‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 44 sur 131 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Donation fie tous mes biens â ma sœur (I). Mon second accès d'avarice.

Je commençai alors à travailler avec joie, calme et sécurité, comme un homme qui a enfin retrouvé son but et son soutien. J'avais résolu de ne plus quitter Florence, tant que mon amie y resterait. Il me fallut en conséquence exécuter un projet que depuis longtemps j'avais ébau cli é dans ma tète, et dont l'exécution était devenue d'une nécessite absolue.

J'avais toujours trouvé pesants les licus qui m'attachaient à ma patrie; et surtout ceux qui, par un privilège (certainement peu digne d'envie), obligeaient exclusivement les possesseurs de fiefs à demander au roi la permission de sortir de ses États pour quelque temps que ce fût. Cette permission qu'on obtenait quelquefois avec difficulté, ou qu'on accordait de mauvaise grâce, était toujours limitée. Il m'étaitarrivé de la demander quatre à cinq fois, et quoique l'on ne me l'eût jamais refusée, je ne pouvais pas réaccoutumer aux démarches qu'elle exigeait. Je trouvais cette loi injuste en elle-même, parce que ni les cadets ni les liourgeuis d'aucune classe, quand ils n'avaient aucun emploi, n'y étaient assujettis. Ma répugnance devenait plus grande à mesure que j'avançais en âge. On se souvient que la dernière ne me fut accordée qu'accompagnée de paroles dé-

(i) Ce chapitre est an de ceux peut-être qui méritent Je plus d'à l Ion lion : on y pourra voir à quelle contrainte étaient réduits tes sujets dam tes anciens Etals du roi de Sardalgne. Allieri fait une donation de ses Mens pour parvenir, dit-il, a se dépumo/ttlter! Ce tableau, si curieux, eut sufii seul à rendre les mémoires qu'an a sous les yeux indispensables dans une colleolion destinée à reproduire le caractère et l'esprit du aii-hitilième siècle. ( Noie du noue. édit. )

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sngréablos et qui m'avaient lait un véritable chagrin, 1] faut ajouter à cola que le nombre de mes écrits augmentait de jour en jour. La Virginie que j'avais écrite avec la liberté que le sujet e\igeoit; le livre sur la tyrannie, dicté par un homme qui serait né et qui vivrait dans un pays véritablement libre ; le plaisir et In profonde sensation que j'éprouvais en lisant Tacite, Mach fouet et le peu d'autres auteurs qui comme eux pensent avec énergie et liberté; la connaissance de ma véritable vocation, et les réflexions qu'elle me faisait faire sur l'impossibilité de restera Turin si je voulais imprimer quelque chose; les dangers que j'éprouverais en demeurant sujet des lois de Sardaigoe, partout ou je me trouverais, si je me déterminais ;i faire imprimer en pays étrangers . toutes ers raisons réunies à la passion qui s'était si heureusement emparée de moi me firent prendre la résolution de me dépiêmontlser autant qu'il m'était possible et de quitter pour jamais le pays où j'étais né et qui me convenait si peu.

Il s'offrait à moi plusieurs moyens d'evécuter ee projet, .l'aurais pu prolonger nia permission d'année en année en la renouvelant : c'était peut-être ce qui eût été le plus sage; mais je serais resté dans l'incertitude : comment compter sur ce qui dépend de la volouté des autres? J'aurais pu employer quelques détours, des finesses, des longueurs, simuler des dettes et réaliser mou bien par des ventes clandestines , pour l'extraire de cette noble prison. Mais tous ces moyens étaient vils et peu sûrs; ils ne inc plaisaient pas, peut-être aussi parce qu'ils n'étaient pasestrêmes. Au reste, accoutume par caractère à mettre tout au pire , je voulais absolument éclaircir et terminer, une fois pour toutes, cette affaire, à laquelle il aurait toujours fallu revenir si je ne prenais pas le parti de renoncer à mon art et h la gloire d'auteur veridique et indépendant. Une fois décidé, je réunis toutes mes forces pour marcher au but : et je fis bien, quoique jeune et passionné de tant de manières différentes. Certes, si je me fusse laissé devancer par le temps et si

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j'avais commencé par imprimer hors du pays même les écrits les plus innocents, la chose serait devenue alors très-problématique. Ma subsistance, ma gloire, ma liberté restaient entièrement sous la volonté d'une autorité absolue , qui, blessée nécessairement par ma manière de penser, d'écrire, et par mes actions libres et dédaigneusement courageuses, n'aurait jamais consenti à me laisser échapper à sa puissance.

