‹ Memoires de Victor Alfieri ecrits par luimemeChapitre 58 sur 131 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Commencement des troubles en France. Ma position, mon opinion suc les choses présentes et futures de ce royaume.

Depuis le mois d'avril 1789, j'avais vécu dans des transes continuelles. Je craignais tous les jours que quelqu'un de ces troubles journaliers qui se manifestaient à Paris, depuis la convocation des États-Généraux, ne m'empêchât d'achever mes éditions, qui étaient à leur fin, et que je ne fusse obligé, après tant de dépenses, tant de fatigues, tant d'embarras, de faire naufrage au port. Je me hâtais autant que je pouvais; mais les ouvriers de la typographie de Didotna faisaient pas de même. Ils s'étaient tous travestis en politiques, en hommes libres , et ils consumaient leurs journées entières à lire les gazettes, au lieu de composer, de corriger et de tirer les épreuves. Je crus en devenir fou. On peut juger quelle fut ma joie quand arriva enfin ce jour où les tragédies qui me coûtaient tant do peines furent emballées et expédiées tant en Italie qu'ailleurs. Cependant, ma satisfaction ne fut pas longue ; les choses allaient de mal en pis, et la sûreté et la tranquilité diminuaient tous les jours dans cette affreuse Babylone, tandis que l'incertitude et les sinistres présages pour l'avenir augmentaient. Quand on est, comme malheureusement nous le sommes, mon amie et moi, au milieu des singes, et qu'on a affaire à eux, il est impossible de ne pas craindre, puisqu'il est impossible que l'envie de nuire ne leur prenne.

Depuis un an, je vois ot j'observe en silence les progrès des déplorables effets de la savante ignorance de cette nation, qui peut suffisamment babillersur tout, mais qui ne réussira jamais en rien, parce qu'elle n'entend pas la manière pratique deme-

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ner les hommes; comme l'a remarqué déjà notre prophète politique Machiavelli. Le cœur brise de douleur en voyant la cause sainte et sublime de la liberté trahie par ces demi-philosophes ; révolté en observant tant de demi-lumières, tant de demi-crimes, rien enfin d'entier, une impéritie totale de tous les côtés; épouvanté, enfin, en contemplant la puissance militaire et la licence insolente des avocats établies stupidement pour base de la liberté, je ne désire désormais autre chose que de sortir pour toujours de ce félide hôpital, où l'on ne trouve que des fous ou des incurables. .l'en serais déjà dehors, si la meilleure partie de moi-même n'y était malheureusement arrêtée par les circonstances. Devenu presque stupide parles doutes et les craintes continuelles, depuis un an que l'impression de mes tragédies est finie, je traîne de tristes et pénibles jours, et je végète plutôt que je ne vis. Ma tête, devenue stérile par trois années d'impressions et de corrections, ne sait plus se tourner vers aucune noble et louable occupation. J'ai reçu, cependant, et je reçois de tous les endroits où on a fait passer l'édition de mes tragédies, la nouvelle qu'elles sont arrivées, se débitent, et ne déplaisent pas. Comme je ne sais tout cela que par des personnes qui sont mes amis, ou qui ont de la bienveillance pour moi, je n'ose pas me livrer au plaisir qu'une pareille idée devrait me faire, .le suis enfin décidé à n'accepter ni louange ni blâme, si l'on ne me donne pas les raisons de l'une ou de l'autre ; mais je demande des raisons éclatantes, qui puissent servir à l'avantage de l'art et au mien : et il est difficile d'avoir de ces raisons-là. Jusqu'à ce moment, il ne m'en est parvenu aucune. Je regarde le reste comme rien ; je le savais d'avance : et cependant je n'ai épargné ni fatigue, ui temps pour faire aussi bien qu'il était en moi. Ma mémoire en sera peut-être plus honorée, puisque désabusé, comme je l'étais, de tout, je me suis obstiné à faire bien, plutôt qu'à faire vite, et que je n'ai jamais voulu me courber que pour encenser la vérité seule.

VIRILITÉ

Quant à ce qui regarde les différents ouvrages imprimés à Kehl, je ne veux publier pour le moment que les deux premiers, V Amérique libre et la Vertu, méconnue. Je garde les autres pour des temps moins désastreux. Je ne veux pas qu'on puisse m'accuser {ce que je ne mérite certainement pas) d'avoir fait chorus avec des scélérats, eu disant ce qu'ils disent, et que cependant ils ne font pas, ne savent et ne pourront jamais faire. Malgré cela, j'ai voulu les imprimer, parce que, comme je l'ai déjà dit, l'occasion m'y engagea, et parce que je suis convaincu que celui qui laisse des manuscrits ne laisse pas des livres. Aucun livre n'est vraiment fait et achevé, s'il n'a été imprimé avec le plus grand soin, revu et limé, je dirais presque mis sous la presse, par l'auteur même. Malgré tout cela, le livre peut n'être ni fait, ni achevé (ce qui n'arrive que trop souvent), mais il ne l'est certainement pas sans

HTM. DE VtCTOH ALF1EHI.

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