‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 46 sur 131 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Je continue avec la plus grande chaleur mes travaux littéraires à Florence.

Dans le mois d'août 1778, mon amie me donna l'idée de Marie Stuart, et je la composai pour lui faire plaisir. Dans le mois do septembre, je misVOreste en vers : ainsi se termina cette année.

Mes jours s'écoulaient alors dans un calme presque parfait. Il aurait été entier, sans le tourment que j'éprouvais des peines continuelles dont mon amie était accablée par son vieux mari, chagrin, déraisonnable et toujours ivre. Ses souffrances étaient les miennes -, elles me faisaient éprouver les angoisses de la mort. Je ne pouvais la voir que le soir, et quelquefois eu dînant chez elle; mais le mari était toujours là, ou dans une chambre voisine. Ce n'est pas qu'il fût plus jaloux de moi que des autres, mais c'était son système. Pendant neuf ans que ces époux ont vécu ensemble , il ne lui est jamais arrivé de sortir sans elle ni elle sans lui ; assiduité qui serait ennuyeuse , même entre deux jeunes amants du même 3ge. Je restais en conséquence pendant tout le jour à étudier chez moi; je ne sortais un peu que le matin , à cheval, pour ma santé. Le soir j'avais le bonheur de la voir ; mais ce bonheur était empoisonné par l'oppression où elle se trouvait. Sans ma persévérante occupation à l'étude, je n'aurais jamais pu me soumettre à la voir si peu et de cette manière. Mais si je n'avais pas eu aussi le seul soulagement dont je me sentais capable, celui de sa vue , qui servait d'antidote à la rigidité de ma solitude , je n'aurais jamais pu résister à des études aussi continuelles, et pour ainsi dire enragées.

198 vie d'alfiebi.

Pendant 1779, je mis en vers la conjuration dé' Pazzi,-]e conçus la fiosmunda, l'Oetavieet laTimoléon.Je développai la liosmunda et la Marie Stuart; je mis en vers le Don. Gardas. J'aclicvai le premier chant de mon poème, et j'avançai beaucoup le second.

Au milieu de ces occupations si laborieuses de l'esprit, toutes les affections de mon cœur étaient satisfaites par mon amie présente et mes amis éloignés, avec qui je m'épanchais dans mes lettres. L'un était Oori , venu deux ou trois fois à Florence pour me voir, et l'autre l'excellent abbé de Caluso, qui y était arrivé aussi vers la moitié de 1779 : il y vint autant pour jouir, pendant un an, de cette bienheureuse langue toscane, que (j'ose m'en flatter) pour le plaisir d'être avec quelqu'un qui l'aimait autant que je le faisais, et enfin pour se livrer tranquillement à ses études ; ce qu'il ne pouvait pas faire à Turin, où une nuée de frères, de neveux, de cousins, d'indiscrets de tous genres , abusant de son caractère doux et facile, le forçait à n'être jamais à lui. Il resta une année presque tout entière à Florence, où nous nous voyions tous les jours ; et nous passions toutes les après-dinées ensemble. T'ai plus appris par sa conversation érudite et agréable que je n'aurais jamais fait dans les livres. C'est à lui que je dois d'avoir senti et distingué le génie de Virgile, que jusqu'alors je n'avais que lu, et compris ; ce qui n'est rien, surtout sous le rapport du profit à en tirer, pour ceux qui lisent un poète tel que celui-là. J'ai essayé dans la suite de faire passer dans les vers de mes dialogues cette perpétuelle variété d'harmonie qui fait qu'on trouverarement un vers qui ressemble à celui qui le précède. J'ai taché aussi d'imiter , autant que le génie de notre langue 1» permet, cette coupe, ces transpositions qui rendent la versification de Virgile si étonnanteet si différente decelle de Lticain, à'Oetde, et de tous les autres poètes, différence que les gens de l'art peuvent seuls comprendre. 11 était bien nécessaire que je cherchasse par-ci par-là à recueillir des formes et des tours

VIRILITÉ

par lesquels le mécanisme de mon vers tragique put prendre une physionomie toute à lui et pût se teuir debout par la force de sa structure. On ne peut pas, dans ce genre de composition, aider le vers ui l'entier par de longues périodes , ni par la multiplicité des images , ni par beaucoup de transpositions , ui par une pompe extraordinaire et une bizarrerie de termes;, ni par des épithètes recherchées. Le seul arrangement des mots, simple et pleiu de dignité, fait l'essence du vers, sans lui faire perdre du naturel nécessaire au dialogue.

En 1780 , je mis en vers Marie Stuart. Je développai le Timotéon, que j'avais tiré de Phitarque ; et Octa vie, véritable enfant de Tacite, que je lisais et relisais avec transport. Je remis en vers le Philippe tout entier, pour la troisième fois , en l'abrégeant toujours. Et cependant, il se ressentait de son origine bâtarde, remplie de formes étrangères et impures. Je mis en vers la Rosmunda et une grande partie de VOctavie; travail que je fus obligé d'interrompre par des chagrins qui me survinrent.

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