Il existait alors une loi en Piémont qui portait : « Il est dé- « fendudefaire imprimer des livresouautres écrits horsdenos

■ États sans permission des reviseurs, sous peine de soîxante- « dix écus d'amende et d'autres peines plus graves , et même « corporelles si les circonstances exigent de donner un

■ exemple publie. * A cette loi il faut ajouter l'autre indiquée plus haut, dont voici les paroles : * Les sujets qui habitent nos * Etats ne pourront jamais s'absenter sans notre autorisa- « tien par écrit. - On voit très-bien qu'il était impossible que je fusse en même temps sujet et auteur. Je choisis d'être auteur, et , ennemi de tout subterfuge et de toute feinte , je pris pour me dessujetCir la route la plus courte et la plus simple. Je fis une donation entière de tous mes biens, tant libres que féodaux, à la seule héritière légitime que j'eusse, ma sœur Julie, mariée au comte de Cumiana. Je la lis de la manière la plus solennelle et la plus irrévocable, et je ne me réservai qu'une pension annuelle de quatorze mille livres de Piémont; ce qui formait un peu plus de la moitié de mes revenus. J'étais très-content de perdre l'autre moitié et d'acheter par là l'indépendance de. mes opinions, le choix de mon séjour et la liberté d'écrire. 11 est impossible de dire les dégoûts, les embarras que j'éprouvai pour terminer cette affaire : les formalités légales, l'éloignemcnt, le besoin où l'on était de traiter le tout par lettres, me prirent un temps infini. 11 fallut encore obtenir les permissions accoutumées du roi, puisqticdmisrepaysle roi se mêle de toutes les affaires les plus intimes. Il fallut aussi quo mon beau-frère, en travaillant pour son compte comme pour

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le mien, fût autorisé par le roi mitant à accepter ma donation qu'à me payer la redevance annuelle dans tel pays où je voudrais demeurer. Les moins clairvoyants s'apercevaient que je n'avais d'autres raisons de Taire ma donation que l'envie de quitter le pays. Il était en conséquence très -nécessaire d'en obtenir la permission du gouvernement, qui aurait pu s'opposer, quand il l'aurait voulu , au payement de la pension dans un pays étranger. Far bonheur le roi d'alors , qui certainement connaissait ma façon de penser, dont j'avais donné des indices non équivoques, aima mieux me permettre de sortir du pays que me garder. Il consentit à tout sur-le-ebamp ; et nous fûmes très-contents tous les deux, lui de me perdre, et moi de me retrouver.

Je crois utile d'ajouter ici une particularité bien étrange pour consoler mes ennemis et faire rire en même temps à mes dépens ceux qui, en s'exaniinant de près, se trouveront moins malades et moins enfants que je ne l'étais ; elle prouvera à ceux qui étudient et observent le cœur humain que dans le même homme, ou au moins en moi, quelquefois on trouve réuni le nain au géant Le fait est qu'en même temps que j'écrivais la firginie et le livre de la Tyrannie, que je brisais avec tant de force les chaînes que ma naissance m'avait données, je continuais à porter l'uniforme du roi de Sardaigne, quoique hors du pays et du service depuis quatre ans. Que diront les sages lorsque je leur avouerai avec franchise la raison qui m'y déterminait ? 11 me semblait qu'avec l'uniforme j'étais plus leste et que j'avais meilleure grâce. Riez, lecteurs, vous avez raison, et, si vous le voulez, ajoutez qu'en cela j'aimais mieux, comme un enfant, paraître à mon avantage aux yeux des autres qu'estimable aux miens.

Mon affaire traîna depuis le mots de janvier jusqu'au mois de novembre 1778; ce qui la prolongea encore fut le changement que je voulus Taire du revenu annuel des cinq mille livres en un capital de cent mille livres, que ma sœur m'au-

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rait payé une fois pour toutes. Ce second contrat éprouva plus de difficultés que le premier. Enfln, le roi consentit à l'extraction d'une pareille somme, que je plaçai avec les autres sur ces insidieuses rentes viagères de France. Ce n'est pas que je comptasse plus sur le roi très-chrétien que sur sa majesté Sarde; mais il me semblait qu'en partageant ainsi mes biens, mon existence serait moins précaire.

