CHAPITRE DIXIÈME
Représentation de mon Jntigonc à Borne. J'Imprime mes quatre premières tragédies. Séparation bien douloureuse. Voyage en Lomliardie.
Dans un état qui ressemblait au repos , je couvais ma renommée littéraire ; et toujours irrésolu de savoir si je me ferais imprimer alors , ou si j'attendrais encore , voilà qu'il se présente une occasion qui m'offre un moyen intermédiaire : ce fut de me faire jouer, par une compagnie choisie d'amateurs, sur un théâtre particulier qui se trouvait dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne alors, le duc de Grimaldi. On y avait représenté jusqu'alors des comédies et des tragédies , toutes traduites, et bien mal, du français. J'avais assisté au Comte aTEssex de T. Corneille , mis en vers italiens , je ne sais par qui, où la duchesse de Zagarolo jouait, plutôt mal que bien, le rôle d'Elisabeth. Malgré eela , je vis que cette dame , qui était très-belle , et dont la personne était remplie de dignité' , entendait très-bien ce qu'elle disait , et je pensai qu'avec quelques conseils , elle deviendrait excellente actrice. Passant d'une idée à l'autre, je me déterminât à essayer une de mes tragédies avec ees acteurs. Je voulais me convaincre par moi-même si la manière que j'avais préférée à toutes les autres ( la nue simplicité de l'action , très- peu de personnages , un vers brisé, et dont la structure bannissait ce chant monotone que nous appelons cantilena) pourrait avoir du succès. Je choisis Ydntigone , que je croyais la plus froide de toutes mes tragédies , en réfléchissant que si elle réussissait , les autres, qui étaient plus hardies et plus fières , réussiraient davantage. Ma proposition fut acceptée avec plaisir par la nobl» troupe ; mais comme , parmi les acteurs, on n'en trouvait pas
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un alors qui pût jouer un rôle principal (le duc de Cerf, frère de la duchesse de Zagarolo, excepté), je Fus obligé de prendre le râle de Créante; le duc de Ceri, celui A'Emone; sa femme, celui d'Argla; et celui d'/fatlgone, le plus intéressant de tous, revint de droit à la majestueuse duchesse de Zagarolo. Cela arrangé, nous jouâmes la pièce. Je ne dirai rien de cette représentation, dont j'ai parlé autre part bien longuement.
Orgueilleux du succès que j'avais obtenu , au commencement de l'année 1,783 , je me décidai à subir, pour la première fois, la terrible épreuvede l'impression. Quoique ce pas me parut très- glissant, je ne sus bien à quoi je m'exposais , que lorsque j'appris, par expérience , ce que c'était que les inimitiés et les cabales littéraires, les iiaiues de librairie, les décisions des journalistes , le bavardage des gazetiers , et enfin tout le triste eortége qui accompagne ceux qui se font imprimer. Tout cela m'avait été parfaitement inconnu jusqu'alors, au point que j'ignorais même qu'il y avait des journaux littéraires qui donnaient des extraits et des jugements sur les ouvrages nouveaux ; tant j'étais neuf, et vraiment pur de conscience dans le métier d'écrivain !
Une fois l'impression résolue, comme je voyais que les scrupules des réviseurs, à Borne, étaient sans nombre, j'écrivis à mon ami de Sienne pour le prier de s'en charger : co qu'il fit avec la plus grande chaleur; il me promit d'y veiller de près, et d'y employer encore quelqu'un de ma connaissance pour l'attention et la célérité. Je ne voulus risquer d'abord que quatre tragédies. J'en envoyai à mon ami un manuscrit très-soigné pour l'écriture et la correction, mais bien défectueux pour la clarté, l'élégance et la netteté du style. Je croyais alors, dans l'innocence de mon cœur, que le travail d'un auteur était terminé quand il avait envoyé son manuscrit à l'imprimeur : j'ai appris par la suite , à mes dépens , que c'est : alors qu'il commence.
