‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 48 sur 131 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Je reprends vivement mes travaui à Rome. J'achève mes quatorze premières tragédies.

En décembre de l'année 1781, je composai d'une tialeine les quatre premières odes de V Amérique libre. J'y fus entraîné par la lecture de quelque belles odes du Filicaja, qui m'avaient beaucoup plu. J'écrivis mes quatre odes en sept jours , et la troisième ne m'en coûta qu'un seul.

Vers la moitié de février 1782, la Mêrope de Maffei me tomba entre les mains pour la seconde fois ; je voulus la lire , et voir si je n'y apprendrais pas quelque chose sous le rapport du style. En jetant les yeux sur quelques morceaux , je me sentis saisi tout à coup par la colère et l'indignation de voir notre Italie dans une-misère et un aveuglement si grands, qu'on nous Faisait croire que cette tragédie était la seule bonne, non pas de celles faites jusqu'alors (ce que je crois), mais de toutes celles qu'on pourrait faire. A l'instant je vis , comme par l'effet d'une illumination soudaine , une autre tragédie, du même nom, sur le même sujet, mais plus simple, plus chaude et plus rapide. Telle elle se présenta à moi , telle je la conçus, comme par inspiration : si j'ai réussi, je l'ignore. Mais si, avec quelque raison, un barbouilleur de vers a pu jamais s'écrier : Est Deus innobis, certainement j'ai pu le dire en concevant, développant, ou versifiant la Mêrope. Ces trois opérations, ordinairement séparées par de longs intervalles, se suivirent cette fois immédiatement : je n'eus ni calme , ni repos que ma pièce ne fut achevée. La même chose m'arriva pour le Saill. Depuis le mois de mors de cette année , j'avais commencé à lire la nibk\ mais sans ordre et sans méthode: cette lecture suffit cela

vis d'alfiehi.

pendant pour me remplir de tout le feu poétique qu'on peut eu recueillir, et je me sentis entraîné à en tirer uu sujet tragique. Je conçus, je développai et je versifiai le Soûl, qui fut ma quatorzième tragédie., et qui devait être la dernière. Pendant cette année , mes facultés inventives étaient si profondément excitées , que je se sais où elles m'auraient entraîné , si je ue les eusse arrêtées par la ferme résolution d'eu rester là. Déjà deux autres sujets, tirés de la Bible , se présentaient à mon imagination ; mais toujours ennemi du trop , quoique naturellement porté aux extrêmes , je sus y résister. Eu développant laMéropeet le Saiil, j'avais un si grand regret d'excéder le nombre que j'avais fixé, que je me promis de ne les versifier que lorsque les autres seraient achevées et parfaitement finies. Mais mes promesses, mes résolutions furent inutiles. Je ne pus y revenir avant que celles-ci fusseut terminées ; une force irrésistible m'entraînait : je peux dire cependant qu'aucune des autres ne me coûta moins de temps et de travail que ces deux dernières.

Vers la fin de septembre de cette année 1 782 , elles furent toutes eopiées, recopiées et corrigées. Je me eroyois alors un des premiers hommes du monde. Dans dix mois j'avais versifié sept tragédies; j'en avais inventé, développe et versifié deux. Enfin, j'en avais corrigé quatorze. Dans le mois d'octobre, après des travaux si pénibles je me livrai à un peu de repos, d'autant plus délicieux, qu'il m'était nécessaire : j'employai quelques jours à faire un petit voyage à cheval, à Terni, pour y voir la fameuse cascade. Bouffi d'un orgueil que jo n'osais avouer ouvertement qu'à moi-même, j'en laissai cependant percer un peu avec celle qui étaitun autre moi-même. Son attachement pour moi lui faisait aussi illusion ; elle n'était pas éloignée de me regarder comme un grand homme, et m'engageait à tout faire pour le devenir. Après quelques mois de cette ivresse d'amour-propre, en recommença ut à examiner mes tragédies, je me ravisai, et je vis combien d'espace il me

VIRILITÉ

restait encore à parcourir avant d'arriver au but si ardemment désiré. Comme cependant je n'avais que trente-quatre ans, et que j'étais jeune encore dans la carrière littéraire, où je n'étais entré que depuis huit ans , j'espérais beaucoup , et je me flattais d'acquérir un jour la palme. Je ue laissai pas évaporer ces espérances eu paroles, quoiqu'un rayon de ma gloire à venir brillât déjà sur ma figure.

