VII! I LIT É
bornai aux plus simples aliments, du riz, du bouilli et du rôti, sans jamais en changer pendant plusieurs années. Quant à mes chevaux, j'en avais renvoyé quatre à Turin, pour les faire vendre avec ceux que j'y avaislaissés. Jelis présent des quatre autres à différents seigneurs florentins , qui à la vérité n'étaient pas mes amis, mais de simples connaissances. Ils les acceptèrent, parce qu'ils avaient moins d'orgueil que moi. Je donnai mes habits à mon valet de chambre, et ce fut alors aussi que je sacrifiai l'uniforme. Je pris l'habit noir pour le soir, et du gros bleu pour le matin ; couleurs que je n'ai plus quittées et que je porterai jusqu'au tombeau. C'est ainsi que de jour en jour je me restreignais mesquinement, sous tous les rapports, au simple nécessaire ; de sorte que je me trouvais avare dans le même temps que je donnais tout mon bien.
Ainsi préparc à tout ce qui pouvait m'arriver de pire, je jetai mes six mille sequins dans les rentes viagères de France ; et comme mon caractère est toujours pour les extrêmes, mon économie alla peu à peu si loin, qu'en inventant tous les jours de nouvelles privations , je tombai dans une avarice presque sordide. Je dis presque, puisque je ne cessai pas de changer de chemise tous les jours et d'avoir le plus grand soin de ma personne. Mais si mon estomac devait écrire ma vie, il ôterait le presque, et dirait que j'étais devenu très- sordide. Ce fut, je crois, le second et dernier accès d'une maladie aussi dégoûtante et aussi honteuse, qui dégrade l'âme et rapetisse l'esprit. Quoique tous les jours je me creusasse la tête pour me refuser, ou au moins pour me retrancher quelque chose, je dépensais beaucoup d'argent en livres. Je rassemblai tous nos meilleurs ouvrages italiens, et une grande quantité des plusbelles éditions des classiques latins. Je les lus à différentes reprises, les uns après les autres, mais trop vite, et en les dévorant; et je n'en tirai pas l'avantage qui m'en serait revenu si je les eusse lus tranquillement, et surtout avec les commentaires. Je n'ai pu me plier que bien tard à lire ces mau-
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dits commentaires. Dans ma jeunesse, j'ai mieux aimé deviner ou sauter les passages difficiles, que les applanir par la lecture des Dotes.
Dans le courant de cette année d'arrangements financiers (1778), je ne quittai pas mes ouvrages, qui se ressentirent tous cependant des embarras antilittéraires où la nécessité m'avait jeté. Pour l'objet principal, celui de me rendre habile dans la langue toscane, il m'était survenu un nouvel obstacle. Mou amie ne savait alors pas un seul mot d'italien, et j'avais été forcé de retomber dans le français, eu le parlant et en l'entendant parler chez elle. .Te cherchais pendant le reste de la journée un antidote au gallicisme dans nos excellents et ennuyeux prosateurs du quatorzième siècle ; et je fis sur eux un travail qui n'était point du tout poétique. Peu à peu je parvins à déterminer mon amie à apprendre l'italien, autant pour le lire que pour le parler. Elle y réussit mieux que toute autre étrangère; elle le parla avec une prononciation meilleure que celle de toutes les autres femmes d'Italie non toscanes, soit lombardes, soit vénitiennes, soit napolitaines , soit même romaines , qui toutes vous déchirent, d'une manière ou d'autre, l'oreille accoutumée à cet accent toscan si dardé et si suave. Mon amie ne parla bientôt plus d'autre langue avec moi ; cependant, comme sa maison était toujours pleine d'ultramon tains , mon pauvre toscan éprouvait le martyre. De toutes les contrariétés dont je fus accablé pendant ces trois années que je restai à Florence, ce fut la plus grande, et elle m'a poursuivi pendant tout le cours de ma vie, puisque le hasard m'a condamné à entendra toujours ces sons barbares. Ainsi, si j'ai réussi à écrire avec correction, pureté et selon le goût toscan, sans cependant le rechercher avec affectation, j'y ai un double mérite, à cause des obstacles qui se sont toujours présentés à moi, et si je n'ai pas réussi, j'ai droit à des excuses.