VIE1LITÉ
l'cndant les deux mois cjuc dura l'impression de res quatre lr;^f ; ilii's, j'i'i.nis à Home sur les épines , avec des battements de cœur et une fièïre d'âme continuelle. Snns la honte, j'y auraïs renoncé et j'aurais repris mon manuscrit. Enfin, l'une après l'autre, elles m'arrivèrent imprimées avec la plus grande correction , grâce à mon ami ; très-mal imprimées, comme chacun l'a pu voir, grâce à l'imprimeur, et barbarcment versifiées, comme je m'en aperçus par la suite , grâce à l'auteur. L'enfantillage de courir dans les différentes maisons de Rome, et d'offrir ces tragédies bien reliées , pour me capter les sulfrages, m'occupa pendant plusieurs jours , et me rendit ridicule non-seulement aux yeux des autres, mais même aux miens. Je les portai au pape d'alors (l'icVl), à qui je m'étais fait présenter l'année d'auparavant, lorsque j'étais venu m'éétablîr à. Rome. Il faut, qu'à ma grande confusion , je dévoile ici la tache dont je me souillai à l'audience que le très-saintpère voulut bien me donner. Je n'avais pas une très-profonde estime pour le pape , comme pape , et beaucoup moins pour Jîrasehi comme homme de lettres ou protecteur des lettres, puisqu'il n'était ni l'un ni l'autre. Je lui offris, avec le plus grand respect, mon beau volume, qu'il reçut avec beaucoup^ l'affabilité. Il l'ouvrit, le feuillota, le mit sur sa table, et le rouvrit encore en me comblant d'éloges. 11 ne voulut pas permettre que je procédasse au baiser du pied, et il nie releva lui-même de l'humble posture où je m'étais mis, en me. donnant de la mam un petit coup sur la joue, avec une grâce vraiment paternelle. Cependant moi, qui avais écrit , et qui gardais Sur ma conscience le sonnet sur Rome, je répondis en vrai courtisan à ses louanges; et, profitant du bien qu'il me disait de mon Anllgune et du succès qu'avait eu sa représentation, je saisis l'instant où le pontife exaltait l'art tragique , et où il me demandait si je composerais d'autres tragédies, pour lui répliquer que j'en avais fait beaucoup , et entres autres le Saut , sujet tiré de la Bible, qute, sous ce rapport, je pourrais dé-
dier à Sa Sainteté , si elle daignait le permettre. Le saint-père s'en excusa , en me disant qu'il ne pouvait agréer aucune dédicace de pièces de théStre , de quelque genre que ce fût. Je ne répliquai rien. 11 faut avouer ici que j'éprouvai deux mortilicatious bien distinctes et bien méritées : l'une , du refus que j'avais cherché volontairement ; l'autre , de me voir forcé , dans ce moment, à m'estimer infiniment moins que le pape, par la lâcheté, la faiblesse , la duplicité ( certainement ma conduite fut le résultat d'une de ces trois choses, et peut-être de toutes les trois ensemble) que j'avais eu d'offrir, comme une marque de respect et d'estime , mon ouvrage à un homme que je regardais comme au-dessous de moi dans la ligne du véritable mérite. Il faut aussi, non pas pour me justifier, mais seulement pour expliquer la contradiction vraie ou apparente qu'on remarque dans ma manière de penser, de sentir et d'agir, que j'expose ici ingénument la seule et véritable raison qui m'avait déterminé à prostituer ainsi le cothurne à la tiare. La voici : Depuis quelque temps il circulait des bruits que des prêtres répandaient, et qui venaient delà maison du beau-frère de mon amie , sur le mécontentement qu'il manifestait de la fréquence de mes visites chez elle. Ce mécontentement augmentait tous les jours ; je cherchais, en flattant le souverain de Rome, à me réserver un appui contre les persécutions que mon cœur pressentait déjà , et qui éclatèrent un mois après. Je crois même que la représentation de V Antigène , en faisant trop porler de moi , m'avait suscité des ennemis , et ies avait multipliés. Ce fut donc alors l'amour qui me rendit lâche et dissimulé. Je désire que ceux qui liront ce trait puissent se moquer de moi sans s'y reconnaître. J'ai voulu, pour mon profit autant que pour celui des autres , dévoiler celte particularité que j'aurais pu laisser dans l'oubli ; je ne l'avais jamais racontée à personne, parce que j'en étais irès-bonteux : j'en ai parlé seulement , quelque temps après , à mon amie. Je l'ai écrite aussi pour la consolation de tant d'auteurs présente