J'avais lu successivement toutes ces tragédies dans différentes sociétés , qui étaient ordinairement un mélange d'hommes, de femmes, de gens de lettres , de gens peu spirituels , susceptibles de toutes sortes de passions et de gens grossiers et sans éducation. En les lisant, à dire vrai, j'avais recherché moins les éloges que l'utilité ; je connaissais assez les hommes, et surtout le beau monde, pour ne pas me fier, ni croire stupidement à des louanges que les livres seuls donnent, et qu'on ne peut refuser à un auteur qui ne vous demande rien , et qui s'époumone dans un cercle de personnes polies et bien élevées. J'estimais ces éloges ce qu'ils valaient ; ru.ji* j ftiin Cns-Mt-'itlif, i-t j- S.n;n< .i|>|«r.'. |.T I..u mJ- < ■ >■■ la désapprobation des mouvements, s'il m'est permis d'employer cette expression. Toutes les fois qu'on trouvera réunis douze ou quinze individus, ainsi mêlés comme je l'ai dit ,, l'esprit général qui s'établira dans celte assemblée ressemblera beaucoup à celui d'un parterre. Quoique la peu de monde qui y assiste ne paye pas, et que la politesse exige qu'il ait un. maintien composé, cependant l'ennui et le froid qu'il éprouve ne peuvent pas se cacher, et beaucoup moins remplacer une véritable attention, un intérêt bien vif, et une forte curiosité d'arriver au déuoûmcnt. Comme l'auditeur ne peut commander à sa propre ligure, ni se clouer sur sa chaise, son visage et ses mouvements seront, pour l'autour qui lit, des indices sùfs de la sensation qu'il produit. C'était presque exclusivement le seul objet auquel je m'attachais en lisant; et j'avais cru remarquer qu'on m'accordait, pendant les deux tiers

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du temps , une immobilité ou mie ténacité d'attention , et que l'anxiété redoublait en approchant de la catastrophe. Ce qui me prouvait que , même dans les sujets de tragédie les plus connus , ou restait en suspens et dans l'incertitude jusqu'à la fin. J'avouerai aussi que, de toutes les longueurs, de toutes les langueurs, dont je m'ennuyais moi-même en relisant, on faisait justice par ces éternels bâillements par ces toux involontaires, par ces mouvements inquiets, qui, sans le vouloir, me donnaient des avis certains. Je ne nierai pas non plus que je n'aie reçu beaucoup de conseils, et même d'excellents, des hommes de lettres, des hommes du monde, et même des femmes. Les gens de lettres s'arrêtaient sur l'élocution et les règles de l'art ; les hommes du monde , sur l'invention, la conduite et les caractères ; les femmes, sur les passions : tous m'ont été utiles jusques aux rustres, avec leurs contorsions et leurs ronflements. Je ies écoutais tous, je me souvenais de tout ; je ue négligeais rien, je ne méprisais aucun avis ni aucun individu, quoique j'en estimasse très-peu et j'en tirai pour moi et pour mon art tout ce qui me conveuait. J'ajouterai à toutes ces confessions, que je m'apercevais très-bien qu'un étranger comme moi, qui allait faire des lectures de tous côtés, parmi des personnes qui n'étaient pas toujours de ses amis , ne pouvait échapper au ridicule. Je ne m'en repens pourtant point, s'il en est résulté quelque avantage pour moi ou pour mon art. S'il n'eu est résulté aucun, alors le ridicule des lectures de mes tragédies se joindra à celui plus grand encore de les avoir fait représenter et imprimer.

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