ainsi cet été entre ces deux abbés, dont l'un, avec sa musique, me soulageait du tourment, si nouveau pour moi, que l'application à l'étude me eausait, et l'autre me faisait donner au diable avec son français. Malgré cela, ces moments furent très-utiles et vraiment délicieux pour moi. Je pus me recueillir en moimême et travailler avec force à eulever la rouille dont mon pauvre esprit était couvert : je pus exciter dans ma tête la faculté d'apprendre, endormie par dix ans d'une honteuse et léthargique oisiveté. Je commençai à traduire ou réduire en prose et phrases italiennes le Philippe et le Polinice , nés dans un langage bâtard. Cependant , malgré toute la peine que je me donnais, ces deux tragédies restaient toujours amphibies, entre l'italien et le français, comme dit notre poëte d'un papier qui brille :
Un color bruno
Che uon è nero encora e il blanca rauove (I).
Tout eu m'occupant de ce travail pénible, de faire des vers italiens avec des pensées françaises, je m'étais cruellement fatigué à refaire ma Clèopâtre pour la troisième fois. J'en avais lu quelques scènes, développées en français, au comte Tana, mon censeur tragique et non grammatical. Il les avait trouvées très-belles et remplies de force, surtout celle d'Antoine avec Auguste. Lorsqu'elles Turent changées en mauvais vers italiens, mous, lâches et chantants, il les trouva fort au-dessous du médiocre. Il me le dit sacs détour, et je le crus ; je dirai plus, je le sentis : tant il est vrai que, dans toute poésie, le style fait la moitié de sa valeur, et que dans quelques-unes,
(Il line couleur brune, qui n'est pas encore noire et où le blanc change el se trmi!.
VIRILITÉ
comme dpns la lyrique, il fait tout. De sorte que quelques vers qui,
Col ta lor ïanilà che par personne (I), sont au-dessus d'autres,
Fosser gemme lïgate in vile anello (2).
Je remarquerai ici que je dois une étemelle reconnaissance autant au père Paciaudi qu'au comte Tana, et surtout à ce dernier, pour les vérités qu'ils eurent le courage de me dire, et pour m'avoir Tait, presque par force, rentrer dans la voie delà saine littérature. La confiance que j'avais dans ces deux hommes était si grande, que ma destinée littéraire a dépendu entièrement d'eux. J'aurais, au moindre signe, jeté au feu tout écrit qu'ils auraient blâmé; comme je fis d'une quantité prodigieuse de vers qui ne méritaient pas d'autre correction. Si je suis devenu poète, je dois ajouter à ce titre : par la grâce de Dieu, du comte Tarn et dupère Paciaudi. Ils furent mes deux tutélatres dans le combat pénible et journalier que j'eus à soutenir, pendant la première année de ma vie littéraire, pour chasser les locutions et les formes françaises, pour dépouiller mes idées de leur première forme, et les rhabiller d'une autre manière ; pour réunir enfin dans le même temps les études d'un homme mûr à celles d'un enfant; travail incroyable, ingrat, et capable, j'ose le dire, de rebuter quiconque aurait eu moins d'ardeur.
Après avoir traduit en mauvaise prose mes deux tragédies, je commençai à lire et à étudier, vers à vers par ordre d'ancienneté, tous nos poètes du premier ordre. Je ne faisais point de notes aux marges, mais je mettais sur les vers, de petits traits perpendiculaires qui m'indiquaient les pensées, les ex-
(i) Avec leur parure qu'on prenil pour eux-mêmes, [ï) Fus6enl-tls ijes pierres précieuses, mal enchâssées.