Ce fut une époque bien importante pour moi que celle où je fls ma donation, et j.'en ai toujours béni l'idée et les résultats. Je ne communiquai à mon amie les démarches qu'elle me coûta que lorsque le contrat fut achevé et consolidé. Je ne voulus pas mettre sa délicatesse à l'épreuve, ou de le lui faire désapprouver comme contraire à mes intérêts , ou de l'approuver comme utile, sous plusieurs rapports, à la durée de notre amour. Cette détermination en effet était la seule qui me permit de ne plus la quitter. Quaud elle en fut instruite, elle me blâma avec cette candeur ingénue qui n'appartient qu'à elle. Comme elle ne pouvait plus l'empêcher, elle se calma, et elle nie pardonna de ne lui eu avoir pas parlé ; peutêtre elle m'en aima mieux, et elle ne m'en estima pas moins.

Pendant que j'écrivais lettre sur lettre à Turin, pour faire disparaître les entraves que le roi, les lois et mes parents mettaient à la conclusion de mon affaire , bien résolu de ne plus reculer, telle chose qui arrivât, j'avais donné des ordres à Élie, que j'avais laissé à Turin, de vendre tous mes meubles et mou argenterie. Il s'y employa sans relâche, et en deux mois il avait réuni plus de six mille sequins , que je le chargeai de me faire passer par des lettres de change sur Livourne. J'ignore par quel hasard il arriva que dans l'intervalle de ma lettre écrite et de l'exécution de mes ordres il s'écoula plus de trois semaines pendant lesquelles je ne reçus aucune lettre, ni de lui, ni de personne autre, ni avis d'aucun banquier. Quoique je ne sois pas défiant par caractère, je pouvais raisonnablement avoir des soupçons, voyant un retard si bizarre

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de la part d'un homme aussi expéditif et aussi exact qu'Élie. La défiance s'empara de moi, et mon imagination, toujours très-ardente, me fit regarder comme certain un événement qui n'était que possible. Je crus fermement pendant plus de quinze jours que les six mille sequins avaient disparu avec la lionne opinion qu'Élie m'avait si justement inspirée. En supposant la chose vraie je me trouvais dans la position la plus dure : l'affaire avec ma sœur n'était pas tout à fait consolidée ; mon beau-frère me faisait toujours de nouvelles chicanes : tontes ses difficultés il les faisait au nom du roi. J'en fus si indigné que je finis par lui mander, avec colère et mépris, que s'il ne voulait pas de la donation de mes biens, il n'avait qu'à les prendre ; que je ne voulais plus, en aucune manière, retourner dans mon pays; que je me gouciais très-peu d'eux, de leur roi et de leur argent; qu'il n'avait qu'à le garder, et que tout était fini. J'étais en effet entièrement décidé à cette expatriation perpétuelle , au risque même de demander l'aumône. Dans cette terrible incertitude, ma tête travaillait, et je voyais déjà devant moi la pâle misère. Au milieu du délire de mon imagination, toujours fertile en tristes pressentiments, la manière de me procurer ma subsistance, qui se présentait le plus souvent à moi, c'était le métier de dompteur de chevaux, daus lequel je crois être maître. Il me semblait aussi que c'était un des moins esclaves, et que je pouvais l'allier à celui de poète, d'autant plus qu'il est plus facile d'écrire des tragédies dans une écurie qu'à la cour. Heureusement les lettres de change d'Élie arrivèrent.

Avant d'éprouver toutes ces afflictions, plutôt chimériques que réelles, j'avais, aussitôt l'acte de la donation passé, renvoyé tous mes ilimii'sliq^i.'rf ; un exwpté et un cuisinier, que je-congédiai quelque temps après. Depuis ce moment, quoique je fusse très-modéré dans ma nourriture, jo contractai l'excellente et salutaire habitude d'une sobriété peu commune. Je quittai entièrement le vin, le café et choses semblables; je me

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