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pressions, les sons qui m'avaient fait plus ou moins de plaisir. 3e trouvai d'abord le Dante trop difficile ; je le quittai pour le Tasse, que jusque alors je n'avais pas encore ouvert. Je le lisais avec tant d'attention , je voulais y obsorver tant de choses si opposées et si différentes, qu'aussitôt que j'en avais lu dix .stances, je me sentais plus fatigué que si je tes eusse composées moi-même. Peu à peu, cependant, j'accoutumai mes yeux et mon esprit à ce genre de lecture très- laborieux, et jè gravais pour ainsi dire en moi, tout d'une baleine, toujours en les apostillant, la Gerusalemme du Tasse, VOrtando Furloso de V^rioste, ensuite le Dante, sans commentaire, et enfin Pétrarque. J'employai presque un an à ce travail. Quand je rencontrais quelque difficulté dans le Dante, je me souciais peu de l'entendre, si elle était historique ; mais si elle était d'expression, de tournure ou de mots, j'essayais de tous mes efforts à la surmonter, en la devinant. J'échouais souvent; je m'enorgueillissais du peu que j'avais vaincu. Cette première lecture me donna plutôt le matériel que l'esprit de ces grands poètes : je me préparai ainsi à bien les comprendre dans les lectures suivantes ; à les analyser, à les goûter, et peut-être encore à les imiter. Pétrarque me parut plus difficile que le Dante, et au commencement me plut moins : on ne peut jamais éprouver un grand plaisir en lisant les poètes quand on est obligé de s'escrimer pour les entendre. Comme je voulais écrire en vers blancs ou sciolti, j'en cherchais les modèles. On me conseilla la traduction de Stace par Benticoglio. Je la lus, l'étudiai, l'apostillai tout entière avec la plus grande avidité ; et la structure des vers me sembla trop faible pour l'adapter au dialogue tragique. Mes censeurs et amis me recommandèrent fOssian de Cetarotti. Voilà les premiers vers libres qui me frappèrent; et je pensai qu'avec une légère modification, ils seraient un excellent modèle de vers dialogues. Je voulus lire aussi quelques tragédies italiennes ou traduites du français. J'espérais pouvoir y apprendre quelque chose, au moins
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sous le rapport du style ; mais elles me tombèrent des mains par la longueur, la trivialité et la prolixité des tournures et du vers, sans parler de la faiblesse des pensées. Parmi les moins mauvaises, je lus les quatre tragédies que Paradisi a traduites du français, et y mis des notes, ainsi qu'à la Mérope de il/a/fei. Cette dernière me plut assez par le style, dans quelques endroits, quoiqu'elle me laissât beaucoup à désirer pour la perfection vraie ou chimérique dont j'avais le type dans mon imagination. Je me demandais à moi-même : « Comment se « fait-il que notre langue divine, si mâle, et quelquefois éner- « gique et lîère dans le Dante, devienne si pille et si efféminée « dans le dialogue tragique ? Comment Cesarotti, dont le vers « est si nerveux dans Ossian, devient-il si prosaïque et si * diffus dans Sémiramts et le Mahomet de Foliaire, qu'il a « traduits? Pourquoi le pompeux Frugoni, chef d'une nouvelle « école de vers libres ou sciolti, dans sa traduction de Rha- ■ damisleàe Crébillon, est-il si fort au-dessous ieCrêbillon ' et de lui-même ? Certainement la faute n'en est pas à notre ' langue, si flexible et si variée. » Je proposai ces doutes à mes amis et à mes censeurs ; ils ne surent que répondre. L'excellent Paciawti me recommandait cependant de ne pas négliger, dans mes laborieuses lectures, la prose, qu'il appelait savamment la nourrice du vers. Je me souviens qu'un jour il m'apporta le Gatateo del Basa, et il me conseilla de le bien méditer, surtout pour les tours des phrases, qui .étaient du toscan tout pur, et l'antipode des gallicismes. Je fus presque blessé de ce conseil puéril et pédantesque : moi qui dans mou enfance l'avais lu (comme nous l'avons fait tous) bien mal, peu entendu et point goûté. Je l'ouvris cependant, mais avec la plus grande répugnance. A la vue de son premier Ronciossiacosache (I), auquel est accolée une longue période aussi pompeuse qu'insignifiante, je me sentis saisi d'un mouvement
(1) Attendu qui;.